‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 194 sur 766 · ÉGYPTIENS · texte numérisé non relu

ÉGYPTIENS

PTOLOMÉE

Seigneur, montez au trône, et commandez ici.

CÉSAR

Connaissez-vous César, de lui parler ainsi? Que m'offrirait de plus la fortune ennemie, A moi qui tiens le trône égal à l'infamie ! Certes, Rome à ce coup pourrait bien se vanter D'avoir eu juste lieu de me persécuter ; Elle qui d'un même œil les donne et les dédaigne, Qui ne voit rien aux rois qu'elle aime ou qu'elle crai- Et qui verse en nos cœurs, avec l'âme et le sang, [gne, Et la haine du nom, et le mépris du rang. C'est ce que de Pompée il vous fallait apprendre : S'il en eut aimé l'offre, il eut su s'en défendre ; Et le trône et le roi se seraient ennoblis A soutenir la main qui les a rétablis. Vous eussiez pu tomber , mais tout couvert de gloire : Votre chute eût valu la plus haute victoire ; Et si votre destin n'eût pu vous en sauver, César eût pris plaisir à vous en relever. Vous n'avez pu former une si noble envie. Mais quel droit aviez-vous sur cette illustre vie ? Que vous devait son sang pour y tremper vos mains, Vous qui devez respect au moindre des Romains ? Ai-je vaincu pour vous dans les champs de Phar- Et par une victoire aux vaincus trop fatale, [sale ? Vous ai-je acquis sur eux, en ce dernier effort, La puissance absolue et de vie et de mort? Moi qui n'ai jamais pu la souffrir à Pompée, La souffrirai -je en vous sur lui-même usurpée, Et que de mon bonheur vous ayez abusé Jusqu'à plus attenter que je n'aurais osé? De quel nom, après tout, pensez-vous que je nomme

IU POMPEE, ACTE

Ce camp où vous tranchez du souverain de Rome, Et qui sur un seul chef lui fait bien plus d'affront Que sur tant de milliers ne fit le roi du Pont? Pensez-vous que j'ignore ou que je dissimule Que vous n'auriez pas eu pour moi plus de scrupule, Et que, s'il m'eût vaincu, votre esprit complaisant Lui faisait de ma tête un semblable présent? Grâces à ma victoire, on me rend des hommages Où ma fuite eût reçu toutes sortes d'outrages ; Au vainqueur, non à moi, vous faites tout l'honneur : Si César en jouit, ce n'est que par bonheur. Amitié dangereuse, et redoutable zèle, Qui règle la fortune, et qui tourne avec elle ! Mais parlez, c'est trop être interdit et confus.

PTOLOMÉE

Je le suis, il est vrai, si jamais je le fus ; Et vous-même avouerez que j'ai sujet de l'être, Étant né souverain, je vois ici mon maître : Ici, dis-je, où ma cour tremble en me regardant, Où je n'ai point encore agi qu'en commandant, Je vois une autre cour sous une autre puissance, Et ne puis plus agir qu'avec obéissance. De votre seul aspect je me suis vu surpris : Jugez si vos discours rassurent mes esprits ; Jugez par quels moyens je puis sortir d'un trouble Que forme le respect, que la crainte redouble, Et ce que vous peut dire un prince épouvanté De voir tant de colère et tant de majesté. Dans ces étonnements dont mon âme est frappée De rencontrer en vous le vengeur de Pompée, Il me souvient pourtant que, s'il fut notre appui, ]\"ous vous dûmes dès lors autant et plus qu'à lui: Votre faveur pour nous éclata la première, Tout ce qu'il fit après fut à votre prière : Il émut le sénat pour des rois outragés , Que sans cette prière il aurait négligés ; Mais de ce grand sénat les saintes ordonnances Eussent peu fait pour nous, seigneur, sans vos finan- Par là de nos mutins le feu roi vint à bout ; [ces ; Et pour en bien parler nous vous devons le tout. Nous avons honoré votre ami, votre gendre, Jusqu'à ce qu'à vous-même il ait osé se prendre ; Mais voyant son pouvoir, de vos succès jaloux, Passer en tyrannie, et s'armer contre vous...

CÉSAR

Tout beau : que votre haine en son sang assouvie N'aille point à sa gloire ; il suffit de sa vie. N'avancez rien ici que Rome ose nier ; Et justifiez-vous, sans le calomnier.

PTOLOMÉE

Je laisse donc aux dieux à juger ses pensées, Et dirai seulement qu'en vos guerres passées, Où vous fûtes forcé par tant d'indignités, Tous nos vœux ont été pour vos prospérités ; Que, comme il vous traitait en mortel adversaire, J'ai cru sa mort pour vous un malheur nécessaire ;

Et que sa haine injuste, augmentant tous les jours, Jusque dans les enfers chercherait du secours ; Ou qu'enfin, s'il tombait dessous votre puissance, Il nous fallait pour vous craindre votre clémence ; Et que le sentiment d'un cœur trop généreux, Usant mal de vos droits, vous rendît malheureux.

J'ai donc considéré qu'en ce péril extrême Nous vous devions, seigneur, servir malgré vous-mê- Et sans attendre d'ordre en cette occasion, [me; Mon zèle ardent l'a prise à ma confusion. Vous m'en désavouez, vous l'imputez à crime : Mais pour servir César rien n'est illégitime. J'en ai souillé mes mains pour vous en préserver : Vous pouvez en jouir, et le désapprouver ; Et plus j'ai fait pour vous, plus l'action est noire, Puisque c'est d'autant plus vous immoler ma gloire, Et que ce sacrifice, offert par mon devoir, Vous assure la vôtre avec votre pouvoir.

CÉSAR

Vous cherchez, Ptolomée, avecque trop de ruses De mauvaises couleurs et de froides excuses. Votre zèle était faux, si seul il redoutait Ce que le monde entier à pleins vœux souhaitait : Et s'il vous a donné ces craintes trop subtiles, Qui m'ôtent tout le fruit de nos guerres civiles, Où l'honneur seul m'engage, et que pour terminer Je ne veux que celui de vaincre et pardonner, Où mes plus dangereux et plus grands adversaires, Sitôt qu'ils sont vaincus, ne sont plus que mes frères ; Et mon ambition ne va qu'à les forcer, Ayant dompté leur haine, à vivre et m'embrasser.

0 combien d'allégresse une si triste guerre Aurait-elle laissé dessus toute la terre, Si Rome avait pu voir marcher en même char, Vainqueurs de leur discorde, et Pompée et César ! Voilà ces grands malheurs que craignait votre zèle. 0 crainte ridicule autant que criminelle ! Vous craigniez ma clémence! ah! n'ayezplus ce soin; Souhaitez-la plutôt, vous en avez besoin. Si je n'avais égard qu'aux lois de la justice, Je m'apaiserais Rome avec votre supplice, Sans que ni vos respects, ni votre repentir, Ni votre dignité, vous pussent garantir ; Votre trône lui-même en serait le théâtre : Mais, voulant épargner le sang de Cléopâtre, J'impute à vos flatteurs toute la trahison, Et je veux voir comment vous m'en ferez raison ; Suivant les sentiments dont vous serez capable Je saurai vous tenir innocent ou coupable. Cependant à Pompée élevez des autels , Rendez-lui les honneurs qu'on rend aux immortels ; Par un prompt sacrifice expiez tous vos crimes ; Et surtout pensez bien au choix de vos victimes. Allez y donner ordre, et me laissez ici Entretenir les miens sur quelque autre souci.

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