POLYEUCTE, ACTE ITT, SCENE III
Montre pour Polyeucte encor quelque pitié. Il ne veut point sur lui faire agir sa justice, Que du traître Néarque il n'ait vu le supplice.
PAULINE
Quoi ! Néarque en est doue ?
STKATONICE.
Néarque l'a séduit ; De leur vieille amitié c'est là l'indigne fruit. Ce perfide, tantôt, en dépit de lui-même, L'arrachant de vos bras, le traînait au baptême. Voilà ce grand secret et si mystérieux Que n'en pouvait tirer votre amour curieux.
PAULINE-
Tu me blâmais alors d'être trop importune.
STKATONICE.
Je ne prévoyais pas une telle infortune.
PAULINE
Avant qu'abandonner mon âme à mes douleurs, Il me faut essayer la force de mes pleurs -, En qualité de femme ou de fille, j'espère Qu'ils vaincront un époux, ou fléchiront un père. Que si sur l'un et l'autre ils manquent de pouvoir, Je ne prendrai conseil que de mon désespoir. Apprends-moi cependant ce qu'ils ont fait au tem-
STRATONICE. [pie.
C'est une impiété qui n'eut jamais d'exemple. Je ne puis y penser sans frémir à l'instant, Et crains de faire un crime en vous la racontant. Apprenez en deux mots leur brutale insolence.
Le prêtre avait à peine obtenu du silence, Et devers l'orient assuré son aspect, Qu'ils ont fait éclater leur manque de respect. A chaque occasion de la cérémonie, A l'envi l'un et l'autre étalait sa manie , Des mystères sacrés hautement se moquait, Et traitait de mépris les dieux qu'on invoquait. Tout le peuple en murmure, et Félix s'en offense ; Mais tous deux s'emportant à plus d'irrévérence : « Quoi ! lui dit Polyeucte en élevant sa voix, «Adorez-vous des dieux ou de pierre ou de bois ? » Ici dispensez-moi du récit des blasphèmes Qu'ils ont vomis tous deux contre Jupiter mêmes : L'adultère et l'inceste en étaient les plus doux. « Oyez, dit-il ensuite, oyez, peuple, oyez tous : « Le Dieu de Polyeucte et celui de Néarque • De la terre et du ciel est l'absolu monarque,
< Seul être indépendant, seul maître du destin,
< Seul principe éternel, et souveraine fin.
i C'est ce Dieu des chrétiens qu'il faut qu'on remer-
< Des victoires qu'il donne à l'empereur Décie ; [cie c Lui seul tient en sa main le succès des combats ; « Il le peut élever, il le peut mettre à bas ;
« Sa bonté, son pouvoir, sa justice est immense;
< C'est lui seul qui punit, lui seul qui récompense :
< Vous adorez en vain des monstres impuissants. » Se jetant à ces mots sur le vin et l'encens,
Après en avoir mis les saints vases par terre, Sans crainte de Félix, sans crainte du tonnerre, D'une fureur pareille ils courent à l'autel. Cieux ! a-t-on vu jamais, a-t-on rien vu de tel ! Du plus puissant des dieux nous voyons la statue Par une main impie à leurs pieds abattue ; Les mystères troublés, le temple profané, La fuite et les clameurs d'un peuple mutiné Qui craint d'être accablé sous le courroux céleste. Félix... Mais le voici qui vous dira le reste.
PAULINE
Que son visage est sombre et plein d'émotion ! Qu'il montre de tristesse et d'indignation !
FÉLIX, PAULINE, STRATONICE
FÉLTX.
Une telle insolence avoir osé paraître !
En public ! à ma vue ! Il en mourra, le traître.
PAULINE
Souffrez que votre fille embrasse vos genoux.
FÉLIX
Je parle de Néarque et non de votre époux, [dre, Quelque indigne qu'il soit de ce doux nom de gen- Mon âme lui conserve un sentiment plus tendre ; La grandeur de son crime et de mon déplaisir N'a pas éteint l'amour qui me l'a fait choisir.
PAULINE
Je n'attendais pas moins de la bonté d'un père.
FÉLIX
Je pouvais l'immoler à ma juste colère : Car vous n'ignorez pas à quel comble d'horreur De son audace impie a monté la fureur; Vous l'avez pu savoir du moins de Stratonice.
PAULINE
Je sais que de Néarque il doit voir le supplice.
FÉLIX
Du conseil qu'il doit prendre il sera mieux instruit, Quand il verra punir celui qui l'a séduit.
Au spectacle sanglant d'un ami qu'il faut suivre, La crainte de mourir et le désir de vivre Ressaisissent une âme avec tant de pouvoir, Que qui voit le trépas cesse de le vouloir. L'exemple touche plus que ne fait la menace : Cette indiscrète ardeur tourne bientôt en glace, Et nous verrons bientôt son cœur inquiété Me demander pardon de tant d'impiété.
PAULINE
Vous pouvez espérer qu'il change de courage ?
FÉLIX
Aux dépens de Néarque il doit se rendre sage.
PAULINE
Il le doit ; mais, hélas ! où me renvoyez-vous ? Et quels tristes hasards ne court point mon époux,