‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 29 sur 766 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MÉDÉE, NÉRINE

MEDEE, seule dans sa grotte magique.

C'est trop peu de Jason que ton œil me dérobe, C'est trop peu de mon lit, tu veux encor ma robe, Rivale insatiable; et c'est encor trop peu, Si, la force à la main, tu l'as sans mon aveu; Il faut que par moi-même elle te soit offerte, Que, perdant mes enfants, j'achète encor leur perte ; Il en faut un hommage à tes divins attraits; Et des remerciments au vol que tu me fais. Tu l'auras ; mon refus serait un nouveau crime : Mais je t'en veux parer pour être ma victime, Et sous un faux semblant de libéralité, Soûler et ma vengeance et ton avidité.

Le charme est achevé; tu peux rentrer, Nérine. Nérine entre, et Hédée continue.)

Mes maux dans ces poisons trouvent leur médecine: Vois combien de serpents à mon commandement D'Afrique jusqu'ici n'ont tardé qu'un moment, Et contraints d'obéir à mes charmes funestes, Ont sur ce don fatal vomi toutes leurs pestes. L'amour à tous mes sens ne fut jamais si doux Que ce triste appareil à mon esprit jaloux. Ces herbes ne sont pas d'une vertu commune ;

Moi-même en les cueillant je fis pâlir la lune, Quand, les cheveux flottants, les bras et le pied nu, J'en dépouillai jadis un climat inconnu. Vois mille autres venins : cette liqueur épaisse Mêle du sang de l'hydre avec celui de Nesse ; Python eut cette langue ; et ce plumage noir Est celui qu'une harpie en fuyant laissa choir ; Par ce tison Althée assouvit sa colère, Trop pitoyable sœur et trop cruelle mère ; Ce feu tomba du ciel avecque Phaéton, Cet autre vient des flots du pierreux Phlégéthon ; Et celui-ci jadis remplit en nos contrées Des taureaux de Vulcain les gorges ensoufrées. Enfin, tu ne vois là, poudres, racines, eaux, Dont le pouvoir mortel n'ouvrît mille tombeaux ; Ce présent déceptif a vu toute leur force, Et bien mieux que mon bras vengera mon divorce. Mes tyrans par leur perte apprendront que jamais. . . Mais d'où vient ce grand bruit que j'entends au paix érine. [lais?

Du bonheur de Jason, et du malheur d\Egée : Madame, peu s'en faut qu'il ne vous ait vengée.

Ce généreux vieillard ne pouvant supporter Qu'on lui vole à ses yeux ce qu'il croit mériter, Et que sur sa couronne et sa persévérance L'exil de votre époux ait eu la préférence, A tâché, par la force, à repousser l'affront Que ce nouvel hymen lui porte sur le front. Comme cette beauté, pour lui toute de glace, Sur les bords de la mer contemplait la bonace, Il la voit mal suivie, et prend un si beau temps A rendre ses désirs et les vôtres contents. De ses meilleurs soldats une troupe choisie Enferme la princesse, et sert sa jalousie ; L'effroi qui la surprend la jette en pâmoison ; Et tout ce qu'elle peut, c'est de nommer Jason. Ses gardes à l'abord font quelque résistance, Et le peuple leur prête une faible assistance ; Mais l'obstacle léger de ces débiles cœurs Laissait honteusement Creuse à leurs vainqueurs : Déjà presque en leur bord elle était enlevée...

MÉDÉE

Je devine la fin, mon traître l'a sauvée.

NÉRINE

Oui, madame, et de plus yEgée est prisonnier ; Votre époux à son myrte ajoute ce laurier : Mais apprenez comment.

N'en dis pas davantage :

Je ne veux point savoir ce qu'a fait son courage ; Il suffit que son bras a travaillé pour nous, Et rend une victime à mon juste courroux. Nérine, mes douleurs auraient peu d'allégeance, Si cet enlèvement rotait à ma vengeance ; Pour quitter son pays en est-on malheureux ? Ce n'est pas son exil, c'est sa mort que je veux ;

MÉDÉE, ACTE

Elle aurait trop d'honneur de n'avoir que ma peine, Et de verser des pleurs pour être deux fois reine. Tant d'invisibles feux enfermés dans ce don, Que d'un titre plus vrai j'appelle ma rançon, Produiront des effets bien plus doux à ma haine.

