LES DEUX ARAIGNÉES
Les loups ne se mangent pas :
De ces brigands c'est la morale unique.
Combien d'espèces ici— bas Devraient les imiter, au moins par politique.
rouge par la cuisson. L'eau-forte et l'eau de-vie produisent souvent le même effet sur la couleur de ce crustacé.
FABIJS. 343
L'homme d'abord , et puis l'insecte famélique Dont les doigts allongés suspendent aux plafonds Les filets destructeurs d*imprudens moucherons.
C(ir j'ai lu dans plus d'une histoire Que les fils d'Arachne' se dévorent entre eux , Bassement invités k ces repas honteux
Par ta faim , et non par la gloire.
J'ai fini ma préface , et j'en vjens au récit. Dans un même recoin filaient deux araignées
Mâle et femelle , à ce qu'on dit.
En perfides réseaux par l'instinct façonnées , Leurs toiles se touchaient ; mais le reste , néant. L'une des deux , c'était la demoiselle , Un beau jour voulut pourtant Du sauvage voisin avoir quelque nouvelle, Vers sa toile elle glisse , et non pas sans frisson ,
En tire un fil.... et puis attend réponse.
Car chez les bonnes gens on entre sans façon ;
Mais chez les autres on s'annonce.
« Qui va là ? >« dit le sournois.
« C'est moi , » répond la curieuse \ Faisant la petite voix ; « De causer avec vous je suis vraiment joyeuse. « Vivre seul n'est pas bien. — C'est pourtant le plus sur. —
« Ah ! voisin , ce propos est dur , « De vous aimer j'aurais si bonne envie ! —
Dites plutôt de me manger. — «< D'honneur, je n'ai pas faim. — Quel garant, je vous prie,
« A le croire peut m'engager ? — «< J'ai là dans mes filets des moucbes en réserve, " Que je vous donnerai pour gîtge de ma foi ;
« Marions-nous. — Dieu m'en préserve!
« J'abhorre tout plaisir qu'on goûte avec effroi. — « Je promet^ d'être douce, et tendre, et ménagère. — o C'est avec ces beaux mots qu'on a croqué mon père.
<< La belle, adieu. Regagnons nos deux trous ;
H Je ne vaux pas , dans le fond , mieux que vous : tt Mais je reste célibataire. »
Point d'amour entre les méebans.
Le bonheur n'est venu sur terre
Que pour les cœurs innocens.
FABLE XIIL
LE NID DE l'hIROICDELLE.
« Voici le temps de la nichée , »
Dit une hirondelle à sa sœur ; « As— lu choisi la retraite cachée w Où tu déposeras le trésor de ton cœur? — u Je n'ai point oublié , répond l'auire hirondelle , «« Que le printemps dernier une tuile m'offrit « L'asile où prospéra ma famille nouvelle. —
« Fi donc I réplique l'autre , un nid « Sur un toit, en plein air î de la pauvre nature
« C'est la grossière architecture.
u J'imagine un peu mieux. Vois là haut ce rempart u D'où l'œil au loin des mers embrasse l'étendue ;
« Autour sont rangés avec art 'c De gros tubes d'airain qui brillent à la vue, u Et pour nous bien loger semblent faits tout exprès
M C'est un abri profond , solide , magnifique , •( Où la foudre en tombant verrait briser ses traits, « Et qu'une mère enfin , s'il faut que je m'explique , ^ Doit préférer à l'asile mesquin
« Que t'offre une méchante brique.
« Imite-moi, j'y vais nicher demain. »»
La sœur répond : « Je n'en ai point envie ; « Quitter le gîte où je vécus en paix « Serait ingratitude , et peut-être folie.
« On peut se repentir d'habiter un palais.
« Enfin pour moi j'aurai l'expérience , <« Et la sécurité que donne l'innocence. >* Suivant l'usage , en son opinion Chaque femelle tint bon , Et se mit à bâtir le berceau de sa race , L'une au faîte d'un toit, l'autre dans un canon. La couvée alla bien dans l'une et l'autre place ,
Et des petits un duvet noir et blanc Commençait à vêtir les formes délicates , Quand un matin sur l'Océan On vit approcher deux pirates.
Grand bruit au fort; le tambour bat ; A ses bronzes court le soldat Portant la mèche en spirale allongée.
cruelle trahison ! Chaque pièce d'avance était toujours chargée. Soldat ! arrête , en ce canon Une tendre mère est logée....
Le barbare ne m'entend pas....
Dieux!... c'en est fait... la flamme brillé, Et le salpêtre avec fracas A brisé dans les airs Tiraprudcntc famille.
L'autre sœur vit de leurs débris Sou humble tuile couverte, Et répéta souvent à ses petits :
« Qui se fie à la force y trouvera sa perte. »
FABLlE XIV.
l'hiéritièrk.
Une dévote humaine et délicate , Dans la forme qui suit, dicta son testament : M Je lègue à Dieu mon ame , et mes biens à ma chatte ^ « Pour en jouir de son vivant , « Et les laisser à son heure dernière « Aux lionnes du prochain couvent.
« Mais , afin que mon héritière « Par aucun embarras n'achète son bonheur, « Je veux que Lucrèce , ma sœur , « Desdits biens prenne la régie , « Et sur leur produit soit nourrie ,
« Tant que le ciel protecteur « A ma Grisou prêtera vie. »
La dévote mourut après celte œuvre pie.
Son testament fit loi dans la maison.
Lucrèce , avide et ménagère , Dont l'aisance devra finir avec Grison , Néglige tout , beauté , médisance , oraison , Pour mieux soigner une tête si chère.
Sensible amante! ingénieuse mère!
Dr l'intcrct venez prendre leçon.
Lucrèce a tout prévu pour l'adorable chatte, Autour de la corniclie a rais un garde-fou y Une grille au foyer, au volet un verrou; Pour coucher. l'héritière^ enfle une molle ouate, Lui pèse son raanger , lui fait tiédir son eau ; Avant de la servir goûte chaque raorceau ; De l'insecte sauteur délivre son hermine ;
Puis de la chambre elles font chaque jour , Pour s'exercer ensemble , une ou deux fois le tour. La duègne craint surtout Tamoureuse rapine.
Tels qu'on voit des Gascons , soupirant par métier ,
Flairer de loin une riche héritière , Ainsi viennent en chœur les matous du quartier
Donner concert à notre prisonnière , Non pas sous le balcon y mais dessus la gouttière. Grisou gémit. Hélas ! cruelle par bonté , Lucrèce croit qu'amour, hymen , maternité ,
Sont trois fléaux de la santé ; Ainsi jamais de jeux, et toujours du régime.
Pour l'homme et pour .les chats quelle sotte maxime I
Dame Lucrèce , écoutez la raison.
La mollesse craintive est une maladie Qui change les fleurs en poison ; Trop de soin abrège la vie ,
Et la nature aime un peu d'abandon.
Sermons perdus : la dame persévère.
Qu'arriva— t-il? La stupide rentière Vit passer en trois mois la chatte au monument ,
Et l'héritage aux nonnes du couvent.