AVERTISSEMENT
Fragment de l'Iiisloricn Mariana, Historia de Espana. L. IVe, c. 50.
« A via pocos dias antes heeho campo con D. « Gomez conde de Gormaz. Venciôle, y diôle la « muerte. Lo que résulté de este caso, tue que « casé con dona Ximena , hija y heredera del « mismo conde. Ella misma requiriô al rey que « se le diesse por marido (y a estaba muy prendada « de sus partes), ô le castigasse conforme â las « leyes, por la muerte que diô â su padre. Hizôse « el casamiento, que â todos estaba «â cuento, con « el quai por el gran dote de su esposa, que se « allegô al estado que él ténia de su padre, se au- « mentô en poder y riquezas. »
Voilà ce qu'a prêté l'histoire à D. Guillem de Castro, qui a mis ce fameux événement sur le tbéâtre avant moi. Ceux qui entendent l'espagnol y remarqueront deux circonstances : l'une, que Chimène ne pouvant s'empêcher de reconnaître et d'aimer les belles qualités qu'elle voyait en D. Rodrigue, quoiqu'il eût tué son père {estaba prendada de sus partes), alla proposer elle-même au roi cette généreuse alternative, ou qu'il le lui donnât pour mari, ou qu'il le fît punir suivant les lois; l'autre, que ce mariage se lit au gré de tout le monde ( â todos estaba d cuento). Deux ebroniques du Cid ajoutent qu'il fut célébré par l'archevêque de Séville, en présence du roi et de toute sa cour; mais je me suis contenté du texte de l'historien , parce que toutes les deux ont quelque chose qui sent le roman, et peuvent ne persuader pas davantage que celles que nos Français ont faites de Charlemagne et de Roland. Ce que j'ai rapporté de Mariana suffit pour faire voir l'état qu'on fît de Chimène et de son mariage dans son siècle même, où elle vécut en un tel éclat, que les rois d" Aragon et de Kavarre tinrent à honneur d'être ses gendres, en épousant ses deux filles. Quelques-unes ne l'ont pas si bien traitée dans le nôtre; et sans parler de ce qu'on a dit de la Chimène du théâtre, celui qui a composé l'histoire d'Espagne en français l'a notée, dans son livre, de s'être tôt et aisément consolée de la mort de son père, et a voulu taxer de légèreté une action qui fut imputée à grandeur de courage par ceux qui en furent les témoins. Deux romances espagnoles, que je vous donnerai en suite de cet avertissement, parlent encore plus en sa faveur. Ces sortes de petits poèmes sont comme des originaux décousus de leurs anciennes histoires; et je serais ingrat envers la mémoire de cette héroïne, si, après l'avoir fait connaître en France, et m'y être fait connaître par elle, je ne tâchais de la tirer de la honte qu'on lui a voulu faire, parce qu'elle a passé par mes mains. Je vous donne donc ces pièces justificatives de la réuutation
LE CAD
où elle a vécu, sans dessein de justifier la façon dont je l'ai fait parler français. Le temps Ta fait pour moi , et les traductions qu'on en a faites en toutes les langues qui servent aujourd'hui à la scène, et chez tous les peuples où l'on voit des théâtres, je veux dire en italien, flamand et anglais, sont d'assez glorieuses apologies contre tout ce qu'on en a dit. Je n'y ajouterai pour toute chose qu'environ une douzaine de vers espagnols qui semblent faits exprès pour la défendre. Ils sont du même auteur qui l'a traitée avant moi, D. Guillem de Castro, qui, dans une autre comédie qu'il intitule Engaharse efiganando, fait dire à une princesse de Béarn :
À mirar Bien el mondo, que el lener Apetitos que vencer,
Y ocasiones que dexar.
Examinai! el valor
En la rnugcr, yo dixcra Lo que siento, porque fuera Luzimiento de mi honor.
Pero malic'as fundadas En honras mal entendidas De lentaciones vcncidas Hazen culpas declaradas:
Y assi, la que el dessear Con el resislir apunla, Vence dos vezes, si junla Con cl resistir el callar.
C'est, si je ne me trompe, comme agit Chimène dans mon ouvrage, en présence du roi et de l'infante. Te dis en présence du roi et de l'infante, parce que, quand elle est seule, ou avec sa confidente, ou avec son amant, c'est une autre chose. Ses mœurs sont inégalement égales , pour parler en termes de notre Aristote , et changeant suivant les circonstances des lieux, des personnes, des temps et des occasions, en conservant toujours le même principe.
