HORACE, ACTE V, SCENE
Et quand la renommée a passé l'ordinaire.
Si l'on n'en veut déchoir, il ne faut plus rien faire.
Je ne vanterai point les exploits de mon bras; Votre majesté, sire, a vu mes trois combats : Il est bien malaisé qu'un pareil les seconde, Qu'une autre occasion à celle-ci réponde, Et que tout mon courage, après de si grands coups, Parvienne à des succès qui n'aillent au-dessous; Si bien que, pour lasser une illustre mémoire, La mort seule aujourd'hui peut conserver ma gloire: Encor la fallait-il sitôt que j'eus vaincu, Puisque pour mon bonneur j'ai déjà trop vécu. Un homme tel que moi voit sa gloire ternie, Quand il tombe en péril de quelque ignominie; Et ma main aurait su déjà m'en garantir : Mais sans votre congé mon sang n'ose sortir; Comme il vous appartient, votreaveudoitse prendre; C'est vous le dérober qu'autrement le répandre. Rome ne manque point de généreux guerriers; Assez d'autres sans moi soutiendront vos lauriers ; Que votre majesté désormais m'en dispense : Et si ce que j'ai fait vaut quelque récompense, Permettez, ô grand roi. que de ce bras vainqueur Je m'immole à ma gloire, et non pas à ma sœur.
TULLE, VALÈRE, le vieil HORACE, HORACE, SABINE.
SABINE
Sire, écoutez Sabine, et voyez dans son âme Les douleurs d'une sœur, et celles d'une femme, Qui, toute désolée, à vos sacrés genoux, Pleure pour sa famille, et craint pour son époux. Ce n'est pas que je veuille avec cet artifice Dérober un coupable au bras de la justice; Quoi qu'il ait fait pour vous, traitez-le comme tel, Et punissez en moi ce noble criminel ; De mon sang malheureux expiez tout son crime : Vous ne changerez point pour cela de victime; Ce n'en sera point prendre une injuste pitié, Mais en sacrifier la plus cbère moitié. Les nœuds de l'hyménée, et son amour extrême, Font qu'il vit plus en moi qu'il ne vit en lui-même ; Et si vous m'accordez de mourir aujourd'bui, Il mourra plus en moi qu'il ne mourrait en lui ; ' La mort que je demande, et qu'il faut que j'obtienne, Augmentera sa peine et finira la mienne. Sire, voyez l'excès de mes tristes ennuis, Et l'effroyable état où mes jours sont réduits. Quelle horreur d'embrasser un homme dont l'épée
1. Ces subtilités de Sabine jettent beaucoup de froid sur celte scène. On esl las de voir une femme qui a toujours eu une douleur éludiée, qui a proposé à Horace de la tuer afin que Curiace la vengeât, et qui maintenant veut qu'on la fasse mourir pour Horace, parce que Horace vil en elle.
De toute ma famille a la trame coupée î Et quelle impiété de haïr un époux Pour avoir bien servi les siens, l'état, et vous! Aimer un bras souillé du sang de tous mes frères! N'aimer pas un mari qui finit nos misères! Sire, délivrez-moi, par un heureux trépas, Des crimes de l'aimer et de ne l'aimer pas; J'en nommerai l'arrêt une faveur bien grande. Ma main peut me donner es que je vous demande; Mais ce trépas enfin me sera bien plus doux, Si je puis de sa honte affranchir mon époux; Si je puis par mon sang apaiser la colère Des dieux qu'a pu fâcher sa vertu trop sévère, Satisfaire, en mourant, aux mânes de sa sœur, Et conserver à Rome un si bon défenseur.
LE VIEIL HORACE
Sire, c'est donc à moi de répondre à Valère. Mes enfants avec lui conspirent contre un père; Tous trois veulent me perdre, et s'arment sans raison Contre si peu de sang qui reste en ma maison.
( à Sabine. ) Toi qui, par des douleurs à ton devoir contraires, Veux quitter un mari pour rejoindre tes frères, Va plutôt consulter leurs mânes généreux; [reux : Ils sont morts, mais pour Albe, et s'en tiennent heu- Puisque le ciel voulait qu'elle fût asservie, Si quelque sentiment demeure après la vie, [coups, Ce malheur semble moindre, et moins rudes ses Voyant que tout Fhonneur en retombe sur nous; Tous trois désavoùrout la douleur qui te touche, Les larmes de tes yeux, les soupirs de ta bouche, L'horreur que tu fais voir d'un mari vertueux. Sabine, sois leur sœur, suis ton devoir comme eux.
(au roi. ) Contre ce cher époux Valère en vain s'anime : Un premier mouvement ne fut jamais un crime ; Et la louange est due, au lieu du châtiment, Quand la vertu produit ce premier mouvement. Aimer nos ennemis avec idolâtrie, De rage en leur trépas maudire la patrie. Souhaiter à l'état un malheur infini, C'est ce qu'on nomme crime, et ce qu'il a puni. Le seul amour de Rome a sa main animée ; Il serait innocent s'il l'avait moins aimée. Qu'ai-je dit, sire? il l'est, et ce bras paternel L'aurait déjà puni s'il était criminel; J'aurais su mieux user de l'entière puissance Que me donnent sur lui les droits de la naissance ; J'aime trop l'honneur, sire, et ne suis point de rang A souffrir ni d'affront ni de crime en mon sang. C'est dont je ne veux point de témoin que A^alère; Il a vu quel accueil lui gardait ma colère, Lorsque ignorant encor la moitié du combat, Je croyais que sa fuite avait trahi l'état. Qui le fait se charger des soins de ma famille? Qui le fait, malgré moi, vouloir venger ma fille?
