‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 21 sur 766 · ACTE DEUXIEME · texte numérisé non relu

ACTE DEUXIEME

MÉDÉE, NÉRINE

NÉRINE

Bien qu'un péril certain suive votre entreprise , Assurez-vous sur moi , je vous suis toute acquise ; 1. Ce moi est célèbre ; c'est le Medea super est de Sénêque.

Employez mon service aux flammes , au poison , Je ne refuse rien ; mais épargnez Jason. Votre aveugle vengeance une fois assouvie , Le regret de sa mort vous coûterait la vie ; Et les coups violents d'un rigoureux ennui...

MÉDÉE

Cesse de m'en parler, et ne crains rien pour lui : Ma fureur jusque-là n'oserait me séduire ; Jason m'a trop coûté pour le vouloir détruire ; Mon courroux lui fait grâce, et ma première ardeur Soutient son intérêt au milieu de mon cœur. Je crois qu'il m'aime encore, et qu'il nourrit enl'âme Quelques restes secrets d'une si belle flamme : Il ne fait qu'obéir aux volontés d'un roi Qui l'arrache à Médée en dépit de sa foi. Qu'il vive, et, s'il se peut, que l'ingrat me demeure ; Sinon , ce m'est assez que sa Creuse meure ; Qu'il la voie cependant , et jouisse du jour Que lui conserve encor mon immuable amour. Créon seul et sa fille ont fait la perfidie ; Eux seuls termineront toute la tragédie : Leur perte achèvera cette fatale paix.

NÉRI1SE

Contenez-vous, madame ; il sort de son palais.

CRÉON, MÉDÉE, NÉRINE, soldats.

CRÉON

Quoi ! je te vois encore ! Avec quelle impudence Peux-tu, sans t'effrayer, soutenir ma présence? Ignores-tu l'arrêt de ton bannissement ? Fais-tu si peu de cas de mon commandement ? Voyez comme elle s'enfle et d'orgueil et d'audace ! Ses yeux ne sont que feux ; ses regards, que menace ! Gardes, empêchez-la de s'approcher de moi.

Va, purge mes états d'un monstre tel que toi ; Délivre mes sujets et moi-même de crainte.

MÉDÉE

De quoi m'accuse-t-on ? quel crime, quelle plainte Pour mon bannissement vous donne tant d'ardeur ?

CRÉON

Ah ! l'innocence même , et la même candeur ! Médée est un miroir de vertu signalée : Quelle inhumanité de l'avoir exilée !

Barbare, as-tu si tôt oublié tant d'horreurs? Repasse tes forfaits, repasse tes fureurs, Et de tant de pays nomme quelque contrée Dont tes méchancetés te permettent l'entrée. Toute la Thessalie en armes te poursuit : Ton père te déteste, et l'univers te fuit ; Me dois-je en ta faveur charger de tant de haines, Et sur mon peuple et moi faire tomber tes peines ? Va pratiquer ailleurs tes noires actions , J'ai racheté la paix à ces conditions.

R MÉDÉE, ACTE

MEDEE

Lâche paix, qu'entre vous, sans m'avoir écoutée, Pour m'arracher mon bien vous avez complotée ! Faix, dont le déshonneur vous demeure éternel ! Quiconque sans l'ouïr condamne un criminel, Son crime eùt-il cent fois mérité le supplice, D'un juste châtiment il fait une injustice.

CRÉON

Au regard de Pélie, il fut bien mieux traité ; Vvant que l'égorger tu l'avais écouté?

MÉDÉE

Kcouta-t-il Jason, quand sa haine couverte L'envoya sur nos bords se livrer à sa perte? Car comment voulez-vous que je nomme un dessein Au-dessus de sa force et du pouvoir humain ? Apprenez quelle était cette illustre conquête, Et de combien de morts j'ai garanti sa tête.

