DISCOURS SUR LE P
cela ne sert qu'à les avertir de cette précipitation. Lors même que rien n'est violenté dans un poëme par la nécessité d'obéir à cette règle, qu' est-il besoin de marquer à l'ouverture du théâtre que le soleil se lève , qu'il est midi au troisième acte, et qu'il se couche à la fin du dernier? C'est une affectation qui ne fait qu'importuner; il suffit d'établir la possibilité de la chose dans le temps où on la renferme, et qu'on le puisse trouver aisément, si l'on y veut prendre garde , sans y appliquer l'esprit malgré soi. Dans les actions même qui n'ont point plus de durée que la représentation , cela serait de mauvaise grâce si l'on marquait d'acte en acte qu'il s'est passé une demi-heure de l'un à l'autre.
Je répète ce que j'ai dit ailleurs, que, quand nous prenons un temps plus long, comme de dixheures, je voudrais que les huit qu'il faut perdre se, consumassent dans les intervalles des actes , et que chacun d'eux n'eût en son particulier que ce que la représentation en consume , principalement lorsqu'il y a liaison de scènes perpétuelles : car cette liaison ne souffre point de vide entre deuxscènes. J'estime toutefois que le cinquième , par un privilège particulier, a quelque droit de presser un peu le temps , en sorte que la part de l'action qu'il représente en tienne davantage qu'il n'en faut pour sa représentation. La raison en est que le spectateur est alors dans l'impatience de voir la fin , et que , quand elle dépend d'acteurs qui sont sortis du théâtre , tout l'entretien qu'on donne à ceux qui y demeurent en attendant de leurs nouvelles ne fait que languir, et semble demeurer sans action. Il est hors de doute que , depuis que Phocas est sorti au cinquième d'Héraclius jusqu'à ce qu'Amyntas vienne raconter sa mort, il faut plus de temps pour ce qui se fait derrière le théâtre que pour le récit des vers qu'Héraclius , Martian et Pulchérie, emploient à plaindre leur malheur. Prusias et Flaminius , dans celui de Nicomède , n'ont pas tout le loisir dont .ils auraient besoin pour se rejoindre sur la mer, consulter ensemble, et revenir à la défense de la reine ; et le Cid n'en a pas assez pour se battre contre don Sanche durant l'entretien de l'infante avec Léonore et de Chimène avec El vire. Je l'ai bien vu, et n'ai point fait de scrupule de cette précipitation , dont peutêtre on trouverait plusieurs exemples chez les anciens ; mais ma paresse, dont j'ai déjà parlé, me fera contenter de celui-ci, qui est de Térence dans YAndrienne. Simon y fait entrer Pamphile son fils chez Glycère, pour en faire sortir le vieillard Criton, et s'éclaircir avec lui de la naissance de sa maîtresse, qui se trouve fille de Chrêmes. Pamphile y entre, parle à Criton, le prie de le servir, revient avec lui ; et durant cette entrée , cette prière et cette sortie, Simon et Chrêmes, qui demeurent sur le théâtre , ne disent que chacun un vers , qui ne saurait donner tout au plus à Pamphile que le
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loisir de demander où est Criton , et non pas de parler à lui , et lui dire les raisons qui le doivent porter à découvrir en sa faveur ce qu'il sait de la naissance de cette inconnue.
Quand la fin de l'action dépend d'acteurs qui n'ont point quitté le théâtre , et ne font point attendre de leurs nouvelles , comme dans China et dans Rodogune, le cinquième acte n'a point besoin de ce privilège, parce qu'alors toute l'action est en vue ; ce qui n'arrive pas quand il s'en passe une partie derrière le théâtre depuis qu'il est commencé. Les autres actes ne méritent point la même grâce. S'il ne s'y trouve pas assez de temps pour y faire rentrer un acteur qui en est sorti , ou pour faire savoir ce qu'il a fait depuis cette sortie, on peut attendre à en rendre compte en l'acte suivant; et le violon, qui les distingue l'un de l'autre, en peut consumer autant qu'il en est besoin ; mais dans le cinquième , il n'y a point de remise : l'attention est épuisée, et il faut finir.
