‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 128 sur 141 · A M. BOISSONADE · texte numérisé non relu

A M. BOISSONADE

i niPLES.

Rome, le 7 octobre 1810.

Monsieur, je viens de lire votre article dans le Journal de l’Empire, où vous parlez beaucoup trop honorablement de moi et de nia trouvaille. Vous me traitez en ami, et je pense qu’ayant eu quelques nouvelles de la petite persécution qu’on m’a suscitée à' cette occasion, vous avez voulu prévenir le public en ma faveur, action d’autant plus méritoire que probablement je ne serai jamais en état de vous en témoigner ma reconnaissance, si ce n’est par des paroles. J’avais souhaité, comme vous savez, qu’il ne fût point question de moi dans les journaux. Mais aujourd’hui qu’on me fait des chicanes qui, sans m’afiliger beaucoup, ne laissent pas de m’importuner, je suis fort aise de me voir loué par un homme comme vous , à qui le public doit s’en rapporter sur ces sortes de choses. Cela pourra engager les satrapes de la littérature à jne laisser en paix , et c’est tout ce que je désire.

A M. CLAVIER

k PAHI8.

Rome, le <3 octobre 1810.

Monsieur, j’envoyai à Paris longtemps y a, comme dit Amyot , dix-huit exemplaires d’umbeau Longus grec, dix-huit des cinquante-deux en tout que j’en ai fait tirer. C’est trop, me direzvous. Où trouverautantdegensà qui foire ce cadeau? Vous avez

Sd.» LETTBES 1 MÉDITÉS,

raison, mais enCn il y en a , de ces dix-huit, un pour vous , et celui-là du moins sera bien placé; un pour M. Bosquillon, un pour le docteur Coray ; ceux-là encore sont en bonnes mains. J'ai adressé le tout à madame Marchand , ma cousine , dont vous savez la demeure, et qui doit en être la distributrice. Voilà qui va bien jusque-là ; mais le mal est que je n’ai de nouvelles ni de ma cousine ni de Longus. Tai adressé directement à vous et à quelques personnes le morceau inédit imprimé à part. Mais je vois par votre lettre du 28 septembre , et par l’article de Boissonade dans le Journal de l’Empire, que rien n’est parvenu à Paris, ou n’a été remis à sa destination. Il faut assurément que les Italiens zélés pour la littérature aient tout fait saisir à la poste, comme ils ont fait saisir ma pauvre traduction par un ordre d’en haut. Pareil ordre est venu ici de conflsquer tout de même le grec, c’est-à-dire vingt exemplaires environ qui m’en étaient demeùrés. Il y en a heureusement huit ou dix dans différentes mains, et voilà madame de Humboldt qui en emporte un en Allemagne, où il sera réimprimé. Ainsi la rage italienne , secondée de toute l’iniquité des satrapes de l’intérieur, de la police et autre engeance malfaisante, n’y saurait mordre à présent. Un de ces derniers, se disant directeur de la librairie, a écrit ici au préfet une lettre fort mystérieuse, qui ne m’a été communiquée qu’en partie. J’ai répondu succinctement à ce qu’il demande; et pour conclusion je le prie de se contenter de mon livre, que je lui abandonne volontiers, trop heureux si je sauve ma personne de ses mains redoutables. Je l’assure que je ne ferai jamais aucune réclamation de mes griffonnages saisis par lui , convaincu qu’il aurait pu me saisir moi-même, et me faire pendre avec autant de justice. Je loue autant sa clémence , et suis avec grand respect son trèshumble serviteur.

Tattends impatiemment votre Archéologie. Cela me viendra fort à propos. Bonne provision pour cet hiver, que je compte passer encore ici.

Gail me paraît trop sot pour être ridicule; en le montrant au doigt vous lui ferez trop d’honneur, et à vous peu ; et puis la belle matière à remuer pour vous que son dégobillage ! Fi laissez-le là. Jam foetet.

Si j’avais su que quelqu’un songeât à répondre aux Italiens sur

ÉCRITES DE FBARCE ET d’iTAI.IE. 549

la grande affaire delà taclie d’encre, je n’aurais pas pris la peine (l’écrire et d’imprimer une longue diatribe» que je vous ai envoyée , mais que probablement vous ne recevrez point, vu l’embaigo mis à la poste sur tout ce qui vient de moi. Je suis tenté de croire, comme Rousseau, que tout le genre humain conspire contre moi. J’en rirais , si j’étais sûr qu’on ne touchât qu’à mon grec. Boissonade m’a trop bien traité dans son journal. Je l’avais prié de ne dire mot de moi ni de mes oeuvres; mais sans doute il aura voulu secourir un opprimé et me défendre un peu , voyant que je ne me défendais pas moi-méme.

Je passe ici mon temps assez bien avec quelques amis et quelques livres. Je les prends comme je les trouve; car si on était difficile, on ne lirait jamais, et ou ne verrait personne. II y a plaisir avec les livres, quand on n’en fait point, et avec des amis, tant qu’on n’a que faire d’eux. J’ai renoncé aux manuscrits : c’est une étude trop périlleuse. Ceux du Vatican s’en vont tout doucement en Allemagne et en Angleterre. Le pillage en fut commencé par le révérend père Aitieri, bibliothécaire. Il les vendait cher, cent dix sous le cent, comme Sganarelleses fagots. Je crois qu’on les a maintenant à meilleur marché. IMais notez ceci, je vous en prie. Aitieri vend les manuscrits dont il a la garde; il est pris sur le fait; on trouve cela fort bon; personne n’en dit mot; on lui donne un meilleur emploi. Moi je fais un pâté d’encre, tout le monde crie haro! J’ai beau dépenser mon argent, traduire, imprimer à mes frais un texte nouveau , je n’en suis pas moins pendable, et rien que la mort n’est capable, etc. Je vous embrasse. Mille respects à maciame Clavier.

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