CORJNÉLIE, CLÉOPATRE, ACHORÉE, PHILIPPE, CHARMION
Hélas ! sur son visage Rien ne s'offre à mes yeux que de mauvais présage. Ne nous déguisez rien, parlez sans me flatter : Qu'ai-je à craindre, Achorée ? ou qu'ai-je à regretachorée. [ter?
Aussitôt que César eut su la perfidie...
CLÉOPATRE
Ce ne sont pas ses soins que je veux qu'on me die, Je sais qu'il fit trancher et clore ce conduit Par où ce grand secours devait être introduit ; Qu'il manda tous les siens pour s'assurer la place Où Photin a reçu le prix de son audace ; Que d'un si prompt supplice Achillas étonné S'est aisément saisi du port abandonné ; Que le roi l'a suivi ; qu'Antoine a mis à terre Ce qui dans ses vaisseaux resîait de gens de guerre ;
V, SCENE Ilî.
Que César l'a rejoint ; et je ne doute pas
Qu'il n'ait su vaincre encore, et punir Achillas.
ACHORÉE
Oui, madame, on a vu son bonheur ordinaire...
CLÉOPATRE
Dites-moi seulement s'il a sauvé mon frère, S'il m'a tenu promesse.
ACHORÉE
Oui, de tout son pouvoir.
C'est là l'unique point que je voulais savoir. Madame, vous voyez, les dieux m'ont écoutée.
Us n'ont que différé la peine méritée.
CLÉOPATRE
Vous la vouliez sur l'heure, ils l'en ont garanti.
ACHORÉE
Il faudrait qu'à nos vœux il eût mieux consenti.
CLÉOPATRE
Que disiez-vous naguère ? et que viens-j e d'entendre ? Accordez ces discours, que j'ai peine à comprendre.
ACHORÉE
Aucuns ordres ni soins n'ont pu le secourir ; Malgré César et nous il a voulu périr : Mais il est mort, madame, avec toutes les marques Que puissent laisser d'eux les plus dignes monar- Sa vertu rappelée a soutenu son rang, [ques ; Et sa perte aux Romains a coûté bien du sang.
Il combattait Antoine avec tant de courage, Qu'il emportait déjà sur lui quelque avantage ; Mais l'abord de César a changé le destin ; Aussitôt Achillas suit le sort de Photin : Il meurt, mais d'une mort trop belle pour un traître, Les armes à la main, en défendant son maître. Le vainqueur crie en vain qu'on épargne le roi ; Ces mots au lieu d'espoir lui donnent de l'effroi ; Son esprit alarmé les croit un artifice Pour réserver sa tête à l'affront d'un supplice. Il pousse dans nos rangs, il les perce, et fait voir Ce que peut la vertu qu'arme le désespoir ; Et son cœur, emporté par l'erreur qui l'abuse, Cherche partout la mort, que chacun lui refuse. Enfin perdant haleine après ces grands efforts, Près d'être environné, ses meilleurs soldats morts, Il voit quelques fuyards sauter dans une barque ; Il s'y jette, et les siens, qui suivent leur monarque, D'un si grand nombre en foule accablent ce vaisseau, Que la mer l'engloutit avec tout son fardeau.
C'est ainsi que sa mort lui rend toute sa gloire , A vous toute l'Egypte, à César la victoire. Il vous proclame reine ; et, bien qu'aucun Romain Du sang que vous pleurez n'ait vu rougir sa main, Il nous fait voir à tous un déplaisir extrême, Il soupire, il gémit. Mais le voici lui-même, Qui pourra mieux que moi vous montrer la douleur Que lui donne du roi l'invincible malheur
POMPEE, ACTE