Je ne puis oublier que, bien qu'il nous faille réduire toute l'action tragique en un jour, cela n'empêche pas que la tragédie ne fasse connaître par narration, ou par quelque autre manière plus artificieuse, ce qu'a fait son héros en plusieurs années, puisqu'il y en a dont le nœud consiste en l'obscurité de sa naissance qu'il faut éclaircir, comme OEdipe. Je ne répéterai point que , moins on se charge d'actions passées, plus on a l'auditeur propice , par le peu de gêne qu'on lui donne en lui rendant toutes les choses présentes , sans demander aucune réflexion à sa mémoire que pour ce qu'il a vu , mais je ne puis oublier que c'est un grand ornement pour un poëme que le choix d'un jour illustre et attendu depuis quelque temps. Il ne s'en présente pas toujours des occasions; et, dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, vous n'en trouverez de cette nature que quatre : celui d'Horace, où deux peuples devaient décider de leur empire par une bataille; celui de Rodogune, d'Andromède et de don Sanche. Dans Rodogune, c'est un jour choisi par deux souverains pour l'effet d'un traité de paix entre leurs couronnes ennemies, pour une entière réconciliation de deux rivales par un mariage , et pour l'éclaircissement d'un secret de plus de vingt ans, touchant le droit d'aînesse entre deux princes gémeaux , dont dépend le royaume, et le succès de leur amour. Celui d'Andromède et celui de don Sanche ne sont pas de moindre considération ; mais , comme je le viens de dire, les occasions ne s'en offrent pas souvent; et, dans le reste de mes ouvrages, je n'ai pu choisir des jours remarquables que par ce que le hasard y fait arriver, et non pas par l'emploi où l'ordre public les ait destinés de longue main.
Quant à l'unité de lieu, je n'en trouve aucun précepte ni dans Aristote , ni dans Horace : c'est ce qui porte quelques-uns à croire que la règle ne s'en est établie qu'en conséquence de l'unité du
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DISCOURS SUR LE POEME DRAMATIQUE
jour, et à se persuader ensuite qu'on le peut étendre jusques où un homme peut aller et revenir en vingt-quatre heures. Cette opinion est un peu licencieuse; et, si l'on faisait aller un acteur en poste, les deux côtés du théâtre pourraient représenter Paris et Rouen. Je souhaiterais, pour ne point gêner du tout le spectateur, que ce qu'on t'ait représenter devant lui en deux heures se pût passer en effet en deux heures, et que ce qu'on lui fait voir sur un théâtre, qui ne change point, pût s'arrêter dans une chambre ou dans une salle, suivant le choix qu'on en aurait fait : mais souvent cela est si malaisé, pour ne pas dire impossible ', qu'il faut de nécessité trouver quelque élargissement pour le lieu, comme pour le temps. Je l'ai fait voir exact dans Horace, dans Polyeucte et dans Pompée; mais il faut, pour cela, ou n'introduire qu'une femme comme dans Polyeucte ; ou que les deux qu'on introduit a vent tant d'amitié l'une pour l'autre, et des intérêts si conjoints, qu'elles puissent être toujours ensemble , comme dans Y Horace; ou qu'il leur puisse arriver, comme dans Pompée, où l'empressement de la curiosité naturelle fait sortir de leurs appartements Cléopàtre au second acte, et Cornélie au cinquième, pour aller jusque dans la grande salle du palais du roi au-devant des nouvelles qu'elles attendent. Il n'en va pas de même dans Rodogune ; Cléopâtre et elle ont des intérêts trop divers pour expliquer leurs plus secrètes pensées en même lieu. Je pourrais en dire ce que j'ai dit de China, où en général tout se passe dans Rome , et en particulier moitié dans le cabinet d'Auguste, et moitié chez ^Emilie. Suivant cet ordre, le premier acte de cette tragédie serait dans l'antichambre de Rodogune, le second dans la chambre de Cléopâtre , le troisième dans celle de Rodogune : mais si le quatrième peut commencer chez cette princesse, il n'y peut achever, et ce que C'éopâtre y dit à ses deux fils l'un après l'autre y serait mal placé. Le cinquième a besoin d'une salle d'audience où un grand peu-
\. Nous avons dit ailleurs que la mauvaise conslruclion de nos Ibéfltres, perpétuée depuis les Lemps de barbarie jusqu'à no< jours, rendait la loi de l'unité de lieu presque impraticable. Les conjures ne peuvent pas conspirer contre César, dans sa chambre, on ne s'entretient pas de ses intérêts secrels dans une place publique; la même décoration ne peut représenter à la fois la façade d'un palais et celle d'un temple. Il faudrait que le ibéàtre fit voir aux yeux tous les endroits particuliers où la scène se passe, sans nuire à l'unité de lieu : ici, une partie d'un temple ; la, le vestibule d'un palais, une place publique, des rues dans l'enfoncement; enfin tout ce qui est nécessaire pour montrer à l'œil tout ce que l'oreille doit entendre. L'unité de lieu est tout le spectacle que l'œil peut embrasser sans peine. Nous ne sommes point de l'avis
de Corneille, qui veut (pic |,i scène du Mcillriir soit tantôt à un bout de la ville, tantôt à l'autre. Il élait Irès-aisé de remédier a ce défaut en rapprochant les lieux. Nous ne supposons même pas que l'action de CUntlû puisse se passer d'abord dans la maison d'Emilie, et ensuite dans ceile d'Augusie. Rien n'était plus facile que de faire une décoration qui représentât la majson d'Emilie, celle d'Auguste, unepl ce, des rues de Rome. (V.)