HORACE, ACTE
Et par quelle raison, dans son juste trépas, Prend-il un intérêt qu'un père ne prend pas? Oncraiutqu'aprèssasœuriln'enmaltraited'autres! Sire, nous n'avons part qu'à la honte des nôtres, Et, de quelque façon qu'un autre puisse agir, Qui ne nous touche point ne nous fait point rougir.
(à Valére.) Tu peux pleurer, Valère, et même aux yeux d'Horace; Il ne prend intérêt qu'aux crimes de sa ra^e : Qui n'est point de son sang ne peut faire d'affront Aux lauriers immortels qui lui ceignent le front. Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en pou- Vous qui mettez sa tête à couvert de la foudre, [dre, L'abandonnerez-vous à l'infâme couteau [reau ? Qui fait choir les méchants sous la main d'un bour- Romains, souffrirez-vous qu'on vous immole un
[homme Sans qui Rome aujourd'hui cesserait d'être Rome, Et-qu'un Romain s'efforce à tacher le renom D'un guerrier à qui tous doivent un si beau nom? Dis, Valère, dis-nous, si tu veux qu'il périsse, Où tu penses choisir un lieu pour son supplice : Sera-ce entre ces murs que mille et mille voix Font résonner encor du bruit de ses exploits? Sera-ce hors des murs, au milieu de ces places Qu'on voitfumer encor du sangdesCuriaces, [neur Entre leurs trois tombeaux, etdanscechampd'hon- Témoins de sa vaillance et de notre bonheur? Tu ne saurais cacher sa peine à sa victoire? Dansles murs, hors des murs, tout parle de sa gloire, Tout s'oppose à l'effort de ton injuste amour, Qui veut d'un si bon sang souiller un si beau jour. Albe ne pourra pas souffrir un tel spectacle, Et Rome par ses pleurs y mettra trop d'obstacle.
Vous les préviendrez, sire : et par un juste arrêt Vous saurez embrasser bien mieux son intérêt. Ce qu'il a fait pour elle il peut encor le faire; Il peut la garantir encor d'un sort contraire. Sire, ne donnez rien à mes débiles ans : Rome aujourd'hui m'a vu père de quatre enfants ; Trois en ce même jour sont morts pour sa querelle : Il m'en reste encore un, conservez-le pour elle : N'ôtez pas à ses murs un si puissant appui; Et souffrez, pour finir, que je m'adresse à lui.
Horace, ne crois pas que le peuple stupide Soit le maître absolu d'un renom bien solide. Sa voix tumultueuse assez souvent fait bruit, Mais un moment l'élève, un moment le détruit ; Et ce qu'il contribue à notre renommée Toujours en moins de rien se dissipe en fumée. C'est aux roi s , c'est aux grands, c'est aux espri ts bien A voir la vertu pleine en ses moindres effets ; [faits C'est d'eux seuls qu'on reçoit la véritable gloire; Eux seuls des vrais héros assurent la mémoire. Vis toujours en Horace, et toujours auprès d'eux Ton nom demeurera grand, illustre, fameux,
Bien que roccasio:i, moins haute ou moins brillante, D'un vulgaire ignorant trompe l'injuste attente. Ne hais donc plus la vie, ou du moins vis pour moi, Et pour servir encor ton pays et ton roi. Sire, j'en ai trop dit : mais l'affaire vous touche; Et Rome tout entière a parlé par ma bouche.
VALÈRE
Sire, permettez-moi...
TULLE
Valère, c'est assez.
Vos discours par les leurs ne sont pas effacés; J'en garde en mon esprit les forces plus pressantes, Et toutes vos raisons me sont encor présentes. Cette énorme action faite presque à nos yeux Outrage la nature, et blesse jusqu'aux dieux. Un premier mouvement qui produit un tel crime Ne saurait lui servir d'excuse légitime : Les moins sévères lois en ce point sont d'accord ; Et si nous les suivons, il est digne de mort. Si d'ailleurs nous voulons regarder le coupable, Ce crime, quoique grand, énorme, inexcusable, Vient de la même épée et part du même bras Qui me fait aujourd'hui maître de deux états. Deux sceptres en ma main, Albe à Rome asservie, Parlent bien hautement en faveur de sa vie : Sans lui, j'obéirais où je donne la loi, Et je serais sujet où je suis deux fois roi. Assez de bons sujets dans toutes les provinces Par des vœux impuissants s'acquittent vers leurs
[princes; Tous les peuvent aimer, mais tous ne peuvent pas Par d'illustres effets assurer leurs états; Et l'art et le pouvoir d'affermir des couronnes Sont des dons que le ciel fait à peu de personnes. De pareils serviteurs sont les forces des rois, Et de pareils aussi sont au-dessus des lois. Qu'elles se taisent donc, que Rome dissimule Ce que dès sa naissance elle vit en Romule; Elle peut bien souffrir en son libérateur Ce qu'elle a bien souffert en son premier auteur. Vis donc, Horace, vis, guerrier trop magnanime : Ta vertu met ta gloire au-dessus de ton crime ; Sa chaleur généreuse a produit ton forfait ; D'une cause si belle il faut souffrir l'effet. Vis pour servir l'état , vis, mais aime Valère : Qu'il ne reste entre vous ni haine ni colère ; Et soit qu'il ait suivi l'amour ou le devoir, Sans aucun sentiment ' résous-toi de le voir. Sabine, écoutez moins la douleur qui vous presse ; Chassez de ce grand cœur ces marques de faiblesse : C'est en séchant vos pleurs que vous vous montrerez La véritable sœur de ceux que vous pleurez.
Mais nous devons aux dieux demain un sacrifice ; Et nous aurions le ciel à nos vœux mal propice,