LA SUITE DU MENTEUR, ACTE IV, SCÈNE III
Dans les ternies qu'elle est, n'est pas si criminelle. Écoute. Nous parlions des daines de Lyon ; Elles sont assez mal en son opinion:
Il confesse de vrai qu'il a peu vu la ville, Mais il se l'imagine en beautés fort stérile, Et ne peut se résoudre à croire qu'en ces lieux La plus belle ait de quoi captiver de bons yeux. Pour l'honneur du pays j'en nomme trois ou quatre; Mais, à moins que de voir, il n'en veut rien rabattre ; Et comme il ne le peut étant dans la prison, . J'ai cru par un portrait le mettre à la raison; Et, sans chercher plus loin ces beautés qu'on admire, Je ne veux que le tien pour le faire dédire. Me le dénieras-tu, ma sœur, pour un moment?
MÉLISSE
Vous me jouez, mon frère, assez aceortement; La querelle est adroite et bien imaginée.
CLÉAXDRE.
Non, je m'en suis vanté, ma parole est donnée.
MÉLISSE
S'il faut ruser ici, j'en sais autant que vous, Et vous serez bien fin si je ne romps vos coups. Vous pensez me surprendre, et je n'en fais que rire; Dites donc tout d'un coup ce que vous voulez dire.
CLÉAXDBE.
Eli bien ! je viens de voir ton portrait en ses mains.
MÉLISSE
Et c'est ce qui vous fâche ?
CLÉANDRE
Et c'est dont je me plains.
MÉLISSE
J'ai cru vous obliger, et l'ai fait pour vous plaire : Votre ordre était exprès.
CLÉAXDEE.
Quoi? je te l'ai fait faire ?
MÉLISSE
Ne m'avez-vous pas dit : « Sous ces déguisements « Ajoute à ton argent perles et diamants? » Ce sont vos propres mots, et vous en êtes cause.
CLÉ.\*DRE
Eh quoi ! de ce portrait disent-ils quelque chose ?
MÉLISSE
Puisqu'il est enrichi de quatre diamants, N'est-ce pas obéir à vos commandements?
CLÉAXDRE.
C'est fort bien expliquer le sens de mes prières. Mais, ma sœur, ces faveurs sont un peu singulières. Oui donne le portrait promet l'original.
MÉLISSE
C'est encore votre ordre, ou je m'y connais mal. Nem'avez-vouspasdit : « Prends souci de me plaire, « Et vois ce que tu dois à qui te sauve un frère? Puisque vous lui devez et la vie et l'honneur, Pour vous enrevaneherdois-je moins que mon cœur? Et doutez-vous encore à quel point je vous aime, Quand pour vous acquitter je me donne moi-même?
CLEAXDRE.
Certes, pour m'obéir avec plus de chaleur, Vous donnez à mon ordre une étrange couleur, Et prenez un grand soin de bien payer mes dettes : Non que mes volontés en soient mal satisfaites; Loin d'éteindre ce feu, je voudrais l'allumer, Qu'il eût de quoi vous plaire, et voulût vous aimer. Je tiendrais à bonheur de l'avoir pour beau-frère; J'en cherche les moyens, j'y fais ce qu'on peutfairt'; Et c'est à ce dessein qu'au sortir de prison Je viens de l'obliger à prendre la maison, Afin que l'entretien produise quelques flammes Oui forment doucement l'union de vos «âmes. Mais vous savez trouver des chemins plus aisés ; Sans savoir s'il vous plaît, ni si vous lui plaisez, Vous pensez l'engager en lui donnant ces gages, Et lui donnez sur vous de trop grands avantages. Que sera-ce, ma sœur, si, quand vous le verrez, Vous n'y rencontrez pas ce que vous espérez, Si quelque aversion vous prend pour son visage, Si le vôtre le choque, ou qu'un autre l'engage, Et que de ce portrait, donné légèrement, Il érige un trophée à quelque objet charmant?
Sans l'avoir jamais vu je connais son courage ; Qu'importe après cela quel en soit le visage? Tout le reste m'en plaît; si le cœur en est haut, Et si l'âme est parfaite, il n'a point de défaut. Ajoutez que vous-même, après votre aventure, Ne m'en avez pas fait une laide peinture , Et, comme vous devez vous y connaître mieux, Je m'en rapporte a vous, et choisis par vos yeux. N'en doutez nullement, je l'aimerai, mon frère ; Et si ces faibles traits n'ont point de quoi lui plaire, S'il aime en autre lieu, n'en appréhendez rien; Puisqu'il est généreux, il en usera bien.
CLÉANDRE
Quoi qu'il en soit, ma sœur, soyez plus retenue Alors qu'à tous moments vous serez à sa vue. Votre amour me ravit, je veux le couronner : Mais souffrez qu'il se donne avant que vous donner. Il sortira demain, n'en soyez point en peine. Adieu : je vais une heure entretenir Climène.
MÉLISSE, LYSE
LYSE
Vous en voilà défaite et quitte à bon marché. Encore est-il traitai)] e alors qu'il est fâché. Sa colère a pour vous une douce méthode, Et sur la remontrance il n'est pas incommode.
MÉLISSE
Aussi qu'ai-je commis pour en donner sujet? Me ranger à son choix sans savoir son projet,
Deviner sa pensée, obéir par avance,
Sont-ce, Lyse, envers lui des crimes d'importance ?
Obéir par avance est un jeu délicat
Dont tout autre que lui ferait un mauvais plat.
Mais ce nouvel amant dont vous faites votre âme
Avec un grand secret ménage votre flamme :
Devait-il exposer ce portrait à ses yeux ?
Je le tiens indiscret.
MÉLISSE
Il n'est que curieux, Et ne montrerait pas si grande impatience, S'il me considérait avec indifférence ; Outre qu'un tel secret peut souffrir un ami.
LYSE
Mais un homme qu'à peine il connaît à demi?
MÉLISSE
Mon frère lui doit tant, qu'il a lieu d'en attendre Tout ce que d'un ami tout autre peut prétendre.
LYSE
L'amour excuse tout dans un cœur enflammé, Et tout crime est léger dont l'auteur est aimé. Je serais plus sévère, et tiens qu'à juste titre Vous lui pouvez tantôt en faire un bon chapitre.
MÉLISSE
Ne querellons personne ; et puisque tout va bien, Dé crainte d'avoir pis , ne nous plaignons de rien.
Que vous avez de peur que le marché n'échappe !
MÉLISSE
Avec tant de façons que veux-tu que j'attrape ? Je possède son cœur, je ne veux rien de plus, Et je perdrais le temps en débats superflus. Quelquefois en amour trop de finesse abuse. S'excusera-t-il mieux que mon feu ne l'excuse ? Allons, allons l'attendre; et, sans en murmurer, Ne pensons qu'aux moyens de nous en assurer.
LYSE
Vous ferez-vous connaître ?
MÉLISSE
Oui, s'il sait de mon frère Ce que jusqu'à présent j'avais voulu lui taire; Sinon , quand il viendra prendre son logement. Il se verra surpris plus agréablement.