pie puisse être présent. La même chose se rencontre dans Héracliiis. Le premier acte serait fort bien dans le cabinet de Phocas, et le second chez Léontine; mais si le troisième commence chez Pulchérie , il n'y peut achever, et il est hors d'apparence que Phocas délibère dans l'appartement de cette princesse de la perte de son frère.
Nos anciens, qui faisaient parler leurs rois en place publique, donnaient assez aisément l'unité rigoureuse de lieu à leurs tragédies. Sophocle tou tefois ne l'a pas observée dans son Ajax, qui sort du théâtre afin de chercher un lieu écarté pour se tuer, et s'y tue à la vue du peuple ; ce qui fait juger aisément que celui où il se tue n'est pas le même que celui d'où on l'a vu sortir, puisqu'il n'en est sorti que pour en choisir un autre.
Nous ne prenons pas la même liberté de tirer les rois et les princesses de leurs appartements ; et, comme souvent la différence et l'opposition des intérêts de ceux qui sont logés dans le même palais ne souffrent pas qu'ils fassent leurs confidences et ouvrent leurs secrets en même chambre, il nous faut chercher quelque autre accommodement pour l'unité de lieu, si nous la voulons conserver dans tous nos poèmes : autrement il faudrait prononcer contre beaucoup de ceux que nous voyons réussir avec éclat.
Je tiens donc qu'il faut chercher cette unité exacte autant qu'il est possible; mais, comme elle ne s'accommode pas avec toute sorte de sujets, j'accorderais très-volontiers que ce qu'on ferait passer en une seule ville aurait l'unité de lieu. Ce n'est pas que je voulusse que le théâtre représentât cette ville tout entière , cela serait un peu trop vaste, mais seulement deux ou trois lieux particuliers enfermés dans l'enclos de ses murailles. Ainsi la scène de Cinna ne sort point de Rome, et est tantôt l'appartement d'Auguste dans son palais, et tantôt la maison dVEmilie. Le Menteur a les Tuileries et la place Royale dans Paris ; et la Suite fait voir la prison et le logis de Mélisse dans Lyon. Le Cià multiplie encore davantage les lieux particuliers sans quitter Séville ; et comme la liaison de scènes n'y est pas gardée, le théâtre, dès le premier acte, est la maison de Chimène , l'appartement de l'infante dans le palais du roi, et la place publique ; le second y ajoute la chambre du roi : et sans doute il y a quelque excès dans cette licence. Pour rectifier en quelque façon cette duplicité de lieu, quand elle est inévitable, je voudrais qu'on fît deux choses : l'une, que jamais on ne changeât dans le même acte, mais seulement de l'un à l'autre, comme il se fait dans les trois premiers de Cinna; l'autre, que ces deux lieux n'eussent point besoin de diverses décorations, et qu'aucun des deux ne fût jamais nommé, mais seulement le lieu général où tous les deux sont compris, comme Paris, Rome, Lyon, Constantinople. etc. Cela aiderait à tromper l'auditeur, qui,
DISCOURS A L'ACADEMIE
ne voyant rien qui lui marquât la diversité des lieux, ne s'en apercevrait pas , à moins d'une réflexion malicieuse et critique, dont il y en a peu qui soient capables , la plupart s'attachant avec chaleur à Faction qu'ils voient représenter. Le plaisir qu'ils y prennent est cause qu'ils n'en veulent pas chercher le peu de justesse pour s'en dégoûter; et ils ne le reconnaissent que par force, quand il est trop visible, comme dans le Menteur et la Suite, où les différentes décorations font reconnaître cette duplicité de lieu , malgré qu'on en ait.
