‹ Œuvres de P.L. Courier précédées de sa vieChapitre 36 sur 141 · RÉPONSE AUX LETTRES ANONYMES · texte numérisé non relu

RÉPONSE AUX LETTRES ANONYMES

jamais ne nous leurra de la liberté de la presse ni d’aucune liberté. Un peu Turc dans sa manière , il mettait au bagne ce bon peuple, mais sans l’abuser le moins du monde; et ne nous cacha point sa royale pensée, qui fut toujours d’avoir en propre nos corps et nos biens seulement. Des âmes , il en faisait peu de cas ; ce n’est que depuis lui qu’on a compté les âmes. Voulant parler tout seul , il imposa silence à nous premièrement, puis à l’Europe entière, et le monde se tut : personne ne souffla , homme ne s’en plaignit; ayant cela de commode, qu’avec lui on savait du moins à quoi s’en tenir. J'aime cette façon , et j’ai tâté de l’autre. La Charte vint , on me dit : Parlez, vous êtes libre , écrivez , imprimez; la liberté de la presse et toutes libertés vous sont garanties. Que craignez- vous? Si les puissants se fâchent, vous avçz le jury et la publicité, le droit de pétition; vos députés à vous, élus, nommés par vous. Ils ne souffriraient pas que l’on vous fasse tort. Parlez un peu pour voir; dites-nous quelque chose. Moi pauvre, qui ne connaissais pas le gouvernement provocateur, pensant que c’était tout de bon , j’ouvre la bouche, et dis : .ïe voudrais s’il vous plaisait, ne pas payer Chambord. Sur ce mot , on me prend , on me met en prison. Sorti , je ne pus croire , tant j’étais démon pays, qu’il n’yeûtà cela quelque malentendu. Us m’auront mal compris, me disais-je, assurément. Un peu de sens commun (chose rare!) eût suffi pour me tirer d'erreur : mais , imbu de ma Charte et de mes garanties , persuadé qu’on m’écouterait sans mauvaise humeur, cette fois je hasarde une autre requête. Si c’était , dis-je , tenant mon chapeau à deux mains, si c’était votre bon plaisir de nous laisser danser devant notre logis le dimanche Gendarmes, qu’on le mène en pri-

son; maximum de la peine, amende, etc. Du jury, point de nouvelles; droit de pétition, chansons; mes députés, ils sont à moi comme mon préfet à peu près. La publicité des jugements ; savez-vouâ, monsieur, de que c’est ? Mes ennemis pourront, s’ils le jugent à propos , imprimer ma défense dans des feuilles à eux , me faire dire cent sottises; à eux il est permis de déduire mes raisons comme ils veulent au public; à moi, à mes amis, détendu d’en dire mot, de réfuter, de démentir en aucune façon les réponses absurdes et les impertinences qu’il leur aura plu m’attribuer. Voilà ce aue je gagne à la publicité des débats ju-

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diciaires. Heureux, cent fois heureux, ceux que Laubardemont faisait condamner à huis clos, par ordre de Son Éminence! ils étaient opprimés , mais non déshonorés.

Ce langage est monarchique , de tels sentiments ne sont point du tout républicains; et si je me contente, en pareille matière, des formes usitées sous ce grand cardinal , je ne suis pas si Romain que vous l’imaginez. Sur quel fondement? je ne sais, et ne devine pas davantage ce qui vous a pu faire croire que je n’aimais ni le duc d’Orléans , ni aucun prince. Assurément rien n’est plus loin de la vérité. J’aime , au contraire , tous les princes, et tout le monde en général ; et le duc d'Orléans particulièrement ( voyez comme vous vous trompiez), parce qu’étant né prince il daigne être honnête homme. Du moins n’entends-je point dire qu’il attrape les gens. Nous n’avons , il est vrai , aucune affaire ensemble , ni pacte , ni contrat. Il ne m’a rien promis, rien juré devant Dieu ; mais , le cas avenant , je me fierais à lui , quoiqu’il m’en ait mal pris avec d’autres déjà. Si faut-il néanmoins se lier à quelqu'un. Lui et moi nous n’aurions, m’est avis, nulle peine à nous accommoder; et l’accord fait, je pense qu’il le tiendrait sans fraude, sans chicane, sans noise, sans en délibérer avec de vieux voisins, gentilshommes et autres, qui ne me veulent point de bien , ni en consulter les jésuites. Voici ce qui me donne de lui cette opinion. 11 est de notre temps, de ce siècle-ci , non de l’autre , ayant peu vu , je crois , ce qu’on nomme ancien régime.

