‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 346 sur 766 · CONCERNANT HERACLIUS · texte numérisé non relu

CONCERNANT HERACLIUS

Louis Racine, fils de l'admirable Jean Racine, a fait un traité de la poésie dramatique, avec des remarques sur les tragédies de son illustre père. Voici comme il s'exprime sur XHéraclius de Corneille.

« On croiroit devoir trouver quelque ressem- « blance entre Héraclius et Âthalie , parce qu'il « s'agit dans ces pièces de remettre sur un trône « usurpé un prmce à qui ce trône appartient, et ce « prince a été sauvé du carnage dans son enfance. « Ces deux pièces n'ont cependant aucune ressem- « blance entre elles, non-seulement parce qu'il est « bien différent de vouloir remettre sur le trône « un prince en âge d'agir par lui-même , ou un « enfant de buit ans, mais parce que Corneille a « conduit son action dune manière si singulière « et si compliquée, que ceux qui l'ont lue plu- « sieurs fois, et même l'ont vu représenter, ont « encore de la peine à l'entendre, et qu'on se lasse « à la fin

D'un divertissement qui fait une fatigue.

« Dans Héraclius, sujet et incidents, tout est de « l'invention du génie fécond de Corneille, qui, « pour jeter^ de grands intérêts, a multiplié des « incidents peu vraisemblables. Croira-t-on une « mère capable de livrer son propre fils à la mort, « pour élever sous ce nom le iils de l'empereur « mort? Est-il vraisemblable que deux princes, se « croyant toujours tous deux ce qu'ils ne sont pas, « parce qu'ils ont été changés en nourrice, s'aiment « tendrement , lorsque leur naissance les oblige à « se détester, et même à se perdre? Ces choses ne « sont pas impossibles; mais on aime mieux le « merveilleux qui naît de la simplicité d'une action, « que celui que peut produire cet amas confus

« d'incidents extraordinaires. Peu de personnes « connoissent Héraclius; et qui ne connoît pas « Athalie?

« Il y a d'ailleurs de grands défauts dans Héra- « clius. Toute l'action est conduite par un person- « nage subalterne qui n'intéresse point : c'est la « reconnoissance qui fait le sujet, au lieu que la « reconnoissance doit naître du sujet, et causer la « péripétie. Dans Héraclius, la péripétie précède « la reconnoissance. La péripétie est la mort de « Phocas : les deux princes ne sont reconnus « qu'après cette mort; et comme alors ils n'ont « plus à le craindre, qu'importe au spectateur qui « des deux soit Héraclius? Il me paroît donc que « le poète qui s'est conformé aux principes d'Aris- « tote, et qui a conduit sa pièce dans la simplicité « des tragédies grecques , est celui qui a le mieux « réussi. »

J'avoue que je ne suis pas de l'avis de M. Louis Racine en plusieurs points. Je crois qu'une mère peut livrer son fils à la mort pour sauver le fiîs de son empereur; mais, pour rendre vraisemblable une action si peu naturelle, il faudrait que la mère eût été obligée d'en faire serment, qu'elle eût été forcée par la religion, par quelque motif supérieur à la nature : or, c'est ce qu'on ne trouve pas dans V Héraclius de Pierre Corneille; Léontine même est d'un caractère absolument incapable d'une piété si étrange; c'est une intrigante, et même une très-méchante femme, qui réserve Héraclius à un inceste : de tels caractères ne sont pas capables d'une vertu surnaturelle.

Je ne crois pas impossible qu'Héraclius et Martian aient de l'amitié l'un pour l'autre ; je remarque seulement que cette amitié n'est guère théâtrale, et qu'elle ne produit aucun de ces grands mouvements nécessaires au théâtre.

A l'égard du dénouement, je crois que le critique a entièrement raison ; mais je ne conçois pas comment il a voulu faire une comparaison d' Athalie et iï Héraclius, si ce n'est pour avoir une occasion de dire qu'Héraclius lui paraît un mauvais ouvrage.

HERACLIUS

Il faut bien pourtant qu'il y ait de grandes beautés clans Héraclius, puisqu'on le joue toujours avec applaudissement , quand il se trouve des acteurs convenables aux rôles.

Les lecteurs éclairés se sont aperçus sans doute qu'une tragédie écrite d'un style dur, inégal, rempli de solécismes, peut réussir au théâtre par les situations , et qu'au contraire une pièce parfaitement écrite peut n'être pas tolérée à la représentation. Esther, par exemple, est une preuve de cette vérité : rien n'est plus élégant, plus correct, que le style à'Eseher; il est même quelquefois touchant et sublime : mais quand cette pièce fut jouée à Paris, elle ne fit aucun effet ; le théâtre fut bientôt désert. C'est sans doute que le sujet est bien moins naturel, moins vraisemblable, moins intéressant que celui d' Héraclius. Quel roi qu'Assuérus , qui ne s'est pas fait informer, les six premiers mois de son mariage, de quel pays est sa femme ; qui fait égorger toute une nation, parce qu'un homme de cette nation n'a pas fait la révérence à son visir; qui ordonne ensuite à ce visir de mener par la bride le cheval de ce même homme, etc. !

Le fond à' Héraclius est noble, théâtral, attachant; et le fond à'Esther n'était fait que pour des petites filles de couvent, et pour flatter madame de Ma intenon.

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