‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 304 sur 766 · ACTE V, SCENE III · texte numérisé non relu

ACTE V, SCENE III

« Et comme mon amour a peu d'accès chez elle, « Faites l'occasion quand je vous irai voir. » A ces mots j'ai frémi sous l'horreur du devoir. Par ce que je lui dois, jugez de ma misère ; Voyez ce que je puis, et ce que je dois faire. Ce cœur qui le trahit, s'il vous aime aujourd'hui, Ne vous trahit pas moins s'il vous parle pour lui. Ainsi, pour n'offenser son amour ni le vôtre, Ainsi, pour n'être ingrat ni vers l'un ni vers l'autre, J'ôte de votre vue un amant malheureux, Quinepeut plus vous voirsans vous trahir tous deux : Lui, puisque à son amour j'oppose ma présence; Vous, puisqu'en sa faveur je m'impose silence.

MÉLTSSE.

C'est à Philiste donc que vous m'abandonnez? Ou plutôt c'est Philiste à qui vous me donnez ? Votre amitié trop ferme, ou votre amour trop lâche, M'ôtant ce qui me plaît, me rend ce qui me fâche? Que c'est à contre-temps faire l'amant discret, Qu'en ces occasions conserver un secret! Il fallait découvrir... mais, simple! je m'abuse; Un amour si léger eût mal servi d'excuse; Un bien acquis sans peine est un trésor en l'air; Ce qui coûte si peu ne vaut pas en parler : La garde en importune, et la perte en console; Et pour le retenir, c'est trop qu'une parole.

DOBANTE.

Quelle excuse, madame! et quel remercîment! Et quel compte eùt-il fait de l'amour d'un moment, Allumé d'un coup d'œil? car lui dire autre chose, Lui conter de vos feux la véritable cause, Que je vous sauve un frère, et qu'il me doit le jour, Que la reconnaissance a produit votre amour, C'était mettre en sa main le destin de Cléandre , C'était trahir ce frère en voulant vous défendre, C'était me repentir de l'avoir conservé, C'était l'assassiner après l'avoir sauvé; C'était désavouer ce généreux silence Qu au péril de mon sang garda mon innocence, Et perdre, en vous forçant à ne plus m'estimer, Toutes les qualités qui vous firent m'aimer.

MELISSE.

Hélas ! tout ce discours ne sert qu'à me confondre. Je n'y puis consentir, et ne sais qu'y répondre. Mais je découvre enfin l'adresse de Vos coups ; Vous parlez pour Philiste, et vous faites pour vous . Vos dames de Paris vous rappellent vers el!es ; ]\os provinces pour vous n'en ont point d'assez bel- Si dans votre prison vous avez fait l'amant, [les. Je ne vous y servais que d'un amusement. A peine en sortez-vous que vous changez de style ; Pour quitter la maîtresse il faut quitter la ville. Je ne vous retiens plus, allez.

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