Il a fait la guerre avec nous, d’où vient, dit-on, qu’il ii’a'pas peur des sous-officiers : et depuis , émigré malgré lui , jamais ne la fit contre nous , sachant trop ce qu’il devait à la terre natale, et qu’on ne peut avoir raison contre son pays. Il sait cela, et d’autres choses qui ne s’apprennent guère dans le rang où il est Son bonheur a voulu qu’il en ait pu descendre, et, jeune, vivre comme nous. De prince, il s’est fait homme. En France, il combattait nos communs ennemis; hors de France, les sciences occupaient son loisir. De lui n’a pu se dire le mot : Rien oublié ni rien appris. Les étrangers l’ont vu s’instruire, et non mendier.

Il n’a point prié Pitt ni supplié Cobourg de ravager nos champs, de brfder nos villages, pour venger les châteaux ; de retour, n’a point fondé des messes, des séminaires, ni doté des couvents à vos dépens; mais, sage dans sa vie, dans ses mœurs, donne un

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exemple qui préclie mieux que les missionnaires. Bref, c’est un homme de bien. Je voudrais , quanta moi, que tous les princes lui ressemblassent î aucun d’eux n’y perdrait, et nous y gagnerions : ou je voudrais qu’il fût maire de la commune; j’entends, s’il se pouvait ( hypothèse toute pure ) , sans déplacer personne ; je liais les destitutions. 11 ajusterait bien des choses , non-seulement par cette sagesse que Dieu a mise en lui, mais par une 'vertu non moins considérable et trop peu célébrée : c’est son économie, qualités! l’on veut bourgeoise, que la cour abhorre^ dans un prince , et qui n’est pas matière d’éloge académique, ni d’oraison funèbre; mais pour nous si précieuse, pour nous administrés, si belle dans un maire, si... comment dirai-je? divine qu’avec celle-là je le tiendrais quitte quasi de toutes les autres.

Lorsque j’en parle ainsi , ce n’est pas que je le connaisse plus que vous, ni peut-être autant, ne l’ayant même jamais vu. Je ne sais que ce qui se dit; mais le public n’est point sot, et peut juger les princes, car ils vivent en public. Ce n’est pas non plus que je veuille être son garde-champêtre, au cas qu’il devienne maire. Je ne vaux rien pour cet emploi, ni pour quelque autre que ce soit : capable tout au plus de cultiver ma vigne , quand je ne suis pas en prison. J’y serais, je crois, moins souvent; mais cela même n’étaut pas sûr, je puis dire que tout changement dans la mairie et les adjoints, pour mon compte, m’est indifférent. Au reste, ce qu’on pense de lui généralement , vous l’avez pu voir ou savoir ces jours-ci , lorsqu’il parut au théâtre avec sa famille. On ne l’attendait pas; l’assemblée n’était point composée , préparée comme il se pratique pour les grands. Cétait bicu là le public, et il n’y avait rien que l’on pût soupçonner d’être arrangé d’avance. La police n’eut point de part aux marques d’affection qui lui furent données en cette occasion ; ou si de fait elle était là, comme on le peut croire aisément, partout mvisible et présente, ce n’était pas pour accueillir le duc d’Orléans. Il entra, on le vit; et les mains et les voix applaudirent de toutes parts. On n'a point mis , que je sache, le parterre en jugement, ni traduit l’assemblée à la salle Saint-Martin. Aussi ne crois-je pas, moi qui l’ai loué moins haut de qu’il a fait de louable, que ce soit pour cela qu’on me réemprisonne. Mais vous pouvez être là-dessus beaucoup mieux instruit.

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Ainsi , contre votre opinion , monsieur, j’aime le duc d'Orléans ; mais son ami, je le ne suis pas, comme ces gens le croient, dites-vous. A moi tant d'honneur n’appartient ; et, sans vouloir ■examiner (ce dont on a douté quelquefois)si les princes ont des amis, ou si lui, moins prince qu’un autre, ne pourrait pas faire exception , je vous dirai que j’ai toujours ri de Jean-Jacques llousseau, philosophe, qui ne put souffrir ses égaux, ni s’en faire supporter, et en toute sa vie crut n’avoir eu d’ami que le prince de Conti.

