HORACE, ACTE II, SCÈNE III
Ce que je vais vous être et ce que je vous suis Me t'ont y prendre part autant que je le puis: Mais un autre intérêt tient ma joie en contrainte, Et parmi ses douceurs mêle beaucoup de crainte : La guerre en tel éclat a mis votre valeur, Que je tremble pour Albe et prévois son malheur : Puisque vous combattez, sa perte est assurée ; En vous faisant nommer, le destin l'a jurée. Je vois trop dans ce choix ses funestes projets, Et me compte déjà pour un de vos sujets.
hobace. [Rome,
Loin de trembler pour Albe, il vous faut plaindre Voyant ceux qu'elle oublie, et les trois qu'elle nom- C'est un aveuglement pour elle bien fatal [me. D'avoir tant à choisir, et de choisir si mal. Mille de ses enfants beaucoup plus dignes d'elle Pouvaient bien mieux que nous soutenir sa querelle : Mais quoique ce combat me promette un cercueil , La gloire de ce choix m'enfle d'un juste orgueil; Mon esprit en conçoit une mâle assurance ; J'ose espérer beaucoup de mon peu de vaillance; Et du sort envieux quels que soient les projets, Je ne me compte point pour un de vos sujets. Rome a trop cru de moi ; mais mon âme ravie Remplira son attente, ou quittera la vie. Qui veut mourir, ou vaincre, est vaincu rarement; Ce noble désespoir périt malaisément.
Rome, quoi qu'il en soit, ne sera point sujette Que mes derniers soupirs n'assurent ma défaite
CURIACE
Hélas ! c'est bien ici que je dois être plaint. Ce que veut mon pays, mon amitié le craint. Dures extrémités, de voir Albe asservie, Ou sa victoire au prix d'une si chère vie, Et que l'unique bien où tendent ses désirs S'achète seulement par vos derniers soupirs! [dre? Quels vœux puis-je former, et quel bonheur atten- De tous les deux cotés j'ai des pleurs à répandre; De tous les deux cotés mes désirs sont trahis.
HORACE
Quoi ! vous me pleureriez mourant pour mon pays ! Pour un cœur généreux, ce trépas a des charmes ; La gloire qui le suit ne souffre point de larmes, Et je le recevrais en bénissant mon sort, Si Rome et tout l'état perdaient moins en ma mort.
CURIACE
\ vos amis pourtant permettez de le craindre ; Dans un si beau trépas ils sont les seuls à plaindre : La gloire en est pour vous, et la perte pour eux ; Il vous fait immortel, et les rend malheureux : On perd tout quand on perd un ami si fidèle. Mais Flavian m'apporte ici quelque nouvelle.