‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 67 sur 766 · L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE · texte numérisé non relu

L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR, ELVIRE

l'infante.

Je ne viens pas ici consoler tes douleurs ;

Je viens plutôt mêler mes soupirs à tes pleurs.

CHIMÈNE

Prenez bien plutôt part à la commune joie,

Et goûtez le bonheur que le ciel vous envoie,

Madame : autre que moi n'a droit de soupirer.

Le péril dont Rodrigue a su vous retirer,

Et le salut public que vous rendent ses armes,

A moi seule aujourd'hui souffrent encor les larmes :

Il a sauvé la ville, il a servi son roi ;

Et son bras valeureux n'est funeste qu'à moi.

l'infante.

Ma Chimène, il est vrai qu'il a fait des merveilles.

CHIMÈNE

Déjà ce bruit fâcheux a frappé mes oreilles ;

Et je l'entends partout publier hautement Aussi brave guerrier que malheureux amant.

l'infante Qu'a de fâcheux pour toi ce discours populaire? Ce jeune Mars qu'il loue a su jadis te plaire ; Il possédait ton âme, il vivait sous tes lois : Et vanter sa valeur, c'est honorer ton choix.

CHIMÈNE

Chacun peut la vanter avec quelque justice, Mais pour moi sa louange est un nouveau supplice. On aigrit ma douleur en l'élevant si haut : Je vois ce que je perds quand je vois ce qu'il vaut. Ah! cruels déplaisirs à l'esprit d'une amante! Plus j'apprends son mérite, et plus mon feu s'aug-

[ mente :

Cependant mon devoir est toujours le plus fort, Et malgré mon amour va poursuivre sa mort.

l'infante.

Hier ■ ce devoir te mit en une haute estime; L'effort que tu te fis parut si magnanime, Si digne d'un grand cœur, que chacun à la cour Admirait ton courage et plaignait ton amour : Mais croirais-tu l'avis d'une amitié fidèle ?

CHIMÈNE

Ne vous obéir pas me rendrait criminelle.

l'infante.

Ce qui fut juste alors ne l'est plus aujourd'hui. Rodrigue maintenant est notre unique appui, L'espérance et l'amour d'un peuple qui l'adore, Le soutien de Castille, et la terreur du Maure. Le roi même est d'accord de cette vérité, Que ton père en lui seul se voit ressuscité ; Et si tu veux enfin qu'en deux mots je m'explique, Tu poursuis en sa mort la ruine publique. Quoi! pour venger un père est-il jamais permis De livrer sa patrie aux mains des ennemis ? Contre nous ta poursuite est-elle légitime? Et pour être punis avons-nous part, au crime? Ce n'est pas qu'après tout tu doives épouser Celui qu'un père mort t'obligeait d'accuser : Je te voudrais moi-même en arracher l'envie : Ote-lui ton amour, mais laisse-nous sa vie.

CHIMÈNE

Ah ! ce n'est pas à moi d'avoir tant de bonté ; Le devoir qui m'aigrit n'a rien de limité. Quoique pour ce vainqueur mon amour s'intéresse, Quoiqu'un peuple l'adore et qu'un roi le caresse, Qu'il soit environné des plus vaillants guerriers, J'irai sous mes cyprès accabler ses lauriers.

l'infante.

C'est générosité quand, pour venger un père, Notre devoir attaque une tête si chère ;

i. Cet hier fait voir que la pièce dure deux jours dans Corneille : l'unité de temps n'était pas encore une régie bien reconnue. Cependant si la querelle du comte et sa mort arrivent la veille au soir, et si le lendemain tout est fini à la même heure, l'unité de temps est observée.

iO LE CID, ACTE

Mais c'en est une eneor d'un plus illustre rang, Quand on donne au publie les intérêts du sang. Non , crois-moi , c'est assez que d'éteindre ta flamme; Il sera trop puni s'il n'est plus dans ton âme. Que le bien du pays t'impose cette loi : Aussi bien que crois-tu que t'accorde le roi ?

CHIMENE

Il peut me refuser, mais je ne puis me taire.

l'infante.

Pense bien, ma Cbimène, à ce que tu veux faire. Adieu : tu pourras seule y penser à loisir.

CHIMENE

Après mon père mort, je n'ai point à choisir.

I). FERNAM), D. DIÈGUE, D. ARIAS, D. RODRIGUE, D. SANGHE.

D. FERNAND

Généreux héritier d'une illustre famille

Qui fut toujours la gloire et l'appui de Castille,

Race de tant d'aïeux en valeur signalés,

Que l'essai de la tienne a si tôt égalés,

Pour te récompenser ma force est trop petite;

Et j'ai moins de pouvoir que tu n'as de mérite.

Le pays délivré d'un si rude ennemi,

Mon sceptre dans ma main par la tienne affermi,

Et les Maures défaits avant qu'en ces alarmes

J'eusse pu donner ordre à repousser leurs armes,

Ne sont point des exploits qui laissent à ton roi

Ee moyen ni l'espoir de s'acquitter vers toi.

Mais deux rois tes captifs feront ta récompense :

Ils t'ont nommé tous deux leur Cid en ma présence.

Puisque Cid en leur langue est autant que seigneur,

Je ne t'envîrai pas ce beau titre d'honneur.

Sois désormais le Cid ; qu'à ce grand nom tout cède ;

Qu'il comble d'épouvante et Grenade et Tolède,

Et qu'il marque à tous ceux qui vivent sous mes lois

Et ce que tu me vaux, et ce que je te dois.