Au reste, je me sens obligé de désabuser le public de deux erreurs qui s'y sont glissées touchant cette tragédie , et qui semblent avoir été autorisées par mon silence. La première est que j'aie convenu de juges touchant son mérite, et m'en sois rapporté au sentiment de ceux qu'on a priés d'en juger. Je m'en tairais encore, si ce faux bruit n'avait été jusque chez M. de Balzac dans sa province, ou, pour me servir de ses paroles mêmes, dans son désert, et si je n'en avais vu depuis peu les marques dans cette admirable lettre qu'il a écrite sur ce sujet, et qui ne fait pas la moindre richesse des deux derniers trésors qu'il nous a donnés. Or, comme tout ce qui part de sa plume regarde toute la postérité, maintenant que mon nom est assuré de passer jusqu'à elle dans cette lettre incomparable, il me serait honteux qu'il y passât avec cette tache , et qu'on pût à jamais me reprocher d'avoir compromis de ma réputation. C'est une chose qui jusqu'à présent est sans exemple ; et de tous ceux qui ont été attaqués comme moi , aucun que je sache n'a eu assez de
faiblesse pour convenir d'arbitres avec ses censeurs; et s'ils ont laissé tout le monde dans la liberté publique d'en juger, ainsi que j'ai fait, c'a été sans s'obliger, non plus que moi , à en croire personne. Outre que, dans la conjoncture où étaient lors les affai.es du Cid, il ne fallait pas être grand devin pour prévoir ce que nous en avons vu arriver. A moins que d'être tout à fait stupide , on ne pouvait pas ignorer que, comme les questions de cette nature ne concernent ni la religion ni l'état, on en peut décider par les règles de la prudence humaine, aussi bien que par celles du théâtre, et tourner sans scrupule le sens du bon Aristote du côté de la politique. Ce n'est pas que je sache si ceux qui ont jugé du Ciel en ont jugé suivant leur sentiment ou non, ni même que je veuille dire qu'ils en aient bien ou mal jugé, mais seulement que ce n'a jamais été de mon consentement qu'ils en ont jugé, et que peut-être je l'aurais justifié sans beaucoup de peine, si la même raison qui les a fait parler ne m'avait obligé à me taire. Aristote ne s'est pas expliqué si clairement dans sa Poétique, que nous n'en puissions faire ainsi que les philosophes, qui le tirent chacun à leur parti dans leurs opinions contraires ; et comme c'est un pays inconnu pour beaucoup de monde, les plus zélés partisans du Cid en ont cru ses censeurs sur leur parole , et se sont imaginé avoir pleinement satisfait à toutes leurs objections, quand ils ont soutenu qu'il importait peu qu'il fût selon les règles d' Aristote , et qu' Aristote en avait fait pour son siècle et pour des Grecs , et non pas pour le nôtre et pour des Français.
Cette seconde erreur, que mon silence a affermie, n'est pas moins injurieuse à Aristote qu'à moi. Ce grand homme a traité la poétique avec tant d'adresse et de jugement, que les préceptes qu'il nous en a laissés sont de tous les temps et de tous les peuples; et bien loin de s'amuser au détail des bienséances et des agréments, qui peuvent être divers, selon que ces deux circonstances sont diverses , il a été droit aux mouvements de l'âme dont la nature ne change point. Il a montré quelles passions la tragédie doit exciter dans celle de ses auditeurs; il a cherché quelles conditions sont nécessaires, et aux personnes qu'on introduit, et aux événements qu'on représente , pour les y faire naître; il en a laissé des moyens qui auraient produit leur effet partout dès la. création du monde, et qui seront capables de le produire encore partout, tant qu'il y aura des théâtres et des acteurs; et pour le reste, que les lieux et les temps peuvent changer, il l'a négligé, et n'a pas même prescrit le nombre des actes, qui n'a été réglé que par Horace beaucoup après lui.
Et certes , je serais le premier qui condamnerais le Cid , s'il péchait contre ces grandes et souveraines maximes que nous tenons de ce philosophe ; mais , bien loin d'en demeurer d'accord ,
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j'ose dire que cet heureux poëme n'a si extraordiuairement réussi que parce qu'on y voit les deux maîtresses conditions ( permettez-moi cette épitltète ) que demande ce grand maître aux excellentes tragédies , et qui se trouvent si rarement assemblées dans un même ouvrage, qu'un des plus doctes commentateurs de ce divin traité qu'il en a fait soutient que toute l'antiquité ne les a vues se rencontrer que dans le seul OEdipe. La première est que celui qui souffre et est persécuté ne soit ni tout méchant ni tout vertueux , mais un homme plus vertueux que méchant , qui , par quelque trait de faiblesse humaine qui ne soit pas un crime, tombe dans un malheur qu'il ne mérite pas : l'autre, que la persécution et le péril ne viennent point d'un ennemi , ni d'un indifférent, mais d'une personne qui doive aimer celui qui souffre et en être aimée. Et voilà , pour en parler pleinement , la véritable et seule cause de tout le succès du Cid , en qui l'on ne peut méconnaître ces deux conditions , sans s'aveugler soi-même pour lui faire injustice. J'achève donc en m'acq uittant de ma parole ; et après vous avoir dit en passant ces deux mots pour le Cid du théâtre , je vous donne, en faveur de la Chimène de l'histoire, les deux romances que je vous ai promises.