‹ uvres de P. et Th. Corneille, précédées de la Vie de P. CorneilleChapitre 752 sur 766 · LE COMTE D'ESSEX, SALSBURY · texte numérisé non relu

LE COMTE D'ESSEX, SALSBURY

LE COMTE D'ESSEX

Eh bien, de ma faveur vous voyez les effets. Ce fier comte d'Essex, dont la haute fortune Attirait de flatteurs une foule importune, Qui vit de Fon bonheur tout l'univers jaloux, Abattu, condamné, le reconnaissez-vous?

Des lâches, des méchants, victime infortunée, J'ai bien en un moment changé de destinée ! Tout passe : et qui m'eût dit, après ce qu'on m'a vu , Que je l'eusse éprouvé, je ne l'aurais pas cru.

SALSBURY.

Quoique vous éprouviez que tout, change, tout passe, Rien ne change pour vous si vous vous faites grâce Je viens de voir la reine, et ce qu'elle m'a dit Montre assez que pour vous l'amour toujours agit ; Votre seule fierté, qu'elle voudrait abattre, S'oppose à ses bontés, s'obstine à les combattre. Contraignez-vous : un mot qui marque un cœur

[soumis Vous va mettre au-dessus de tous vos ennemis.

LE COMTE D'ESSEX

Quoi! quand leur imposture indignement m'acca- Pour les justifier je me rendrai coupable? [ble, Et, par mon lâche aveu, l'univers étonné Apprendra qu'ils m'auront justement condamné!

SALSBURY-

En lui parlant pour vous, j'ai peint votre innocence ; Mais enfin elle cherche une aide à sa clémence. C'est votre reine ; et quand, pour fléchir son cour- Elle ne veut qu'un mot, le refuserez-vous? [roux,

LE COMTE D'ESSEX

Oui, puisque enfin ce mot rendrait ma honte extrê- J'ai vécu glorieux et je mourrai de même, [me. Toujours inébranlable, et dédaignant toujours De mériter l'arrêt qui va finir mes jours.

SALSBURY.

Vous mourrez glorieux ! Ah, ciel ! pouvez-vous croire Que sur un échafaud vous sauviez votre gloire! Qu'il ne soit pas honteux à qui s'est vu si haut...

LE COMTE D'ESSEX

Le crime fait la honte, et non pas l'échafaud ; Ou si dans mon arrêt quelque infamie éclate, Elle est, lorsque je meurs, pour une reine ingrate Qui, voulant oublier cent preuves de ma foi, Ne mérita jamais un sujet tel que moi. Mais la mort m'étant plus à souhaiter qu'à craindre, Sa rigueur me fait grâce, et j'ai tort de m'en plain- Après avoir perdu ce que j'aimais le mieux, [dre. Confus, désespéré, le jour m'est odieux. A quoi me servirait cette vie importune, Qu'à m'en faire toujours mieux sentir l'infortune? Pour la seule duchesse il m'aurait été doux De passer... Mais, hélas ! un autre est son époux, Un autre dont l'amour, moins tendre, moins fidèle. . . Mais elle doit savoir mon malheur : qu'en dit-elle ? Me flatté-je en croyant qu'un reste d'amitié Lui fera de mon sort prendre quelque pitié? Privé de son amour pour moi si plein de charmes, Je voudrais bien du moins avoir part à ses larmes. Cette austère vertu qui soutient son devoir Semble à mes tristes vœux en défendre l'espoir : Cependant, contre moi quoi qu'elle ose entreprendre, Je les paye assez cher pour y pouvoir prétendre, Et l'on peut, sans se faire un trop honteux effort, Pleurer un malheureux dont on cause la mort.

SALSBURY.

Quoi ! ce parfait amour, cette pure tendresse Qui vous fit si longtemps vivre pour la duchesse , Quand vous pouvez prévoir ce qu'elle en doit souf- Ne vous arrache point ce dessein de mourir ! [frir, Pour vous avoir aimé, voyez ce que lui coûte Le cruel sacrifice. .

LE COMTE D'ESSEX

Elle m'aima , sans doute ; Et sans la reine, hélas ! j'ai lieu de présumer Qu'elle eût fait à jamais son bonheur de m'aimer.

LE COMTE D'ESSEX

Tout ce qu'un bel objet d'un cœur vraiment iidèle Peut attendre d'amour, je le senlis pour elle : Et peut-être mes soins, ma constance, ma foi, Méritaient les soupirs qu'elle a perdus pour moi. Nulle félicité n'eut égalé la nôtre :

Le ciel y met obstacle, elle vit pour un autre ; Un autre a tout le bien que je crus acquérir; L'hymen le rend heureux: c'est à moi de mourir.

SALSBURY.

Ah ! si, pour satisfaire à cette injuste envie, 11 vous doit être doux d'abandonner la vie, Perdez-la : mais au moins que ce soit en héros ; Allez de votre sang faire rougir les flots, Allez dans les combats où l'honneur vous appelle ; Cherchez, suivez la gloire, et périssez pour elle. C'est là qu'à vos pareils il est beau d'affronter Ce qu'ailleurs le plus ferme a lieu de redouter.

LE COMTE D'ESSEX

Quand contre un monde entier armé pour ma défaite J'irais seul défier la mort que je souhaite, Vers elle j'aurais beau m'avancer sans effroi, Je suis si malheureux qu'elle fuirait de moi. Puisqu'ici sûrement elle m'offre son aide, Pourquoi de mes malheurs différer le remède? Pourquoi lâche et timide, arrêtant le courroux. . .

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