ARGUMENT
Don Fernand, roi d'Aragon, chassé de ses états par la révolte de D. Garcie d'Ayala, comte deFuensalida, n'avait plus sous son obéissance que la ville deCatalaïud et le territoire des environs , lorsque la reine D. Léonor, sa femme , accoucha d'un fils , qui fut nommé D. Sanche. Ce déplorable prince, craignant qu'il ne demeurât exposé aux fureurs de ce rebelle, le fit aussitôt enlever par D. Raymond de Moncade, son confident , afin de le faire nourrir secrètement. Ce cavalier, trouvant dans le village deBubierçala femme d'un pécheur nouvellement accouchée d'un enfant mort, lui donna celui-ci à nourrir, sans lui dire qui il était ; mais seulement qu'un jour le roi et la reine d'Aragon le feraient Grand lorsqu'elle leur ferait présenter par lui un petit écrin, qu'en même temps il lui donna. Le mari de cette pauvre femme était pour lors à la guerre, si bien que, revenant au bout d'un an, il prit aisément cet enfant pour sien, et l' éleva comme s'il en eût été le père. La reine ne put jamais savoir du roi où il avait fait porter son fils; et tout ce qu'elle en tira , après beaucoup de prières, ce fut qu'elle le reconnaîtrait un jour, quand on lui présenterait cet écrin où il avait mis leurs deux portraits, avec un billet de sa main et quelques autres pièces de remarque : mais , voyant qu'elle continuait toujours à en vouloir savoir davantage, il arrêta sa curiosité tout d'un coup, et lui dit qu'il était mort. Il soutint après cela cette malheureuse guerre encore trois ou quatre ans, ayant toujours quelque nouveau désavantage, et mourut enfin de déplaisir et de fatigue, laissant ses affaires désespérées, et la reine grosse, à qui il conseilla d'abandonner entièrement l'Aragon et se réfugier en Castille : elle exécuta ses ordres, et y accoucha d'une fille nommée D. Elvire, quelle y éleva jusqu'à l'âge de vingt ans. Cependant le jeune prince D. Sanche , qui se croyait fils d'un pêcheur, dès qu'il en eut atteint seize, se dérobe de ses parents, et se jette dans les armées du roi de Castille, qui avait de grandes guerres contre les Maures; et, de peur d'être connu pour ce qu'il pensait être, il
quitte le nom de Sanche qu'on lui avait laissé, et prend celui de Carlos. Sous ce faux nom, il fait tant de merveilles, qu'il entre en grande considération auprès du roi D. Alphonse , à qui il sauve la vie en un jour de bataille : mais comme ce monarque était près de le récompenser, il est surpris de la mort , et ne lui laisse autre chose que les favorables regards de la reine D. Isabelle , sa sœur et son héritière, et de la jeune princesse d'Aragon, D. Elvire, que l'admiration de ses belles actions avait portées toutes deux jusques à l'aimer, mais d'un amour étouffé parle souvenir de ce qu'elles devaient à la dignité de leur naissance. Lui-même avait conçu aussi de la passion pour toutes deux , sans oser prétendre à pas une, se croyant si fort indigne d'elles. Cependant tous les grands de Castille ne voyant point de rois voisins qui pussent épouser leur reine, prétendant à l'envi l'un de l'autre à son mariage , et étant près de former une guerre civile pour ce sujet , les états du royaume la supplient de choisir un mari, pour éviter les malheurs qu'ils eu prévoyaient devoir naître. Elle s'en excuse comme ne connaissant pas assez particulièrement le mérite de ses prétendants, et leur commande de choisir eux-mêmes les trois qu'ils en jugent les plus dignes, les assurant que, s'il se rencontre quelqu'un entre ces trois pour qui elle puisse prendre quelque inclination, elle l'épousera. Ils obéissent, et lui nomment D. Manrique de Lare, D. Lope de Gusman, et D. Alvar de Lune, qui, bien que passionné pour la princesse D. Elvire, eût cru faire une lâcheté , et offenser sa reine , s'il eût rejeté l'honneur qu'il recevait de son pays par cette nomination. D'autre côté, les Aragonais , ennuyés de la tyrannie de D. Garcie et de D. Ramire , son fils, les chassent de Saragosse, et, les ayant assiégés dans la forteresse de Jaca, envoient des députés à leurs princesses, réfugiées en Castille, pour les prier de revenir prendre possession d'un royaume qui leur appartenait. Depuis leur départ, ces deux tyrans ayant été tués en la prise de Jaca, D. Raymond , qu'ils y tenaient prisonnier depuis six ans, apprend à ces peuples queD. Sanche, leur prince, était vivant , et part aussitôt pour le chercher à Bubierça, où il apprend que le pêcheur, qui le croyait son fils, l'avait perdu depuis huit ans, et l'était allé chercher en Castille , sur quelques nouvelles qu'il en avait eues par un soldat qui avait servi sous lui contre les Maures. Il pousse aussitôt de ce côté-là, et joint les députés comme ils étaient près d'arriver. C'est par son arrivée que l'aventurier Carlos est reconnu pour le prince D. Sanche; après quoi la reine D. Isabelle se donne à lui, du consentement même des trois que ses états lui avaient nommés ; et D. Alvar en obtient la princesse D. Elvire, qui , par cette reconnaissance, se trouve être sa sœur.
Bayalos pinxiï.