‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 65 sur 766 · D. DIÈGUE, D. RODRIGUE · texte numérisé non relu

D. DIÈGUE, D. RODRIGUE

D. DIÈGUE

Rodrigue, enfin le ciel permet que je te voie !

D. RODRIGUE

Hélas !

D. DIÈGUE

Ne mêle point de soupirs à ma joie; Laisse-moi prendre haleine afin de te louer. Ma valeur n'a point lieu de te désavouer; Tu l'as bien imitée, et ton illustre audace

U LE Cil), ACTE

Fait bien revivre en toi les héros de ma race : C'est d'eux que tu descends, c'estde moi que tu viens; Ton premier coup d'épée égale tous les miens : Kr dune belle ardeur ta jeunesse animée Par cette grande épreuve atteint ma renommée. Appui de ma vieillesse, et comble de mon heur, Touche ces cheveux blancs à qui tu rends l'honneur, \ iens baiser cette joue, et reconnais la place Où fut empreint l'affront que ton courage efface.

D. EODRIGUE.

L'honneur vous en est du , je ne pouvais pas moins , Étant sorti de vous, et nourri par vos soins. Je m'en tiens trop heureux, et mon âme est ravie Que mon coup d'essai plaise à qui je dois la \ie : Mais parmi vos plaisirs ne soyez point jaloux Si je m'ose à mon tour satisfaire après vous. Souffrez qu'en liberté mon désespoir éclate ; Assez et trop longtemps votre discours le flatte. Te ne me repens point de vous avoir servi ; Mais rendez-moi le bien que ce coup m'a ravi. Mon bras pour vous venger, armé contre ma flamme, Par ce coup glorieux m'a privé de mon âme; ISe me dites plus rien ; pour vous j'ai tout perdu ; Ce que je vous devais , je vous l'ai bien rendu.

D. DIÈGUE

Porte, porte plus haut le fruit de ta victoire. Je t'ai donné la vie, et tu me rends la gloire; Et d'autant que l'honneur m'est plus cher quele jour, D'autant plus maintenant je te dois de retour. Mais d'un cœur magnanime éloigne ces faiblesses ; Nous n'avons qu'un honneur , il est tant de maîtresses !

L'amour n'est qu'un plaisir, l'honneur est un devoir.

D. EODRIGUE.

\h ! que me dites vous ?

D. DTÈGUE.

Ce que tu dois savoir.

D. RODRIGUE

Mon honneur offensé sur moi-même se venge ;

Et vous m'osez pousser à la honte du change!

L'infamie est pareille , et suit également

Le guerrier sans courage , et le perfide amant.

A ma fidélité ne faites point d'injure ;

Souffrez-moi généreux sans me rendre parjure ,

Mes liens sont trop forts pour être ainsi rompus;

Ma foi m'engage encor si je n'espère plus ;

Et ne pouvant quitter ni posséder Chimène,

Le trépas que je cherche est ma plus douce peine.

D. DIÈGUE

Il n'est pas temps encor de chercher le trépas; Ton prince et ton pays ont besoin de ton bras. La flotte qu'on craignait, dansce grand fleuve entrée, Croit surprendre la ville et piller la contrée. Les Maures vont descendre ; et le flux et la nuit Dans une heure à nos murs les amènent sans bruit. La cour est en désordre , et le peuple en alarmes ;

IV, SCENE ï.

On n'entend que des cris, on ne voit que des larmes. Dans ce malheur public mon bonheur a permis Que j'ai trouvé chez moi cinq cents de mes amis, Qui, sachant mon affront, poussés d'un même zèle, Se venaient tous offrir à venger ma querelle. Tu les as prévenus; mais leurs vaillantes mains Se tremperont bien mieux au sang des Africains. Va marcher à leur tête où l'honneur te demande ; C'est toi que veut pour chef leur généreuse bande. De ces vieux ennemis va soutenir l'abord : Là, si tu veux mourir, trouve une belle mort; Prends-en l'occasion, puisqu'elle t'est offerte; Fais devoir à ton roi son salut à ta perte; Mais reviens-en plutôt les palmes sur le front. Ne borne pas ta gloire à venger un affront, Porte-la plus avant; force par ta vaillance Ce monarque au pardon, et Chimène au silence; Si tu l'aimes, apprends que revenir vainqueur C'est l'unique moyen de regagner son cœur, [les ; Mais le temps m'est trop cher pour le perdre en paro- Je t'arrête en discours, et je veux que tu voles. Viens, suis-moi, va combattre, et montrer à ton roi Que ce qu'il perd au comte il le recouvre en toi.

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