Il fallait mettre au joug deux taureaux furieux ; Des tourbillons de feux s'élançaient de leurs yeux, Et leur maître Vulcain poussait par leur haleine Un long embrasement dessus toute la plaine ; Eux domptés, on entrait en de nouveaux hasards ; Il fallait labourer les tristes champs de Mars, Et des dents d'un serpent ensemencer leur terre, Dont la stérilité, fertile pour la guerre, Produisait à l'instant des escadrons armés Contre la même main qui les avait semés. Mais, quoi qu'eût fait contre eux une valeur parfaite, La toison n'était pas au bout de leur défaite : Un dragon, enivré des plus mortels poisons Qu'enfantent les péchés de toutes les saisons, Vomissant mille traits de sa gorge enflammée, La gardait beaucoup mieux que toute cette armée ; Jamais étoile, lune, aurore, ni soleil, Ne virent abaisser sa paupière au sommeil : Je l'ai seule assoupie; seule, j'ai par mes charmes Mis au joug les taureaux, et défait les gendarmes. Si lors à mon devoir mon désir limité Eut conservé ma gloire et ma fidélité, Si j'eusse eu de l'horreur de tant d'énormes fautes, Que devenaient Jason et tous vos Argonautes? Sans moi, ce vaillant chef, que vous m'avez ravi, Eût péri le premier, et tous l'auraient suivi. Je ne me repens point d'avoir par mon adresse, Sauvé le sang des dieux et la fleur de la Grèce : Zéthès, et Calais, et Pollux, et Castor, Et le charmant Orphée, et le sage Nestor, Tous vos héros enfin tiennent de moi la vie; Je vous les verrai tous posséder sans envie : Je vous les ai sauvés, je vous les cède tous ; Je i\en veux qu'un pour moi, n'en soyez point jaloux. Pour de si bons effets laissez-moi l'infidèle : Il est mon crime seul, si je suis criminelle ; Aimer cet inconstant, c'est tout ce que j'ai fait : Si vous me punissez, rendez-moi mon forfait. Est-ce user comme il faut d'un pouvoir légitime,

lï, SCENE IL

Que me faire coupable et jouir de mon Crime ?

CRÉON

Va te plaindre à Colchos.

MÉDÉE

Le retour m'y plaira.

Que Jason m'y remette ainsi qu'il m'en tira : Je suis prête à partir sous la même conduite Qui de ces lieux aimés précipita ma fuite. O d'un injuste affront les coups les plus cruels! Vous faites différence entre deux criminels ! [ces Vous voulez qu'on l'honore, et que de deux compli- L'un ait votre couronne et l'autre des supplices !

CRÉON

Cesse de plus mêler ton intérêt au sien. Ton Jason, pris à part, est trop homme de bien : Le séparant de toi, sa défense est facile; Jamais il n'a trahi son père ni sa ville ; Jamais sang innocent n'a fait rougir ses mains ; Jamais il n'a prêté son bras à tes desseins ; Son crime, s'il en a, c'est de t'avoir pour femme. Laisse-le s'affranchir d'une honteuse flamme, Rends-lui son innocence en t'éloignant de nous ; Porte en d'autres climats ton insolent courroux, Tes herbes, tes poisons, ton cœur impitoyable, Et tout ce qui jamais a fait Jason coupable.

Peignez mes actions plus noires que la nuit; Je n'en ai que la honte, il en a tout le fruit : Ce fut en sa faveur que ma savante audace Immola son tyran par les mains de sa race ; Joignez-y mon pays et mon frère : il suffit Qu'aucun de tant de maux ne va qu'à son profit. Mais vous les saviez tous quand vous m'avez reçue ; Votre simplicité n'a point été déçue ; En ignoriez-vous un, quand vous m'avez promis Un rempart assuré contre mes ennemis ?

Ma main, saignante encor du meurtre de Pélie, Soulevait contre moi toute la Thessalie, Quand votre cœur, sensible à la compassion, Malgré tous mes forfaits, prit ma protection. Si l'on me peut depuis imputer quelque crime, C'est trop peu que l'exil, ma mort est légitime : Sinon, à quel propos me traitez-vous ainsi ! Je suis coupable ailleurs, mais innocente ici.

CRÉON

Je ne veux plus ici d'une telle innocence, Ni souffrir en ma cour ta fatale présence. Va...

MÉDÉE

Dieux justes, vengeurs...

CRÉON

Va, dis-je, en d'autres lieux Par tes cris importuns solliciter les dieux.

Laisse-nous tes enfants : je serais trop sévère, Si je les punissais du crime de leur mère : Et, bien que je le pusse avec juste raison,

MÉDF.E, ACTE

Ma fille les demande en faveur de Jason.

Barbare humanité, qui m'arrache à moi-même, Et feint de la douceur pour m'ôter ce que j'aime î Si Jason et Creuse ainsi l'ont ordonné, Qu'ils me rendent le sang que je leur ai donné.

CRÉON

Ne me réplique plus, suis la loi qui t'est faite; Prépare ton départ, et pense à ta retraite. Pour en délibérer, et choisir le quartier, De grâce ma bonté te donne un jour entier.

MÉDÉE

Quelle grâce !

CRÉON

Soldats, remettez-la chez elle ; Sa contestation deviendrait éternelle.

(Médéc rentre, et Créon continue.) Quel indomptable esprit ! quel arrogant maintien Accompagnait l'orgueil d'un si long entretien ! A-t-elle rien fléchi de son humeur altière? A-t-elle pu descendre à la moindre prière? Et le sacré respect de ma condition En a-t-il arraché quelque soumission?

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