‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 448 sur 766 · NICOMÈDE, ACTE IV, SCENE III · texte numérisé non relu

NICOMÈDE, ACTE IV, SCENE III

Tous deux l'ont accusée; et s'ils s'en sont dédits Pour la faire innocente et charger votre fils, Ils n'ont rien fait pour eux, et leur mort est trop Après s'être joués dune personne auguste, [juste L'offense une fois faite à ceux de notre rang , Ne se répare point que par des flots de sang. On n'en fut jamais quitte ainsi pour s'en dédire. Il faut sous les tourments que l'imposture expire ; Ou vous exposer ez tout votre sang royal A la légèreté d'un esprit déloyal.

L'exemple est dangereux et hasarde nos vies, S'il met en sûreté de telles calomnies.

ARSINOÉ

Quoi ! seigneur, les punir de la sincérité Qui soudain dans leur bouche a mis la vérité, Qui vous a contre moi sa fourbe découverte, Qui vous rend votre femme et m'arrache à ma perte, Qui vous a retenu d'en prononcer l'arrêt; "Et couvrir tout cela de mon seul intérêt! C'est être trop adroit, prince, et trop bien l'entendre.

PRUSIAS

Laisse là Métro bâte , et songe à te défendre. Purge-toi d'un forfait si honteux et si bas.

NICOMÈDE

M'en purger ! moi, seigneur ! vous ne le croyez pas ! Vous ne savez que trop qu'un homme de ma sorte, Quand il se rend cou pable un peu plus haut se porte, Qu'il lui faut un grand crime à tenter son devoir, Où sa gloire se sauve à l'ombre du pouvoir.

Soulever votre peuple, et jeter votre armée Dedans les intérêts d'une reine opprimée ; Venir, le bras levé, la tirer de vos mains, Malgré l'amour d'Attale et l'effort des Romains, Et fondre en vos pays contre leur tyrannie Avec tous vos soldats et toute l'Arménie ; C'est ce que pourrait faire un homme tel que moi, S'il pouvait se résoudre à vous manquer de foi. La fourbe n'est le jeu que des petites âmes, Et c'est là proprement le partage des femmes.

Punissez donc, seigneur, Métrobate et Zenon ; Pour la reine, ou pour moi, faites-vous-en raison. A ce dernier moment la conscience presse ; Pour rendre compte aux dieux tout respect humain Et ces esprits légers, approchant des abois, [cesse ; Pourraient bien se dédire une seconde fois.

ARSINOÉ

Seigneur...

NICOMÈDE

Parlez, madame, et dites quelle cause A leur juste supplice obstinément s'oppose; Ou laissez-nous penser qu'aux portes du trépas Ils auraient des remords qui ne vous plairaient pas.

ARSINOÉ

Vous voyez à quel point sa haine m'est cruelle ; Quand je le justifie, il me fait criminelle. Mais sans doute, seigneur, ma présence l'aigrit,

Et mon éloignement remettra son esprit;

Il rendra quelque calme à son cœur magnanime,

Et lui pourra sans doute épargner plus d'un crime.

Je ne demande point que par compassion Vous assuriez un sceptre à ma protection, Ni que, pour garantir la personne d'Attale, Vous partagiez entre eux la puissance royale : Si vos amis de Rome en ont pris quelque soin, C'était sans mon aveu, je n'en ai pas besoin. Je n'aime point si mal que de ne vous pas suivre, Sitôt qu'entre mes bras vous cesserez de vivre ; Et sur votre tombeau mes premières douleurs Verseront tout ensemble et mon sang et mes pleurs.

PRUSIAS

Ah ! madame !

ARSINOÉ

Oui, seigneur, cette heure infortunée Par vos derniers soupirs clora ma destinée; Et, puisque ainsi jamais il ne sera mon roi, Qu'ai-je à craindre de lui? que peut-il contre moi ? Tout ce que je demande en faveur de ce gage, De ce fils qui déjà lui donne tant d'ombrage, C'est que chez les Romains il retourne achever Des jours que dans leur sein vous fîtes élever, Qu'il retourne y traîner, sans péril et sans gloire, De votre amour pour moi l'impuissante mémoire. Ce grand prince vous sert, et vous servira mieux Quand il n'aura plus rien qui lui blesse les yeux : Et n'appréhendez point Rome, ni sa vengeance ; Contre tout son pouvoir il a trop de vaillance : Il sait tous les secrets du fameux Annibal, De ce héros à Rome en tous lieux si fatal, Que l'Asie et l'Afrique admirent l'avantage Qu'en tire Antiochus, et qu'en reçut Carthage.

Je me retire donc afin qu'en liberté Les tendresses du sang pressent votre bonté ; Et je ne veux plus voir ni qu'en votre présence Un prince que j'estime indignement m'offense, Ni que je sois forcée à vous mettre en courroux Contre un fils si vaillant et si digne de vous.

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