A M. D’AGINCOURT
A Bons.
Zurich , le 25 juillet 1809.
Monsieur, je donnerais tout au monde pour avoir à cette heure une ligne de vous qui m’assurât seulement que vous vous portez bien. Voilà en vérité mille ans que je n’ai ou de vos- nouvelles. Vouÿ allez dire que c’est ma faute. Non. Quand je vous aurais écrit, jamais vos réponses ne m’eussent atteint, dans les courses infinies que j’ai faites après être parti de Livourne. Cest de là que je vous adressai , ce me semble , ma dernière lettre. Le seul récit de mes voyages depuis ce temps-là vous fatiguerait. Figurez-vous que si j’ai eu un moment de repos, si je me suis arreté quelque part, c’a toujours été sans l’avoir prévu. Ne pouvant jamais dire un jour où je serais le lendemain , quelle adresse vous aurais-je donnée ? Maintenant je suis libre , ou je crois l’être, c’est tout un; et je vais devinez où? à Rome. Cela
LETTRES INÉDITES
n’est-il pas tout simple? Débarrassé de mille sottises qui me tiraillaient en tous sens , je reprends aussitôt ma tendance ca turellc vers le Heu où vous résidez. V^oilà uift phrase de physicien, que quelque jolie femme prendrait pour de la cajolerie; mais vous, monsieur, vous savez bien que c’est la pure vérité. Il est heureux pour moi sans doute que vousiiabitiez justement le pays que je préfère à tout autre; mais fussiez-vous en Sibérie , dès que je me sens libre, j’irais droit à vous.
J’ai dû vous marquer, si tant est que je vous aie écrit de Milan, comme, arrivé là, je quittai sagement mon vilain métier. Mais à Paris, un hasard , la rencontre d’un homme que je croyais mon ami ,
Et, je pense.
Quelque diable aussi me poussant,
je partis pour l’armée d’Allemagne, dans le dessein extravagant de reprendre du service. La fortune m’a mieux traité que je ne méritais, et, tout près d’être Hé au banc, m’a retiré de cette galère. Je vous conterai cela quelque jour. Ce n’est pas matière pour une lettre. Dès que les chaleurs cesseront , je descendrai de ces montagnes , pour aller passer l’hiver avec vous. Cependant écrivez-moi, si peu que vous voudrez; mais écrivezmoi. Deux mots de votre main me seront un témoignage de l’état de vos yeux , et suffiront pour m’apprendre comment vous vous portez.