Mais comme les personnes qui ont des intérêts opposés ne peuvent pas vraisemblablement expliquer leurs secrets en même place , et qu'ils sont quelquefois introduits dans le même acte avec liaison de scènes qui emporte nécessairement cette unité, il faut trouver un moyen qui la rende compatible avec cette contradiction qu'y forme la vraisemblance rigoureuse, et voir comment pourra subsister le quatrième acte de Rodogune, et le troisième d'Héraclius , où j'ai déjà marqué cette répugnance du côté des deux personnes ennemies qui parlent en l'un et en l'autre. Les jurisconsultes admettent des fictions de droit ; et je voudrais , à leur exemple , introduire des Iictions de théâtre, pour établir un lieu théâtral qui ne serait ni l'appartement de Cléopâtre, ni celui de Rodogune dans la pièce qui porte ce titre, ni celui de Phocas, de Léontine, ou de Pulchérie dans Héraclius; mais une salle sur laquelle ouvrent ces divers appartements, à qui j'attribuerais deux privilèges : l'un , que chacun de ceux qui y parleraient fût présumé y parler avec le même secret que s'il était dans sa chambre ; l'autre , qu'au lieu que dans l'ordre commun il est quelquefois de la bienséance que ceux qui occupent le théâtre aillent trouver ceux qui sont dans leur cabinet pour parler à eux, ceux-ci pussent les venir trouver sur le théâtre, sans choquer cette bienséance , afin de conserver l'unité de lieu et la liaison des scènes. Ainsi Rodogune, dans le premier acte, vient trouver Laonice qu'elle devrait mander pour parler à elle ; et, dans le quatrième , Cléopâtre vient trouver Antiochus au même lieu où il vient de fléchir Rodogune, bien que, dans l'exacte vraisemblance, ce prince devrait aller chercher sa mère dans son cabinet, puisqu'elle hait trop cette princesse pour venir parler à lui dans' son appartement, où la première scène fixerait le reste de cet acte, si l'on n'apportait ce tempérament, dont j'ai parlé, à la rigoureuse unité de lieu.
Beaucoup de mes pièces en manqueront si l'on ne veut point admettre cette modération , dont je me contenterai toujours à l'avenir, quand je ne pourrai satisfaire à la dernière rigueur de la règle. Je n'ai pu y en réduire que trois : Horace , Polyeucte, et Pompée. Si je me donne trop d'indulgence dans les autres, j'en aurai encore davantage
pour ceux dont je verrai réussir les ouvrages sur la scène avec quelque apparence de régularité. 11 est facile aux spéculatifs d'être sévères; mais s'ils voulaient donner dix ou douze poèmes de cette nature au public , ils élargiraient peut-être les règles encore plus que je ne fais , sitôt qu'ils auraient reconnu par l'expérience quelle contrainte apporte leur exactitude, et combien de belles choses elle bannit de notre théâtre. Quoi qu'il en soit, voilà mes opinions, ou, si vous voulez, mes hérésies touchant les principaux points de l'art ; et je ne sais point mieux accorder les règles anciennes avec les agréments modernes. Je ne doute point qu'il ne soit aisé d'en trouver de meilleurs moyens, et je serai tout prêt de les suivre lorsqu'on les aura mis en pratique aussi heureusement qu'on v a vu les miens.
DISCOURS A L'ACADÉMIE '
Messieurs,
S'il est vrai que ce soit un avantage pour dépeindre les passions que de les ressentir, et que l'esprit trouve avec plus de facilité des couleurs pour ce qui le touche que pour les idées qu'il emprunte de son imagination , j'avoue qu'il faut que je condamne tous les applaudissements qu'ont reçus jusqu'ici mes ouvrages, et que c'est injustement qu'on m'attribue quelque adresse à décrire les mouvements de l'âme , puisque, dans la joie la plus sensible dont je sois capable, je ne trouve point de paroles qui vous en puissent faire concevoir la moindre partie. Ainsi je vois ma réputation prête à être détruite par la gloire même qui la devait achever, puisqu'elle me jette dans la nécessité de vous montrer mon faible, prenant possession des grâces qu'il vous a plu me faire : je ne me dois regarder que comme un de ces indignes mignons de la fortune que son caprice n'élève au plus haut de la roue, sans aucun mérite, que pour mettre plus en vue les tacbes de la fange dont elle les a tirés. Et certes, voyant cette honte inévitable dans l'honneur que je reçois , j'aurais de la peine à m'en consoler, si je ne considérais que vous rappellerez aisément en votre mémoire ce que vous savez mieux que moi, que la joie n'est qu'un épanouissement du cœur ; et , si j'ose me servir d'un terme dont la dévotion s'est saisie , une certaine liquéfaction intérieure , qui , s'épanchant dans l'homme tout entier, relâche toutes les puissances de son âme ; de sorte qu'au lieu que les autres passions y excitent des orages et des tempêtes dont les éclats sortent au dehors avec impé-
1. Corneille fut reçu à l'Académie le 22 janvier 1G47, à la place de Maynard, mort l'année précédente.
tuosité et violence, celle-ci n'y produit qu'une langueur qui tient quelque chose de l'extase , et qui, se contentant de se mêler et de se rendre visible dans tous les traits extérieurs, laisse l'esprit dans l'impuissance de l'exprimer. C'est ce qu'ont bien reconnu nos grands maîtres du théâtre, qui n'ont jamais amené leurs héros jusqu'à la félicité qu'ils leur ont fait espérer, qu'ils ne se soient arrêtés là tout aussitôt, sans faire des efforts inutiles à représenter leur satisfaction , dont ils savaient bien qu'ils ne pouvaient venir à bout.