D. RODRIGUE

Que votre majesté, sire, épargne ma honte. D'un si faible service elle fait trop de compte, Et me force à rougir devant un si grand roi De mériter si peu l'honneur que j'en reçoi. Je sais trop que je dois au bien de votre empire, Et le sang qui m'anime, et l'air que je respire ; Et quand je les perdrai pour un si digne objet, Je ferai seulement le devoir d'un sujet.

D. FERNAND

Tous ceux que ce devoir à mon service engage TSe s'en acquittent pas avec même courage ; Et lorsque la valeur ne va pas dans l'excès, Elle ne produit point de si rares succès. Souffre donc qu'on te loue, et de cette victoire

Apprends-moi plus au long la véritable histoire.

D. RODRIGUE

Sire, vous avez su qu'en ce danger pressant, Qui jeta dans la ville un effroi si puissant, Une troupe d'amis chez mon père assemblée Sollicita mon âme encor toute troublée... Mais, sire, pardonnez à ma témérité, Si j'osai l'employer sans votre autorité; Le péril approchait; leur brigade était prête; Me montrant à la cour, je hasardais ma tête : Et, s'il fallait la perdre, il m'était bien plus doux De sortir de la vie en combattant pour vous.

J'excuse ta chaleur à venger ton offense ; Et l'état défendu me parle en ta défense : Crois que dorénavant Chimène a beau parler. Je ne l'écoute plus que pour la consoler. Mais poursuis.

D. RODRIGUE

Sous moi donc cette troupe s'avance, Et porte sur le front une mâle assurance, [fort, Nous partîmes cinq cents ; mais, par un prompt ren- Nous nous vîmes trois mille en arrivant au port, Tant, à nous voir marcher avec un tel visage, Les plus épouvantés reprenaient de courage ! J'en cache les deux tiers, aussitôt qu'arrivés, Dans le fond des vaisseaux qui lors furent trouvés : Le reste, dont le nombre augmentait à toute heure, Brûlant d'impatience, autour de moi demeure, Se couche contre terre, et sans faire aucun bruit, Passe une bonne part d'une si belle nuit. Par mon commandement la garde en fait de même. Et se tenant cachée, aide à mon stratagème ; Et je feins hardiment d'avoir reçu de vous L'ordre qu'on me voit suivre et que je donne à tous. Cette obscure clarté qui tombe des étoiles Enfin avec le flux nous fit voir trente voiles ; L'onde s'enfle dessous, et d'un commun effort Les Maures et la mer montent jusques au port. On les laisse passer; tout leur paraît tranquille; Point de soldats au port, point aux murs de la ville. Tsotre profond silence abusant leurs esprits, Ils n'osent plus douter de nous avoir surpris ; Ils abordent sans peur, ils ancrent, ils descendent, Et courent se livrer aux mains qui les attendent. Nous nous levons alors, et tous en même temps Poussons jusques au ciel mille cris éclatants; Les nôtres, à ces cris, de nos vaisseaux répondent ; Ils paraissent armés, les Maures se confondent, L'épouvante les prend à demi descendus ; Avant que de combattre, ils s'estiment perdus. Ils couraient au pillage, et rencontrent la guerre; Nous les pressons sur l'eau, nous les pressons sur

[terre, Et nous faisons courir des ruisseaux de leur sang, Avant qu'aucun résiste ou reprenne son rang.

LE Cil), ACTE IV, SCE.NE V.

Mais bientôt, malgré nous, leurs princes les rallient, Leur courage renaît, et leurs terreurs s'oublient : La honte de mourir sans avoir combattu Arrête leur désordre, et leur rend leur vertu. Contre nous de pied ferme ils tirent leurs alfanges, De notre sang au leur font d'horribles mélanges; Et la terre, et le fleuve, et leur flotte, et le port, Sont des champs de carnage où triomphe la mort. O combien d'actions, combien d'exploits célèbres Sont demeurés sans gloire au milieu des ténèbres, Où chacun, seul témoin des grands coups qu'il don- Ne pouvait discerner où le sort inclinait! [nait, J'allais de tous côtés encourager les nôtres, Faire avancer les uns, et soutenir les autres, Ranger ceux qui venaient, les pousser à leur tour; Et ne l'ai pu savoir jusques au point du jour. Mais enfin sa clarté, montre notre avantage ; Le Maure voit sa perte, et perd soudain courage : Et- voyant du renfort qui nous vient secourir, L'ardeur de vaincre cède à la peur de mourir. Us gagnent leurs vaisseaux, ils en coupent les câbles, Poussent jusques aux deux des cris épouvantables, Font retraite en tumulte, et sans considérer Si leurs rois avec eux peuvent se retirer. Pour souffrir ce devoir leur frayeur est trop forte; Le flux les apporta, le reflux les remporte ; Cependant que leurs rois, engagés parmi nous, Et quelque peu des leurs, tout percés de nos coups, Disputent vaillamment et vendent bien leur vie. A se rendre moi-même en vain je les convie; Le cimeterre au poing ils ne rn'écoutent pas : Mais voyant à leurs pieds tomber tous leurs soldats, Et que seuls désormais en vain ils se défendent, Us demandent le chef ; je me nomme, ils se rendent. Je vous les envoyai tous deux en même temps: Et le combat cessa faute de combattants. C'est de cette façon que, pour votre service...

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