‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 54 sur 766 · L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR · texte numérisé non relu

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR

l'infante.

Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur ; Fais agir ta constance en ce coup de malheur ; Tu reverras le calme après ce faible orage ; Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage, Et tu n'as rien perdu pour le voir différer.

CH1MÈNE'

Mon cœur outré d'ennuis n'ose rien espérer. Un orage si prompt qui trouble une bonace D'un naufrage certain nous porte la menace ; Je n'en saurais douter, je péris dans le port. J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord; Et je vous en contais la charmante nouvelle Au malheureux moment que naissait leur querelle, Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait, D'une si douce attente a ruiné l'effet. Maudite ambition, détestable manie, Dont les plus généreux souffrent la tyrannie ! Honneur impitoyable à mes plus chers désirs, Que tu vas me coûter de pleurs et de soupirs !

l'infante.

Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre : Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, Puisque déjà le roi les veut accommoder ; Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible, Pour en tarir la source y fera l'impossible.

CHIMÈNE

Les accommodements ne font rien en ce point : De si mortels affronts ne se réparent point. En vain on fait agir la force ou la prudence ; Si l'on guérit le mal, ce n'est qu'en apparence. La haine que les cœurs conservent au dedans Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.

l'infante.

Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimène Des pères ennemis dissipera la haine ; Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort Par un heureux hymen étouffer ce discord.

CHIMÈNE

Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère : Don Diègue est trop altier, et je connais mon père. Je sens couler des pleurs que je veux retenir ; Le passé me tourmente, et je crains l'avenir.

LE CID, ACTE Iî, SCÈNE V.

l'infante.

Que crains-tu? d'un vieillard l'impuissante faiblesse?

CHIMÈNE

Rodrigue a du courage.

l'infante.

Il a trop de jeunesse.

CHIMÈNE

Les hommes valeureux le sont du premier coup.

l'infante.

Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup ; Il est trop amoureux pour te vouloir déplaire ; Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.

chimène.

S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui ! Et s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui ? Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage ! Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus De son trop de respect, ou d'un juste refus.

l'infante.

Chimène a l'âme haute, et, quoique intéressée, Elle ne peut souffrir une basse pensée ; Mais si jusques au jour de l'accommodement Je fais mon prisonnier de ce parfait amant, Et que j'empêche ainsi l'effet de son courage, Ton esprit amoureux n'aura-t-il point d'ombrage ?

chimène.

Ah ! madame, en ce cas je n'ai plus de souci.

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