‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 736 sur 766 · LE COMTE D'ESSEX, ACTE I, SCENE I · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ESSEX, ACTE I, SCENE I

Ce que mes ennemis ont osé m'imputer.

Ainsi, quand l'imposture aurait surpris la reine,

L'intérêt de l'état rend ma grâce certaine ;

Et l'on ne sait que trop, par ce qu'a fait mon bras,

Que qui perd mes pareils ne les recouvre pas.

salsbuky.

Je sais ce que de vous, par plus d'une victoire, L'Angleterre a reçu de surcroît à sa gloire : Vos services sont grands, et jamais potentat N'a sur un bras plus ferme appuyé son état. Mais, malgré vos exploits, malgré votre vaillance, Ne vous aveuglez point sur trop de confiance : Plus la reine, au mérite égalant ses bienfaits, Vous a mis en état de ne tomber jamais, [gne Plus vous devez trembler que trop d'orgueil n'étei- Un amour qu'avec honte elle voit qu'o .i dédaigne. Pour voir votre faveur tout à coup expirer, La main qui vous soutient n'a qu'à se retirer. Et quelle sûreté le plus rare service Donne-t-il à qui marche au bord du précipice ? Un faux pas y fait choir ; mille fameux revers D'exemples étonnants ont rempli l'univers. Souffrez à l'amitié qui nous unit ensemble...

LE comte d'essex. [h] e !

Tout a tremblé sous moi, vous voulez que je trem- L'imposture m'attaque, il est vrai; mais ce bras Rend l'Angleterre à craindre aux plus puissants Il a tout fait pour elle, et j'ai sujet de croire [états. Que la longue faveur où m'a mis tant de gloire De mes vils ennemis viendra sans peine à bout : Elle me coûte assez pour en attendre tout.

SALSBUBY.

L'état fleurit par vous, par vous on le redoute : Mais enfin, quelque sang que sa gloire vous coûte, Comme un sujet doit tout, s'il s'oublie une fois, On regarde son crime, et non pas ses exploits. On veut que vos amis, par de sourdes intrigues, Se soient mêlés pour vous de cabales, de ligues; Qu'au comte de Tyron ayant souvent écrit Vous ayez ménagé ce dangereux esprit; Et qu'avec l'Irlandais appuyant sa querelle, Vous preniez le parti de ce peuple rebelle : On produit des témoins, et l'indice est puissant.

Et que peut leur rapport si je suis innocent ? Le comte -de Tyron, que la reine appréhende, Voudrait rentrer en grâce, y remettre l'Irlande; Et je croirais servir l'état plus que jamais, Si mon avis suivi pouvait faire sa paix. Comme il hait les méchants, il me serait utile A chasser un Coban, un Raleigh, un Cécile, Un tas d'hommes sans nom, qui, lâchement flatteurs, Des désordres publics font gloire d'être auteurs. Par eux tout périra. La reine, qu'ils séduisent, Ne veut pas que contre eux les gens de bien Fin strui- Maîtres de son esprit, ils lui font approuver [sent :

Tout ce qui peut servir à les mieux élever. Leur grandeur se formant par la chute des autres. . .

SALSBURY.

Ils ont leurs intérêts, ne parlons que des vôtres. Depuis quatre ou cinq jours, sur quels justes projets Avez-vous de la reine assiégé le palais, Lorsque le duc d'Irton épousant Henriette...

LE COMTE D'ESSEX

Ah! faute irréparable, et que trop tard j'ai faite! Au lieu d'un peuple lâche et prompt à s'étonner, Que n'ai-je eu pour secours une armée à mener! Par le fer, par le feu, par tout ce qui peut être, .l'aurais de ce palais voulu me rendre maître. C'en est fait ; biens, trésors, rangs, dignités, emploi ; Ce dessein m'a manqué, tout est perdu pour moi,

SALSBURY.

Que m'apprend ce transport?

LE COMTE D'ESSEX

Qu'une flamme secrète Unissait mon destin à celui d'Henriette, Et que de mon amour son jeune cœur charmé Ne me déguisait pas que j'en étais aimé.

SALSBUBY.

Le duc d'Irton l'épouse, elle vous abandonne ; Et vous pouvez penser...

LE COMTE D'ESSEX

Son hymen vous étonne ; Mais enfin apprenez par quels motifs secrets Elle s'est immolée a mes seuls intérêts. Confidente à la fois et fille de la reine, Elle avait su vers moi le penchant qui l'entraîne. Pour elle chaque jour réduite à me parler, Elle a voulu me vaincre, et n'a pu nf ébranler ; Et, voyant son amour, où j'étais trop sensible, Me donner pour la reine un dédain invincible, Pour m'en ôter la cause en m'ôtant tout espoir, Elle s'est mariée... Hé! qui l'eût pu prévoir? Sans cesse, en condamnant mes froideurs pour la Elle me préparait à cette affreuse peine; [reine, Mais, après la menace, un tendre et prompt retour Me mettait en repos sur la foi de l'amour. Enfin, par mon absence à me perdre enhardie, Elle a contre elle-même usé de perfidie. Elle m'aimait, sans doute, et n'a donné sa foi Qu'en m'arracha nt un cœur qui devait être à moi. A ce funeste avis, quelles rudes alarmes ! Pour rompre son hymen j'ai fait prendre les ar- En tumulte au palais je suis vite accouru ; [mes ; Dans toute sa fureur mon transport a paru. J'allais sauver un bien qu'on m'ôtait par surprise ; Mais, averti trop tard, j'ai manqué l'entreprise ; Le duc, unique objet de ce transport jaloux, De l'aimable Henriette était déjà l'époux. Si j'ai trop éclaté, si l'on m'en fait un crime, Je mourrai de l'amour innocente victime ; Malheureux de savoir qu'après ce vain effort

Le duc toujours heureux jouira de ma mort.

SALSBURY.

Cette jeune duchesse a mérité, sans doute, Les cruels déplaisirs que sa perte vous coûte ; Mais dans l'heureux succès que vos soins avaient eu, Aimé d'elle en secret, pourquoi vous être tu? La reine dont pour vous la tendresse infinie Prévient jusqu'aux souhaits...

LE COMTE D'ESSEX

C'est là sa tyrannie.

Et que me sert, hélas ! cet excès de faveur, Qui ne me laisse pas disposer de mon cœur ? Toujours trop aimé d'elle, il m'a fallu contraindre Cet amour qu'Henriette eut beau vouloir éteindre. Pour ne hasarder pas un objet si charmant, De la sœur de Suffolk je me feignis amant. Soudain son implacable et jalouse colère Éloigna de mes yeux et la sœur et le frère. Tous deux, quoique sans crime, exilés de la cour, M'apprirent encor mieux à cacher mon amour. Vous en voyez la suite, et mon malheur extrême. Quel supplice! un rival possède ce que j'aime ! L'ingrate au duc d'Irton a pu se marier! Ah ciel !

SALSBURY.

Elle est coupable, il la faut oublier.

LE COMTE D'ESSEX

L'oublier! et ce cœur en deviendrait capable! Ah ! non, non; voyons-la cette belle coupable. Je l'attends en ce lieu. Depuis le triste jour Que son funeste hymen a trahi mon amour, N'ayant pu lui parler, je viens enfin lui dire...

SALSBURY.

La voici qui paraît. Adieu, je me retire. Quoi que vous attendiez d'un si cher entretien, Songez qu'on veut vous perdre, et ne négligez rien.

Page 1