Lien moins suis-je son partisan ; car il n’a point de parti , preinièrernent. Le temps n’est plus où chaque prince avait le sien et jamais je ne serai du parti de personne. Je ne suivrai pas un homme, ne cherchant pas fortune dans les révolutions, contrerévolutions, qui se font au profit de quelques-uns. Né d’abord dans le peuple, j’y suis resté par choix. 11 n’a tenu qu’à moi d’en sortir comme tant d’autres qui , pensant s’ennoblir, de fait ont dérogé. Quand il faudra opter suivant la loi de Solon , je serai du parti du peuple, des paysans comme moi.

Accusez réception , s’il vous plaît, de la présente.

Vérctz, le 6 février 1823.

Vous êtes deux qui m’engagez à faire encore des pétitions. A votre aise vous en parlez , et vous n’irez pas en prison pour les avoir lues. Mais moi, voyez ce qu’a pensé me coûter la dernière. Quinze mois de cachot et mille écus d’amende, sont-ce des bagatelles? De(»mbiens’èn est-il fallu <|ue je ne fusse condamné? I.,es juges ont trouvé mou fait répréhensible, et plus répréhensible encore mon intention. La police, dans sa plainte, me dénonce comme un homme profondément pervers: messieurs de la police m’ont déclaré pervers, et ont signé Delavau , Vidocq , etc. Je prenais patience. Mais ce procureur du roi , m’accuser de cynisme! Sait-il bien ce que c’est , et entend-il le grec? Ctjnos signifie chien; cynisme, acte de chien. M’insulter en grec, moi helléniste juré! j’en veux avoir raison. Lui rendant grec pour grec, si je l’accusais iX'ânisme, que répondrait-il ? mot. Il serait étonné. Quand il me donne du chien, si je lui donne de l’âne,

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pourvu toutefois que ce ne soit pas dans l’exercice de ses fonctions, serons-nous quittes? je le crois.

Voilà pourtant , mes chers anonymes , comme on traite votre correspondant, pour avoir demandé à danser le dimanche; et notez bien , peut-être n’aurais-je pas dansé, s’il m’eût été permis : on n’use pas de toute permission qu’on obtient. Peut-être ensuite m’eût-on fait danser malgré moi ; car ces choses arrivent : tel, dont je tais le nom, sollicita la guerre, et, contraint de la faire, enrage. Mais que serait-ce, si j’allais demander, comme vous le voulez, la punition du prêtre qui a tué sa maîtresse , ou le mariage de celui qui a rendu la sienne grosse? Alors triompherait le procureur du roi; la morale religieuse me poursuivrait , aidée de la morale publique et de toutes les morales , hors celle que nous connaissons, que longtemps nous avons crue la seule.

D’ailleurs je ne suis pas si animé que vous contre ce curé de Saint-Quentin. Je trouve dans son état de prêtre de quoi, non l’excuser, mais le plaindre. 11 n’eût pas tué assurément sa seconde maîtresse , s’il eût pu épouser la première devenue grosse, et qu’il a tuée aussi, selon toute apparence. Voici comme on conte cela , dont vous semblez mal informés.

Il s’appelle Mingrat; n’avait guère plus de vingt ans quand, au sortir du séminaire, on le fit curé de Saint-Opre, village à six lieues de Grenoble. Là , son zèle éclata d’abord contre la danse et toute espèce de divertissement. Il défendit ou fit défendre par le maire et le sous-préfet , qui n’osèrent s’y refuser, les assemblées, bals, jeux champêtres, et fit fermer les cabarets, nonseulement aux heures d’office , mais , à ce qu’on dit, tout le jour les dimanches et fêtes. Je n’ai pas de peine à le croire; nous voyons le curé de Luynes défendre aux vignerons de boire le jour de Saint- Vincent, leur patron. L’autre entreprit de reformer l’habillement des femmes. Les paysannes en manches de chemise, ayant le bras tout découvert , lui parurent un scandale affreux.

Remarquez que sur ce point les prêtres ont varié. Menot , du temps de Henri II , prêcha contre les nudités eu termes moins décents peut-être que la chose qu’il reprenait. Aussi firent Maillard, Barlette, Feu-Ardent et le petit Feuillant. Cest même le

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