‹ Œuvres de P. e. Lemontey (volume 2)Chapitre 6 sur 45 · DON FEBR1LA.S · texte numérisé non relu

DON FEBR1LA.S

Je ne puis , docteur ; je vais aujourd'hui me marier.

LE MEDECIN

Jeune insensé ! doit- on , dans votre situation , prodiguer sa vie? On la garde pour vivre. ,

DON FEBRILAS.

Rassurez-vous. La posté/iÉé dont s'occupe le plus un homme de lettres n'est pas ordinairement la sienne^

' - LE MlÉDEGIir.

Je vous préviens que , dans l'état où vous êtes, vous ne pouvez sortir sans danger.

l>ON FEBRILAS.

Mais je ne peux , sans honte , manquer une fête dont je dois être la divinité.

LE MI^DECIN

Souvenez-vous , don Febrilas , de la dernière plaisanterie de Vespasien mourant : Je sensj mes amis y que je deviens dieu.

DON FEBRILAS. *

Le sort en est jeté, j'irai où la gloire m'appelle.

LE MEDECIN

Écoutez - moi : je vous demande une grâce au nom de l'amitié et pour l'honneur de la médecine. Tous les lauriers du monde n'ont jamais garanti d'une fluxion : promettez-moi du moins que de la journée vous ne quitterez pas votre bonnet de nuit.

DON FEBRILAS.

O impiété !.. vous n'y pensez pas... Un Apollon!

LE MJÉDECIN , qui sort en secouant la tête.

Ah ! que je plains les petites poitrines qui osent respirer l'immortalité.

Les pronostics du docteur n'étaient que trop justes : le pauvre malade fut saisi par le grand air au milieu de la cérémonie; les fils délicats de sa vie s'embrouillèrent , et son ame s'envola sans que le concert de ses propres louanges fut capable de la retenir. La fête se dispersa , et le lendemain tout fut oublié. Mais la veuve d'Apollon persévéra dans ses inclinations célestes, et, huit jours après, elle épousa un valet de chambre qui ressemblait au fils de Jupiter et d'Alcmène.

On ignore l'époque précise où ces choses se passèrent : mais il y a quelques années qu'un débordement du Mançanarès mit à découvert une vieille pierre écornée où l'on aperçut des caractères à demi effacés. Une commission de savans vint de Madrid , montée sur des mules , pour examiner ce précieux débris. Après trois mois de travail , elle s'en retourna , bien persuadée qu'elle avait lu l'inscription suivante .

Ci gît

Don Febrilas, mort à XXII ans.

Il perdit une moitié de son corps et de sa vie

en fuyant la critique.

L'autre moitié

fut promptemeut desséchée

par le souffle de la louange.

Passans , n'en dites ni bien ni mal

'pour son repos.

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