SÉLEUCUS, ANTIOCHUS, TIMAGÈNE, LAONICE
SÉLEUCUS
Vous puis-je en confiance expliquer ma pensée ?
ANTIOCHUS
Parlez ; notre amitié par ce doute est blessée.
SÉLEUCUS
Hélas ! c'est le malheur que je crains aujourd'hui. L'égalité, mon frère, en est le ferme appui; C'en est le fondement, la liaison, le gage, Et, voyant d'un côté tomber tout l'avantage, Avec juste raison je crains qu'entre nous deux L'égalité rompue en rompe les doux nœuds, Et que ce jour fatal à l'heur de notre vie Jette sur l'un de nous trop de honte ou d'envie.
ANTIOCHUS
Comme nous n'avons eu jamais qu'un sentiment, Cette peur me touchait, mon frère, également ; Mais, si vous le voulez, j'en sais bien le remède.
SÉLEUCUS
Si je le veux ! bien plus, je l'apporte et vous cède Tout ce que la couronne a de charmant en soi. Oui, seigneur, car je parle à présent à mon roi, Pour le trône cédé, cédez-moi Rodogune, Et je n'envirai point votre haute fortune. Ainsi notre destin n'aura rien de honteux, Ainsi notre bonheur n'aura rien de douteux; Et nous mépriserons ce faible droit d'aînesse, Vous, satisfait du trône, et moi, de la princesse.
Hélas !
SÉLEUCUS
Recevez-vous l'offre avec déplaisir ?
ANTIOCHUS
Pouvez-vous nommer offre une ardeur de choisir, Qui, de la même main qui me cède un empire, M'arrache un bien plus grand, etle seul où j'aspire ?
SÉLEUCUS
Rodogune ?
ANTIOCHUS
Elle-même ; ils en sont les témoins.
SÉLEUCUS
Quoi ! l'estimez-vous tant?
ANTIOCHUS
Quoi ! l'estimez-vous moins ?
SÉLEUCUS
Elle vaut bien un trône, il faut que je le die.
ANTIOCHUS
Elle vaut à mes yeux tout ce qu'en a l'Asie.
SELEUCUS
Vous l'aimez donc, mon frère ?
ANTIOCHUS
Et vous l'aimez aussi ; C'est là tout mon malheur, c'est là tout mon souci. J'espérais que l'éclat dont le trône se pare Toucherait vos désirs plus qu'un objet si rare; Mais aussi bien qu'à moi son prix vous est connu, Et dans ce juste choix vous m'avez prévenu. Ah ! déplorable prince !