JSÉBINE.

Par là vous vous vengez, et sa perte est certaine : Mais contre la fureur de son père irrité Où pensez-vous trouver un lieu de sûreté ?

MÉDÉE

Si la prison d'/Egée a suivi sa défaite, [traite,

Tu peux voir qu'en l'ouvrant je m'ouvre une re- Et que ses fers brisés, malgré leurs attentats, A ma protection engagent ses états.

Dépêche seulement, et cours vers ma rivale Lui porter de ma part cette robe fatale : Mène-lui mes enfants, et fais-les, si tu peux, Présenter par leur père à l'objet de ses vœux.

INÉBINE.

Mais, madame, porter cette robe empestée, Que de tant de poisons vous avez infectée, C'est pour votre Nérine un trop funeste emploi : Avant que sur Creuse ils agiraient sur moi.

Ne crains pas leur vertu, mon charme la modère, Et lui défend d'agir que sur elle et son père ; Pour un si grand effet prends un cœur plus hardi, Et, sans me répliquer, fais ce que je te di.

CRËON, POLLUX, soldats.

CREON

Nous devons bien chérir cette valeur parfaite Qui de nos ravisseurs nous donne la défaite. Invincible héros, c'est à votre secours Que je dois désormais le bonheur de mes jours ; C'est vous seul aujourd'hui dont la main venge- Rendà Créon sa fille, à Jason sa maîtresse, [resse Met Egée en prison et son orgueil à bas, Et fait mordre la terre à ses meilleurs soldats.

POLLUX

Grand roi, l'heureux succès de cette délivrance Vous est beaucoup mieux dû qu'à mon peu de vaillance.

C'est vous seul et Jason, dont les bras indomptés Portaient avec effroi la mort de tous côtés ; Pareils à deux lions dont l'ardente furie Dépeuple en un moment toute une bergerie. L'exemple glorieux de vos faits plus qu'humains Echauffait mon courage et conduisait mes mains : J'ai suivi, mais de loin, des actions si belles, Qui laissaient à mon bras tant d'illustres modèles. Pourrait-on reculer en combattant sous vous, Et n'avoir point de cœur à seconder vos coups ?

CBEON.

Votre valeur, qui souffre en cette repartie, Ote toute croyance à votre modestie :

Mais puisque le refus d'un honneur mérité N'est pas un petit trait de générosité, Je vous laisse en jouir. Auteur de la victoire, Ainsi qu'il vous plaira, départez-en la gloire ; Comme elle est votre bien, vous pouvez la donner. Que prudemment les dieux savent tout ordonner ! Voyez, brave guerrier, comme votre arrivée Au jour de nos malheurs se trouve réservée, Et qu'au point que le sort osait nous menacer, Ils nous ont envoyé de quoi le terrasser.

Digne sang de leur roi, demi-dieu magnanime, Dont la vertu ne peut recevoir trop d'estime, [loux, Qu'avons-nous plus à craindre ? et quel destin ja- Tant que nous vous aurons, s'osera prendre à nous ?

POLLUX

Appréhendez pourtant, grand prince.

CBÉOIW

Et quoi ?

POLLUX

Médée, Qui par vous de son lit se voit dépossédée. Je crains qu'il ne vous soit malaisé d'empêcher Qu'un gendre valeureux ne vous coûte bien cher. Après l'assassinat d'un monarque et d'un frère, Peut-il être de sang qu'elle épargne ou révère ? Accoutumée au meurtre, et savante en poison, Voyez ce qu'elle a fait pour acquérir Jason ; Et ne présumez pas, quoi que Jason vous die, Que pour le conserver elle soit moiiis hardie.

CBÉON.

C'est de quoi mon esprit n'est plus inquiété; Par son bannissement j'ai fait ma sûreté ; Elle n'a que fureur et que vengeance en l'âme : Mais, en si peu de temps, que peut faire une femme ? Je n'ai prescrit qu'un jour de terme à son départ.

POLLUX

C'est peu pour une femme, et beaucoup pour son art : Sur le pouvoir humain ne réglez pas les charmes. créon. [d'alarmes;

Quelque puissants qu'ils soient, je n'en ai point Et quand bien ce délai devrait tout hasarder, Ma parole est donnée, et je la veux garder.

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