Vous êtes trop équitables pour exiger de leur écolier une chose dont leurs exemples n'ont pu l'instruire; et vous aurez même assez de bonté pour suppléer à ce défaut, et juger de la grandeur de ma joie par celle de l'honneur que vous m'avez fait en me donnant une place dans votre illustre compagnie. Et véritablement, messieurs, quand je n'aurais pas une connaissance particulière du mérite de ceux qui la composent , quand je n'aurais pas tous les jours entre les mains les admirables chefs-d'œuvre qui partent des vôtres , quand je ne saurais enfin autre chose de vous, sinon que vous êtes le choix de ce grand génie qui n'a fait que des miracles, feu M. le cardinal de Richelieu, je serais l'homme du monde le plus dépourvu de sens commun, si je n'avais pas pour vous une estime et une vénération toujours extraordinaires, quand je vois que de la même main dont ce grand homme sapait les fondements de la monarchie d'Espagne , il a daigné jeter ceux de votre établissement, et confier à vos soins la pureté d'une langue qu'il voulait faire entendre et dominer par toute l'Europe. Vous m'avez fait part de cette gloire, et j'en tire encore cet avantage, qu'il est impossible que de vos savantes assemblées, où vous me faites l'honneur de me recevoir, je ne remporte les belles teintures et les parfaites connaissances , qui , donnant une meilleure forme à ces heureux talents dont la nature m'a favorisé , mettront en un plus haut degré ma réputation, et feront remarquer aux plus grossiers, même dans la continuation de mes petits travaux, combien il s'y sera coulé du vôtre, et quels nouveaux ornements le bonheur de votre
DISCOURS A L'ACADEMIE
communication y aura semés. Oserais-je vous dire toutefois, messieurs, parmi cet excès d'honneur et ces avantages infaillibles, que ce n'est pas de vous que j'attends ni les plus grands honneurs ni les plus grands avantages ? Vous vous étonnerez sans doute d'une civilité si étrange ; mais , bien loin de vous en offenser, vous demeurerez d'accord avec moi de cette vérité , quand je vous aurai nommé monseigneur le chancelier, et que je vous aurai dit que c'est de lui que j'espère et ces honneurs et ces avantages dont je vous parle, puisqu'il a bien voulu être le protecteur d'un corps si fameux, et qu'on peut dire en quelque sorte n'être que d'esprit : en devenir un des membres, c'est devenir en même temps une de ses créatures ; et puisque, par l'entrée que vous m'y donnez , je trouve et plus d'occasions et plus de facilité de lui rendre mes devoirs plus souvent, j'ai quelque droit de me promettre qu'étant illuminé de plus près, je pourrai répandre à l'avenir dans tous mes ouvrages avec plus d'éclat et de vigueur les lumières que j'aurai reçues de sa présence. Comme c'est un bien que je devrai entièrement à la faveur de vos suffrages, je vous conjure de croire que je ne manquerai jamais de reconnaissance envers ceux qui me l'ont procuré , et qu'encore qu'il soit très-vrai que vous ne pourriez donner cette place à personne qui se sentît plus incapable de la remplir, il n'est pas moins vrai que vous ne la pouviez donner à personne , ni qui l'eût plus ardemment souhaitée , ni qui s'en tint votre redevable en un plus haut point, ni qui eût enfin plus de passion de contribuer de tous ses soins et de toutes ses forces au service d'une compagnie si célèbre, à qui j'aurai des obligations éternelles de m'avoir fait tant d'honneurs sans les mériter '.
1. Ce discours, écrit avec plus de négligence qu'aucun aulre ouvrage de Corneille, semble prouver, par le peu de soin qu'il y donna, son mépris secret pour l'Académie, qui, après avoir censuré le Cid par une basse complaisance pour le cardinal de Richelieu, avait encore été assez injuste pour lui préférer deux fois deux hommes dont le nom est à peine connu. On sent combien un remerciement, qui lui rappelait nécessairement cette double injure, dut lui paraître pénible à faire, et combien d'ailleurs il était au-dessous de lui.