CARDINAL MAZARIN
Monseigneur ,
Je présente le grand Pompée à Votre Éminence, c'est-à-dire le plus grand personnage de l'ancienne Rome au plus illustre de la nouvelle ; je mets sous la protection du premier ministre de notre jeune roi un héros qui, dans sa bonne fortune, fut le protecteur de beaucoup de rois , et qui , dans sa mauvaise, eut encore des rois pour ses ministres. Il espère de la générosité de V. É. qu'elle ne dédaignera pas de lui conserver cette seconde vie que j'ai tâché de lui redonner, et que, lui rendant cette justice qu'elle fait rendre par tout le royaume, elle le vengera pleinement de la mauvaise politique de la cour d'Egypte. Il l'espère, et avec raison, puisque, dans le peu de séjour qu'il a fait en France, il a déjà su de la voix publique que les maximes dont vous vous servez pour la conduite de cet état ne sont point fondées sur d'autres principes que ceux de la vertu. Il a su d'elle les obligations que vous a la France de l'avoir choisie pour votre seconde mère, qui vous est d'autant plus redevable, que les grands services que vous lui rendez sont de purs effets de votre inclination et de votre zèle, et non pas des devoirs de votre naissance. Il a su d'elle que Rome s'est acquittée envers notre jeune monarque de ce qu'elle devait à ses prédécesseurs, par le présent qu'elle lui a fait de votre personne. Il a su d'elle enfin que la solidité de votre prudence et la netteté de vos lumières enfantent des conseils si avantageux pour le gouvernement , qu'il semble que ce soit vous à qui , par un esprit de prophétie, notre Virgile ait adressé ce vers il y a plus de seize siècles :
Tu retjere imperio populos, Romane, mémento.
Voilà, Monseigneur, ce que ce grand homme a appris en apprenant à parler français :
Pauca, sed a pleno venienlia pectore veri.
Et comme la gloire de V. É. est assurée sur la fidélité de cette voix publique , je n'y mêlerai point la faiblesse de mes pensées, ni la rudesse de mes expressions , qui pourraient diminuer quelque chose de son éclat; et je n'ajouterai rien aux célèbres témoignages qu'elle vous rend, qu'une profonde vénération pour les hautes qualités qui vous les ont acquis, avec une protestation très-sincère et très-inviolable d'être toute ma vie, Monseigneur, de Votre Éminence, le très-humble, très-obéissant, et très-fidèle serviteur,
AU LECTEUR
Si je voulais faire ici ce que j'ai fait en mes deux derniers ouvrages, et te donner le texte ou l'abrégé des auteurs dont cette histoire est tirée, afin que tu pusses remarquer en quoi je m'en serais écarté pour l'accommoder au théâtre, je ferais un avantpropos dix fois plus long que mon poëme, et j'aurais à rapporter des livres entiers de presque tous ceux qui ont écrit l'histoire romaine. Je me contenterai de t'avertir que celui dont je me suis le plus servi a été le poëte Lucain , dont la lecture m'a rendu si amoureux de la force de ses pensées et de la majesté de son raisonnement, qu'afin d'en enrichir notre langue, j'ai fait cet effort pour réduire en poëme dramatique ce qu'il a traité en épique. Tu trouveras ici cent ou deux cents vers traduits ou imités de lui.1 J'ai tâché de suivre ce
1. C'est lehuitième livre de. Lucain quia fourni à Corneille le sujet de Pompée. Le succès de cette tragédie détermina Rrébeuf à traduire la lharsale.
POMPÉE, ACTE î, SCENE I.
grand homme dans le reste, et de prendre son caractère quand son exemple m'a manqué : si je suis demeuré bien loin derrière, tu en jugeras. Cependant j'ai cru ne te déplaire pas de te donner ici trois passages qui ne viennent pas mal à mon sujet. Le premier est un épitaphe de Pompée, prononcé par Caton dans Lucain. Les deux autres sont deux peintures de Pompée et de César, tirées de Velleius Paterculus. Je les laisse en latin , de peur que ma traduction n'ôte trop de leur grâce et de leur force. Les dames se les feront expliquer.
EPITAPHIILM
POMPEII MAGNL
CATO, APUD LUCANUM, lib IX '.
Civis obit, inquit, multum majoribus impar
Nosse modum juris, sed in hoc tamen ulilis œvo,
Cui non villa fuit jusli reverentia : salva
Liberiate polens, et solus plèbe parala
Privatus servire sibi, rectorque senatus,
Sed regnanlis, erat. Nil belli jure poposcit :
Quœque dari voluil, voluit sibi posse negari.
Immodicas possedilopes, sed plura retentis
Inlulit : invasit ferrum ; sed ponere noral.
Praetulit arma logae, sed pacem armatus amavit.
Juvit sumpia ducem, juvit dimissa polestas.
Casla domus, Iuxuque carens, corruptaque nunquam
Fortuna domini. Clarum et venerabile nomen
Gentibus, et multum nostrae quod proderat urbi.
Olim vera fides, Sylla Marioque receptis,
Liberlatis obit : Pompcio rébus adempto
Nunc et ficla périt. Non jam regnare pudebit :
Nec color imperii, nec frons erit ulla senatus.
O felix, cui summa dies fuit obvia viclo,
Et cui quserendos Pharium scelus obtulit enses!
Forsitan in soceri poluisset vivére regno.
Scire mori, sors prima viris, sed proxima cogi.
Et rnihi, si fatis aliéna in jura venimus,
Da lalem, Fortuna, Jubam : non deprecor hosli
Servari, dum me servet cervice recisa.
ICON POMPEII MAGNL
VELLEIUS PATERCULUS, lib. II, C. XXIX.
Fuit hic genitus matre Lucilia , stirpis sénatorial, forma excellens, non ea qua flos commendatur œtatis, sed dignitate et constantia : quae in illam conveniens amplitudinem , fortunam quoque ejus ad ultimum vitac comitata est diem : innocentia eximius, sanctitate praccipuus, eloquentia médius; potentiœ quœ honoris causa ad eum deferretur, non utab eo occuparetur, cupidissimus : dux bello