‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 672 sur 766 · ARIANE, PHÈDRE, NÉRINE · texte numérisé non relu

ARIANE, PHÈDRE, NÉRINE

Ariane. [prendre?

Ah! ma sœur, savez-vous ce qu'on vient de m'ap- Vous avez cru Thésée un héros tout parfait; Vous l'estimiez, sans doute ; et qui ne l'eût pas fait ? N'attendez plus de foi, plus d'honneur : tout chan- Tout doit être suspect; Thésée est infidèle, [celle,

PHÈDRE

Quoi! Thésée...

ARIANE

Oui, ma sœur, après ce qu'il me doit, Me quitter est le prix que ma flamme en reçoit; Il me trahit. Au point que sa foi violée

Doit avoir irrité mon âme désolée, J'ai honte, en vous contant l'excès de mes malheurs, Que mon ressentiment s'exhale par mes pleurs. Son sang devrait payer la douleur qui me presse. C'est là, ma sœur, c'est là, sans pitié, sans tendresse, Comme après un forfait si noir, si peu commun, On traite les ingrats ; et Thésée en est un. Mais quoi qu'à ma vengeance un fier dépit suggère, Mon amour est encor plus fort que ma colère. Ma main tremble ; et malgré son parjure odieux, Je vois toujours en lui ce que j'aime le mieux.

PHÈDRE

Un revers si cruel vous rend sans doute à plaindre ; Et vous voyant souffrir ce qu'on n'a pas dû craindre, On conçoit aisément jusqu'où le désespoir...

ARIANE

Ah ! qu'on est éloigné de le bien concevoir ! Pour pénétrer l'horreur du tourment de mon âme, Il faudraitqu'on sentitmême ardeur, même flamme: Qu'avec même tendresse on eût donné sa foi : Et personne jamais n'a tant aimé que moi.

Se peut-il qu'un héros d'une vertu sublime Souille ainsi... Quelquefois le remords suit lecrime. Si le sien lui faisait sentir ces durs combats... Ma sœur, au nom des dieux, ne m'abandonnez pas ; Je sais que vous m'aimez, et vous le devez faire. Vous m'avez dès l'enfance été toujours si chère, Que cette inébranlable et fidèle amitié Mérite bien de vous au moins quelque pitié. Allez trouver... hélas! dirai-je mon parjure? Peignez-lui bien l'excès du tourment que j'endure : Prenez, pour l'arracher à son nouveau penchant , Ce que les plus grauds maux offrent de plus tou- Dites-lui qu'à son feu j'immolerais ma vie, [chant. S'il pouvait vivre heureux après m' avoir trahie. D'un juste et long remords avancez-lui les coups. Enfin, ma sœur, enfin, je n'espère qu'en vous. Le ciel m'inspira bien, quand par l'amour séduite Je vous fis malgré vous accompagner ma fuite : Il semble que dès lors il me faisait prévoir Le funeste besoin que j'en devais avoir. Sans vous à mes malheurs où chercher du remède?

PHÈDRE

Je vais mander Thésée ; et si son cœur ne cède, Madame, en lui parlant, vous devez présumer...

ARIANE

Hélas ! et plût au ciel que vous sussiez aimer, Que vous pussiez savoir, par votre expérience, Jusqu'où d'un fort amour s'étend la violence ! Pour émouvoir l'ingrat, pour fléchir sa rigueur, Vous trouveriez bien mieux le chemin de son cœur ; Vous auriez plus d'adresse à lui faire l'image De mes confus transports de douleur et de rage : Tous les traits en seraient plus vivement tracés. N'importe; essayez tout : parlez, priez, pressez. Au défaut de l'amour, puisqu'il n'a pu vous plaire,

ARIANE, ACTE

Votre amitié pour moi fera ce qu'il faut faire. Allez, ma sœur ; courez empêcher mon trépas, Toi, viens, suis-moi, Nérine, et ne me quitte pas.

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