PHÈDRE, THÉSÉE
THÉSÉE
Le ciel à mon amour serait-il favorable Jusqu'à rendre si tôt Ariane exorable ? Madame, quel bonheur qu'après tant de soupirs Je pusse sans contrainte expliquer mes désirs, Vous peindre en liberté ce que pour vous m'inspire. . .
PHÈDRE
Renfermez-le, de grâce, et craignez d'en trop dire. Vous voyez que j'observe, avant que vous parler, Qu'aucun témoin ici ne se puisse couler.
Un grand calme à vos yeux commence de paraître. Tremblez, prince,tremblez; l'orage estprès de naître. Tout ce que vous pouvez vous figurer d'horreur Des violents projets de l'amour en fureur N'est qu'un faible crayon de la secrète rage Qui possède Ariane et trouble son courage. L'aveu qu'à votre hymen elle semble donner, Vers le piège tendu cherche à vous entraîner. C'est par là qu'elle croit découvrir sa rivale ; Et, dans les vifs transports que sa vengeance étale , Plus le sang nous unit, plus son ressentiment, Quand je serai connue, aura d'emportement. Rien ne m'en peut sauver, ma mort est assurée. Tout à l'heure avec moi sa haine l'a jurée : J'en ai reçu l'arrêt. Ainsi, le fort amour Souvent sans le savoir mettant sa flamme au jour, Mon sang doit s'apprêter à laver son outrage. Vous l'avez voulu, prince ; achevez votre ouvrage.
THÉSÉE
A quoi que son courroux puisse être disposé, Il est pour s'en défendre un moyen bien aisé. Ce calme qu'elle affecte afin de me surprendre Ne me fait que trop voir ce que j'en dois attendre. La foudre gronde , il faut vous mettre hors d'étal D'en ouïr la menace et d'en craindre l'éclat. Fuyons d'ici, madame ; et venez dans Athènes, Par un heureux hymen voir la fin de nos peines. J'ai mon vaisseau tout prêt. Dès cette même nuit, Nous pouvons de ces lieux disparaître sans bruit. Quand même pour vos jours nous n'aurions rien à
[craindre, Assez d'autres raisons nous y doivent contraindre. Ariane, forcée à renoncer à moi, N'aura plus de prétexte à refuser le roi : Pour son propre intérêt il faut s'éloigner d'elle
PHÈDRE
Et qui me répondra que vous serez fidèle ?
Ma foi, que ni le temps, ni le ciel en courroux...
PHÈDRE
Ma sœur l'avait reçue en fuyant avec vous.
THÉSÉE
L'emmener avec moi fut un coup nécessaire : Il fallait la sauver de la fureur d'un père ; Et la reconnaissance eut part seule aux serments Par qui mon cœur du sien paya les sentiments : Ce cœur violenté n'aimait qu'avec étude. Et, quand il entrerait un peu d'ingratitude Dans ce manque de foi qui vous semble odieux, Pourquoi me reprocher un crime de vos yeux ? L'habitude à les voir me fit de l'inconstance Une nécessité dont rien ne me dispense ; Et si j'ai trop flatté cette crédule sœur, Vous en êtes complice aussi bien que mon cœur. Vous voyant auprès d'elle, et mon amour extrême Ne pouvant avec vous s'expliquer par vous-même, Ce que je lui disais d'engageant et de doux, Vous ne saviez que trop qu'il s'adressait à vous. Je n'examinais point, en vous ouvrant mon âme, Si c'était d'Ariane entretenir la flamme ; Je songeais seulement à vous marquer ma foi, Je me faisais entendre, et c'était tout pour moi.
phèdre. [larmes !
Dieux ! qu'elle en souffrira ! que d'ennuis ! que de Je sens naître en mon cœur les plus rudes alarmes : Il voit avec horreur ce qui doit arriver. Cependant j'ai trop fait pour ne pas achever ; Ces foudroyants regards, ces accablants reproches, Dont par son désespoir je vois les coups si proches, Pour moi, pour une sœur, sont plus à redouter Que cette triste mort qu'elle croit m'apprêter. Elle a su votre amour, elle saura le reste. De ses pleurs, de ses cris, fuyons l'éclat funeste ; Je vois bien qu'il le faut. Mais las !.. .
ARIANE, ACT
Vous soupirez ?
PHÈDRE
Oui, prince, je veux trop ce que vous désirez. Elle se fie à moi, cette sœur; elle m'aime ; C'est une ardeur sincère, une tendresse extrême ; Jamais son amitié ne me refusa rien :
Pour l'en récompenser je lui vole son bien, Je l'expose aux rigueurs du sort le plus sévère, Je la tue ; et c'est vous qui me le faites faire ! Pourquoi vous ai-je aimé?
THÉSÉE
Vous en repentez-vous ?
PHÈDRE
Je ne sais. Pour mon cœur il n'est rien de plus doux :
Mais, vous le remarquez, ce cœur tremble, soupire ;
Et perdant uue sœur, si j'ose encor le dire,
Vous la laissez dans Naxe en proie à ses douleurs ;
Votre légèreté me peut laisser ailleurs.
Qui voudra plaindre alors les ennuis de ma vie
Sur l'exemple éclatant d'Ariane trahie ?
Je l'aurai bien voulu. Mais c'en est fait; partons.
THÉSÉE
En vain...
PHÈDRE
Le temps se perd quand nous en consultons. Si vous blâmez la crainte où ce soupçon me livre, J'en répare l'outrage en m1 offrant à vous suivre. Puisqu'à ce grand effort ma flamme se résout, Donnez l'ordre qu'il faut, je serai prête à tout.