HT, SCÈNE IV. MO
Tout l'éclat que produit la plus sanglante injure : Ce que vous me direz n'aura point la rigueur Des reproches secrets qui déchirent mon cœur. Mais pourquoi , m'accusant, redoubler cesatteintes? -Madame, croyez-moi, je ne vaux pas vos plaintes, L'oubli, l'indifférence, et vos plus fiers mépris. De mon manque de foi doivent être le prix. A monter sur le trône un grand roi vous invite ; Vengez-vous, en l'aimant, d'un lâche qui vous quitte. Quoi qu'aujourd'hui pour moi l'inconstance ait de
[doux, Vous perdant pour jamais je perdrai plus que vous,
ARIANE
Quelleperte, grands dieux! quand elle est volontaire! Périsse tout, s'il faut cesser de t'être chère ! Qu'ai-je à faire du trône et de la main d'un roi ? De l'univers entier je ne voulais que toi. Pour toi, pour m'attacher à ta seule personne, J'ai tout abandonné, repos, gloire, couronne ; Et quand ces mêmes biens ici me sont offerts, Que je puis en jouir, c'est toi seul que je perds ! Pour voir leur impuissance à réparer ta perte, Je te suis ; mène-moi dans quelque île déserte, Où, renonçant à tout, je me laisse charmer De l'unique douceur de te voir, de t'aimer : Là, possédant ton cœur, ma gloire est sans seconde ; Ce cœur me sera plus que l'empire du monde. Point de ressentiment de ton crime passé ; Tu n'as qu'à dire un mot, ce crime est effacé. C'en est fait, tu le vois, je n'ai plus de colère.
THÉSÉE
Un si beau feu m'accable, il devrait seul me plaire ; Mais telle est de l'amour la tyrannique ardeur...
ARIANE
Va, tu me répondras des transports de mon cœur : Si ma flamme sur toi n'avait qu'un faible empire, Si tu la dédaignais, il fallait me le dire, Et ne pas m'engager, par un trompeur espoir, A te laisser sur moi prendre tant de pouvoir. C'est là surtout, c'est là ce qui souille ta gloire ; Tu t'es plu sans m'aimer à me le faire croire ; Tes indignes serments sur mon crédule esprit..,
THÉSÉE
Quand je vous les ai faits, j'ai cru ce que j'ai dit; Je partais glorieux d'être votre conquête : Mais enfin, dans ces lieux poussé par la tempête, J'ai trop vu ce qu'à voir me conviait l'amour ; J'ai trop...
ARIANE
Naxe te change ! Ah ! funeste séjour ! Dans Naxe, tu le sais, un roi, grand, magnanime, Pour moi, dès qu'il me vit, prit une tendre estime : Il soumit à mes vœux et son trône et sa foi : Quoi qu'il ait pu m'offrir, ai-je fait comme toi ? Si tu n'es point touché de ma douleur extrême, Rends-moi ton cœur, ingrat, par pitié de toi-même,
WO
ARIANE, ACTE
Je ne demande point quelle est cette beauté Qui semble te contraindre à l'infidélité : Si tu crois quelque honte à la faire connaître, Ton secret est à toi ; mais, qui qu'elle puisse être, Pour gagner ton estime et mériter ta foi, Peut-être elle n'a pas plus de charmes que moi. Elle n'a pas du moins cette ardeur toute pure Oui m'a fait pour te suivre étouffer la nature ; Ces beaux feux qui , volant d'abord à ton secours, Pour te sauver la vie ont exposé mes jours ; Et si de mon amour ce tendre sacrifice De ta légèreté ne rompt point l'injustice, Pour ce nouvel objet, ne lui devant pas tant, Par où présumes-tu pouvoir être constant? A peine son hymen aura payé ta flamme, Qu'un violent remords viendra saisir ton âme : Tu ne pourras plus voir ton crime sans effroi ; Et qui sait ce qu'alors tu sentiras pour moi ? Oui sait par quel retour ton ardeur refroidie Te fera détester ta lâche perfidie ?
Tu verras de mes feux les transports éclatants , Tu les regretteras; il ne sera plus temps. Ne précipite rien; quelque amour qui t'appelle, Prends conseil de ta gloire avant qu'être infidèle. Vois Ariane en pleurs : Ariane autrefois, Tout aimable à tes yeux, méritait bien ton choix : Elle n'a point changé, d'où vient que ton cœur thésée. [change?
Par un amour forcé qui sous ses lois me range. Je le crois comme vous , le ciel est juste ; un jour Vous me verrez puni de ce perfide amour : Mais à sa violence il faut que ma foi cède. Je vous l'ai déjà dit, c'est un mal sans remède.
ARIANE
Ah ! c'est trop ; puisque rien ne te saurait toucher,
Parjure, oublie un feu qui dut t'être si cher.
Je ne demande plus que ta lâcheté cesse,
Je rougis d'avoir pu m'en souffrir la bassesse :
Tire-moi seulement d'un séjour odieux,
Où tout me désespère, où tout blesse mes yeux ;
Et, pour faciliter ta coupable entreprise,
Ramène-moi, barbare, aux lieux où tu m'as prise.
La Crète, où pour toi seul je me suis fait haïr,
Me plaira mieux que IN axe, où tu m'oses trahir.
THÉSÉE
VTous remener en Crète ! Oubliez-vous, madame, Ce qu'est pour vous un père, et quel courroux l'en-
[flamme?
Songez-vous quels ennuis vous y sont apprêtés?
ARIANE
Laisse-les-moi souffrir, je les ai mérités ;
Mais de ton faux amour les feintes concertées,
Tes noires trahisons, les ai-je méritées?
Et ce qu'en ta faveur il m'a plu d'immoler
Te rend-il cette foi que tu veux violer ?
Vaine et fausse pitié ! quand ma mort peut te plaire,
ni, SCENE V.
Tu crains pour moi les maux que j'ai voulu me taire, Ces maux qu'ont tant hâtés mes plus tendres sou-
[haits; Et tu ne trembles point de ceux que tu me fais ! N 'espère pas pourtant éviter le supplice Que toujours après soi fait suivre l'injustice. Tu rompsce que l'amourformadeplusbeaux nœuds; Tu m'arraches le cœur. J'en mourrai; tu le veux ■ Mais, quitte des ennuis où m'enchaîne la vie, Crois déjà, crois me voir, de ma douleur suivie, Dans le fond de ton âme armer, pour te punir, Ce qu'a de plus funeste un fatal souvenir, Et te dire d'un ton et d'un regard sévère : « J'ai tout fait, tout osé pour t'aimer, pour te plaire ; « J'ai trahi mon pays, et mon père, et mon roi : « Cependant vois le prix, ingrat, que j'en reçoi. »
THÉSÉE
Ah ! si mon changement doit causer votre perte, Frappez, prenez ma vie, elle vous est offerte ; Prévenez par ce coup le forfait odieux Qu'un amour trop aveugle...
ARIANE
Ote-toi de mes yeux :
De ta constance ailleurs va montrer les mérites ; Je ne veux pas avoir l'affront que tu me quittes.
THÉSÉE
Madame...
ARIANE
Ote-toi, dis-je, et me laisse en pouvoir De te haïr autant que je le crois devoir.