LE FESTIN DE PIERRE, ACTE II, SCÈNE III
D. JUAN
Vous n'êtes point encor mariée?
CHARLOTTE
Oh ! non pas, Mais je dois bientôt l'être au fils du grand Lucas : Il se nomme Piarrot. C'est ma tante Phlipotte Qui nous fait marier.
D. JUAN
Quoi ! vous, belle Charlotte, D'un simple paysan être la femme? Non : Il vous faut autre chose ; et je crois tout de bon Que le ciel m'a conduit exprès dans ce village Pour rompre cet injuste et honteux mariage : Car enfin je vous aime ; et malgré les jaloux, Pourvu que je vous plaise, il ne tiendra qu'à vous Qu'on ne trouve moyen de vous faire paraître Dans l'éclat des honneurs où vous méritez d'être. Cet amour est bien prompt, je l'avoûrai; mais, quoi! Vos beautés tout d'un coup ont triomphé de moi ; Et je vous aime autant, Charlotte, en un quart d'heu- Qu'on aimerait une autre en six mois. [re,
CHARLOTTE
Oui?
D. JUAN
Je meure S'il est rien de plus vrai !
CHARLOTTE
Monsieu, je voudrais bien Que ça fut tout comm' ça ; car vous ne m' dites rien Qui ne m' fasse assé zaise, et j'aurais bian envie De n' vous mécroire point : mais j'ai toute ma vie Entendu dire à ceux qui savon bian c' que c'est, Qu'i n'est point de monsieu qui ne soittoujou prêt A tromper queuque fille, à moins qu'ai' n'y regarde.
D. JUAN
Suis-je de ces gens-là? Non, Charlotte.
SGANARELLE
Il n'a garde.
D. JUAN
Le temps vous fera voir comme j'en veux user.
CHARLOTTE
Aussi ie n' voudrais pas me laisser abuser, Voyez-vou : si j' sis pauvre, et native au village, J'ai d' l'honneur tout autant qu'on en ait à mon âge : Et pour tout l'or du monde onn' me pourrait tenter, Si j' pensais qu'en aimant l'en me Y voulût ôter.
D. JUAN
Je voudrais vous l'ôter, moi.? ce soupçon m'offense. Croyez que pour cela j'ai trop de conscience ; Et que, si vos appas m'ont su d'abord charmer, Ce n'est qu'en tout honneur que je vous veux aimer. Pour vous le faire voir, apprenez que dans l'âme J'ai formé le dessein de vous faire ma femme : J'en donne ma parole; et pour vous, au besoin, L'homme que vous voyez en sera le témoin.
Vous m' vouriez épouser, moi?
D. JUAN
Cela vous étonne?
Demandez au témoin que mon amour vous donne ; Il me connaît.
SGANARELLE
Très-fort. Ne craignez rien : allez, Il vous épousera cent fois, si vous voulez ; J'en réponds.
D. JUAN
Eh bien donc, pour le prix de ma flamme, Ne consentez-vous pas à devenir ma femme ?
CHARLOTTE
I faudrait à ma tante en dire un petit mot, Pour qu'ai' en fût contente : al' aime bian Piarrot.
D. JUAN
Je dirai ce qu'il faut, et m'en rendrai le maître. Touchez là seulement, pour me faire connaître Que de votre côté vous voulez bien de moi.
CHARLOTTE
J' n'en veux que trop ; mais vous ?
D. JUAN
Je vous donne ma foi; Et deux petits baisers vont vous servir de gage...
CHARLOTTE
0! monsieur, attendez qu' j'ons fait le mariage ; Après ça, voyez-vous, je vous baiserai tant Que vous n'erez qu'à dire.
Ah ! me voilà content.
Tout ce que vous voulez, je le veux pour vous plaire ; Donnez-moi seulement votre main.
CHARLOTTE
Pourquoi faire ?
D. JUAN
II faut que cent baisers vous marquent l'intérêt...