‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 336 sur 766 · CLÉOPATRE, SÉLEUCUS · texte numérisé non relu

CLÉOPATRE, SÉLEUCUS

CLÉOPATRE

Savez-vous, Séleucus, que je me suis vengée ?

SÉLEUCUS

Pauvre princesse, hélas !

CLÉOPATRE

Vous déplorez son sort !

Quoi! l'aimiez- vous?

SÉLEUCUS

Assez pour regretter sa mort.

CLÉOPATBE.

Vous lui pouvez servir encor d'amant fidèle; Si j'ai su me venger, ce n'a pas été d'elle.

SÉLEUCUS

O ciel ! et de qui donc, madame ?

CLÉOPATBE.

C'est de vous, Ingrat, qui n'aspirez qu'à vous voir son époux ; De vous, qui l'adorez en dépit d'une mère ; De vous, qui dédaignez de servir ma colère; De vous, de qui l'amour, rebelle à mes désirs, S'oppose à ma vengeance, et détruit mes plaisirs.

SÉLEUCUS

De moi ?

CLÉOPATBE.

De toi, perfide ! Ignore, dissimule

RODOGUNE, ACT

Le mal que tu dois craindre et le feu qui te brûle; Et si pour l'ignorer tu crois t'en garantir, Du moins en l'apprenant commence à le sentir. Le trône était à toi par le droit de naissance ; Rodogune avec lui tombait en ta puissance ; Tu devais l'épouser, tu devais être roi ! Mais comme ce secret n'est connu que de moi, Je puis, comme je veux, tourner le droit d'aînesse. Et donne à ton rival ton sceptre et ta maîtresse.

SÉLEUCUS

A mon frère ?

CLÉOPATRE

C'est lui que j'ai nommé l'aîné.

SÉLEUCUS

Vous ne m'affligez point de l'avoir couronné : Et par une raison qui vous est inconnue, Mes propres sentiments vous avaient prévenue : Les biens que vous m'ôtez n'ont point d'attraits si

[ doux Que mon cœur n'ait donnés à ce frère avant vous : Et si vous bornez là toute votre vengeance, Vos désirs et les miens seront d'intelligence.

CLÉOPATRE

C'est ainsi qu'on déguise un violent dépit ; C'est ainsi qu'une feinte au dehors l'assoupit, Et qu'on croit amuser de fausses patiences Ceux dont en l'âme on craint les justes défiances.

SÉLEUCUS

Quoi ! je conserverais quelque courroux secret !

CLÉOPATRE

Quoi ! lâche, tu pourrais la perdre sans regret, Elle de qui les dieux te donnaient l'hyménée, Elle dont tu plaignais la perte imaginée?

SÉLEUCUS

Considérer sa perte avec compassion, Ce n'est pas aspirer à sa possession.

CLÉOPATRE

Que la mort la ravisse, ou qu'un rival l'emporte, La douleur d'un amant est également forte ; Et tel qui se console après l'instant fatal, Ne saurait voir son bien aux mains de son rival : Piqué jusques au vif, il tâche à le reprendre; Il fait de l'insensible, afin de mieux surprendre; D'autant plus animé, que ce qu'il a perdu Par rang ou par mérite à sa flamme était dû.

SÉLEUCUS

Peut-être; mais enfin par que! amour de mère Pressez-vous tellement ma douleur contre un frère? Prenez-vous intérêt à la faire éclater?

J'en prends à la connaître, et la faire avorter;

J'en prends à conserver malgré toi mon ouvrage Des jaloux attentats de ta secrète rage.

SÉLEUCUS

Je le veux croire ainsi; mais quel autre intérêt Nous fait tous deux aînés quand et comme il vous

[plaît?

Qui des deux vous doit croire, et par quelle justice Faut-il que sur moi seul tombe tout le supplice, Et que du même amour dont nous sommes blessés Il soit récompensé, quand vous m'en punissez?

CLÉOPATRE

Comme reine, à mon choix je fais justice ou grâce, Et je m'étonne fort d'où vous vient cette audace, D'où vient qu'un fils, vers moi noirci de trahison, Ose de mes faveurs me demander raison.

SÉLEUCUS

Vous pardonnerez donc ces chaleurs indiscrètes : Je ne suis point jaloux du bien que vous lui faites; Et je vois quel amour vous avez pour tous deux, Plus que vous ne pensez, et plus que je ne veux ; Le respect me défend d'en dire davantage.

Je n'ai ni faute d'yeux ni faute de courage, Madame; mais enfin n'espérez voir en moi Qu'amitié pour mon frère, et zèle pour mon roi. Adieu.

CLÉOPATRE

De quel malheur suis-je encore capable!

Leur amour m'offensait, leur amitié m'accable ; Et contre mes fureurs je trouve en mes deux fils Deux enfants révoltés et deux rivaux unis. Quoi ! sans émotion perdre trône et maîtresse ! Quel est ici ton charme, odieuse princesse? Et par quel privilège, allumant de tels feux, Peux-tu n'en prendre qu'un et m'ôter tous les deux ? N'espère pas pourtant triompher de ma haine : Pour régner sur deux cœurs, tu n'es pas encor reine. Je sais bien qu'en l'état où tous deux je les voi Il me les faut percer pour aller jusqu'à toi ; Mais n'importe : mes mains sur le père enhardies Pour un bras refusé sauront prendre deux vies; Leurs jours également «ont pour moi dangereux: J'ai commencé par lui, j'achèverai par eux. [sent : Sors de mon cœur, nature, ou fais qu'ils m'obéis- Fais-les servir ma haine, ou consens qu'ils périssent. Mais déjà l'un a vu que je les veux punir. Souvent qui tarde trop se laisse prévenir. Allons chercher le temps d'immoler nos victimes , Et de me rendre heureuse à force de grands crimes.

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