‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 312 sur 766 · DES GUERRES DE SYRIE, SUR LA FIN · texte numérisé non relu

DES GUERRES DE SYRIE, SUR LA FIN

« Démétrius, surnommé Nicanor, roi de Syrie, entreprit la guerre contre les Parthes , et , étant devenu leur prisonnier, vécut dans la cour de leur roi Phraates , dont il épousa la sœur, nommée Rodogune. Cependant Diodotus , domestique des rois précédents, s'empara du trône de Syrie, et y fit asseoir un Alexandre encore enfant, fils d'Alexandre le bâtard et d'une fille de Ptolémée. Ayant gouverné quelque temps comme son tuteur, il se défit de ce malheureux pupille, et eut l'insolence de prendre lui-même la couronne sous un nouveau nom de Tryphon qu'il se donna. Mais Antiochus, frère du roi prisonnier, ayant appris à Rhodes sa captivité, et les troubles qui l'avaient suivie , revint dans le pays , où, ayant défait Tryphon avec beaucoup de peine, il

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« le fit mourir : de là ii porta ses armes contre « Phraates, lui redemandant son frère; et, vaincu « dans une bataille, il se tua lui-même. Démétrius, « retourné en son royaume, fut tué par sa femme « Cléopatre, qui lui dressa des embûches en haine « de cette seconde femme Rodogune qu'il avait . « épousée, dont elle avait conçu une telle indigna- « tion, que, pour s'en venger, elle avait épousé ce « même Antiochus, frère de son mari. Elle avait « eu deux fils de Démétrius, l'un nommé Séleucus, « et l'autre Antiochus , dont elle tua le premier

< d'un coup de flèche, sitôt qu'il eut pris Je dia- « dème après la mort de son père , soit quelle « craignit qu'il ne la voulut venger, soit que l'im- « pétuosité de la même fureur la portât à ce uou- « veau parricide. Antiochus lui succéda, qui eon-

< traignit cette mauvaise mère de boire le poison « quelle lui avait préparé. C'est ainsi qu'elle fut « enfin punie. »

Voilà ce que m'a prêté l'histoire, où j'ai changé les circonstances de quelques incidents, pour leur donner plus de bienséance. Je me suis servi du nom de Nicanôr plutôt que de celui de Démétrius, à cause que le vers souffrait plus aisément l'un que l'autre. J'ai supposé qu'il n'avait pas encore épousé Rodogune, afin que ses deux fils pussent avoir de l'amour pour elle, sans choquer les spectateurs, qui eussent trouvé étrange cette passion pour la veuve de leur père, si j'eusse suivi l'histoire. L'ordre de leur naissance incertain, Rodogune prisonnière, quoiqu'elle ne vint jamais en Syrie; la haine de Cléopatre pour elle, la proposition sanglante qu'elle fait à ses fils, celle que cette princesse est obligée de leur faire pour se garantir, l'inclination qu'elle a pour Antiochus, et la jalouse fureur de cette mère qui se résout plutôt à perdre ses fils qu'à se voir sujette de sa rivale, ne sont que des embellissements, de l'invention, et des acheminements vraisemblables à l'effet dénaturé que me présentait l'histoire, et que les lois du poème ne me permettaient pas de changer. Je l'ai même adouci tant que j'ai pu en Antiochus, que j'avais fait trop honnête homme dans le reste de l'ouvrage, pour forcer à la fin sa mère à s'empoisonner elle-même

On s'étonnera peut-être de ce que j'ai donné à cette tragédie le nom de Rodogune plutôt que celui de Cléopatre, sur qui tombe toute l'action tragique, et même on pourra douter si la liberté de la poésie peut s'étendre jusqu'à feindre un sujet entier sous des noms véritables, comme j'ai fait ici, où depuis la narration du premier acte, qui sert de fondement au reste, jusques aux effets qui paraissent dans le cinquième, il n'y a rien que l'histoire avoue.

Pour le premier, je confesse ingénument que ce poème devait plutôt porter le nom de Cléopatre que de Rodogune; mais ce qui m'a fait en user

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ainsi, a été la peur que j'ai eue qu'à ce nom le peuple ne se laissât préoccuper des idées de celte fameuse reine d'Egypte, et ne confondit cette reine de Syrie avec elle, s'il l'entendait prononcer. C'est pour cette même raison que j'ai évité de Je mêler dans mes vers, n'ayant jamais fait parler de cette seconde Médée que sous celui de la reine; et je me suis enhardi à cette licence d'autant plus librement, que j'ai remarqué parmi nos anciens maîtres qu'ils se sont fort peu mis en peine de donner à leurs poèmes le nom des héros qu'ils y faisaient paraître, et leur ont souvent fait porter celui des chœurs, qui ont encore bien moins de part dans l'action que les personnages épisodiques, comme Rodogune -.témoin lés Trachiniennes de Sophocle, que nous n'aurions jamais voulu nommer autrement que la Mort d'Hercule.

Pour le second point, je le tiens un peu plus difficile à résoudre, et n'en voudrais pas donner mon opinion pour bonne : j'ai cru que, pourvu que nous conservassions les effets de l'histoire, toutes les circonstances, ou, comme je viens de les nommer, les acheminements, étaient en notre pouvoir; au moins je ne pense pas avoir vu de règle qui restreigne cette liberté que j'ai prise. Je m'en suis assez bien trouvé en cette tragédie; mais comme je l'ai poussée encore plus loin dans Héraclius, que je viens de mettre sur le théâtre, ce sera en le donnant au public que je tacherai de la justifier, si je vois que les savants s'en offensent, ou que le peuple en murmure. Cependant ceux qui en auront quelque scrupule m'obligeront de considérer les deux Electre de Sophocle et d'Euripide, qui, conservant le même effet, y parviennent par des voies si différentes, qu'il faut nécessairement conclure que l'une des deux est tout à fait de l'invention de l'auteur. Ils pourront encore jeter l'œil sur Ylphigenie in Tauris ', que notre Aristote nous donne pour exemple d'une parfaite tragédie, et qui a bien la mine d'être toute de même nature, vu qu'elle n'est fondée que sur cette feinte que Diane enleva Iphigénie du sacrifice dans une nuée , et supposa une biche en sa place. Enfin, ils pourront prendre garde à YHélène d'Euripide , où la principale action et les épisodes, le nœud et le dénouement sont entièrement inventés sous des noms véritables.

Au reste, si quelqu'un a la curiosité de voir cette histoire plus au long, qu'il prenne la peine de lire Justin , qui la commence au trente-sixième livre, et, l'ayant quittée, la reprend sur la fin du trente et huitième , et l'achève au trente-neuvième. Il la rapporte un peu autrement, et ne dit pas que Cléopatre tua son mari, mais qu'elle l'abandonna, et qu'il fut tué par le commandement d'un des capitaines d'un Alexandre qu'il lui oppose. Il varie aussi beaucoup sur ce qui regarde Tryphon et son pupille, qu'il nomme Antiochus, et ne s'accorde

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