PROJET D’AMÉLIOR.\TION DE L’AGRICULTURE
PAR l. BDJADLT,
Avocat, a. Melle, département des Deux-Sèvres.
Brochure de cinquante pages où l’on trouve des calculs, des remarques, des idées dignes de l’attention de tous ceux qui ont étudié cette matière. L’auteur aime son sujet , le traite en homme instruit , et dont les feonnaissances s’étendent au delà. Il ne tiendrait qu’à lui d’approfondir les choses qu’il effleure en passant ; plein de zèle d’ailleurs pour le bonheur public et la gloire de l’État , il conseille au gouvernement ^'encourager l' agriculture. Il veut qu’on dirige la nation vers l'économie rurale , qu'on instruise les cultkaleurs , et il eu indique les moyens. Rien n’est mieux pensé ni plus louable. Mais , avec tout cela , il ne contentera pas les gens , en très-grand nombre, qui sont persuadés que toute influence du pouvoir nuit à l’industrie, et qui croient gouvernement synonyme é' empêchement , en ce qui concerne les arts. Ils diront à M. Bujault : Laissez le gouvernement perce-
voirdes impôts et répandre des grâces; mais, pour Dieu , neTengacez point à se mêler de nos affaires. Souffrez, s’il ne peut nous oublier , qu’il pense à nous le moins possible. Ses intentions à notre égard sont sans doute les meilleures du monde , ses vues toujours parfaitement sages , et surtout désintéressées; mais, par une fatalité qui ne se dément jamais , tout ce qu’il encourage lanpiiit, tout ce qu'il dirige va mal ,tout ce qu’il conserve périt , hors les maisons de jeu et de débauclie. L’0|)éra, peut-être, aurait peine à se passer du gouvernement; mais nous , nous ne sommes pas brouillés avec le public. Laboureurs, artisans, nous ne l’ennuyons pas , même en chantant ; à qui travaille, il ne faut que la liberté. »
Voilà ce que l’on pourra dire , et que certainement diront à M.Bujault les partisans du libre exercice de l’industrie. Mais les mêmes gens l'approuveront, lorsqu’il reproche aux oisifs, dont abondent la ville et la campagne, aux jeunes gens, et, chose asssurément remarquable, aux grands propriétaires de terres, leur dédain pour l’agriculture, suite de cette fureur pour les places, qui est un m.il ancien chez nous, et dont Philippe de Comines, il y a plus de trois cents ans , a fait des plaintes toutes pareilles, //.vre’onf , dit-il , souci de rien , parlant des Français de son temps, sinon d'offices et états , que trop bien ils savent faire valoii , cause principale de mouvoir guerres et rébellions. Les choses ont peu changé ; seulement cette convoitise des offices et états (curée autrefois réservée à nobles limiers) est devenue plus âpre encore , depuis que tous y peuvent prétendre, et ne donne pas peu d’affaires au gouvernement. Quelque multiplié que paraisse aujourd’hui le nombre des emplois , qui ne se compare plus qu’aux étoiles du ciel et aux sables de la mer , il n’a pourtant nulle proportion avec celui des demandeurs, et on est loin de pouvoir contenter tout le monde. Suivant un calcul modéré de M. Bujault, il y a maintenant en France, pour chaque place, dix aspirants, ce qui , en supposant seulement deux cent mille emplois, fait un effectif de deux millions de solliciteurs actuellement dans les antichambres, le chapeau dans ta main, se tenant sur leurs membres , comme dit un poëte ' : accordons qu’ils ne fassent nul mal ( ainsi la charité nous oblige à lecroire ),
' Régnier, Satires.
LETTBES
ils pourraient faire quelque bien , et par une honnête industrie fuir les tentations du malin. C’est ce que voudrait M. Bujault . et qu’il n’obtiendra pas, selon toute apparence : l’esprit du siècle s’y oppose. Chacun maintenant cherche à se placer , ou , s’il est placé, à se pousser. On veut être quelque chose. Dès qu’un jeune homme sait faire la révérence , riche ou non , peu importe , il se met sur les rangs ; il demande des gages , en tirant un pied derrière l’autre : cela s’appelle se présenter ; tout le monde se présente pour être quelque chose. On est quelque chose en raison du mal qu’on peut faire. Un laboureur n’est rien ; un homme qui cultive , qui bâtit, qui travaille utilement . n’est rien. Un gendarme est quelque chose ; un préfet est beaucoup ; Bonaparte était tout. Voilà les gradations de l’estime publique, l’échelle de la considération suivant laquelle chacun veut être Bonaparte , sinon préfet , ou bien gendarme. Telle est la direction générale des esprits, la même depuis longtemps, et non prête à changer. Sans cela , qui peut dire jusqu’où s’élancerait le génie de l’invention ? où atteindrait avec le temps l’industrie humaine , à laquelle Dieu sans doute voulut mettre des bornes , en la détournant vers cet art de se faire petit pour complaire , de s’abaisser, de s’effacer devant un supérieur, de s’ôter à soi même tout mérite , toute vertu , de s’anéantir , seul moyeu d’être quelque chose ?
LETTRE IV
Véretz, 10 septembre !819.
Monsieur,
Quelqu'un se plaint , dans une de vos feuilles, que, sous prétexte de vacances, on lui a refusé l’entrée de la Bibliothèque du Roi. Je voisce que c’est, on l’a pris pour un de ces curieux, comme il en vient là fréquemment, qui ne veulent que voir des livres, et j gênent les gens studieux. Ceux-ci n’ont point à craindre un sem- | bfable refus, et la Bibliothèque pour eux ne vaque jamais. Aux autres on assigne certains jours , certaines heures, ordre fort | sage ; votre ami , pour peu qu’il y veuille réfléchir , lui-piême en conviendra. S’il m’en croit , qu’IÎ retourne à la Bibliothèque,
AU BEDACTEUB DD CENSEUB.
et , parlant à quelqu’un de ceux qui en ont le soin , qu’il se fasse connaître pour être de ces hommes auxquels il faut, avec des livres , silence , repos , liberté ; je suis trompé , s’il ne trouve des gens aussi prompts à le satisfaire que capables de l’aider et de le diriger daus toutes sortes de recherches. J’en ai fait l’expérience ; d’autres la font chaque jour à leur très-grand profit. Après cela , s’il a voyagé , s’il a vu en Allemagne les livres enchaînés , en Italie ;o!/?ÿé.v, c’est-à-dire biffés, raturés, mutilés, par la cagoterie, enfermés le plus souvent, ne se communiquer que sur un ordre d’en haut, il cessera de se plaindre de nos bibliothèques , de celle-là surtout ; enfin il avouera , s’il est de bonne foi , que cet établissement n’a point de pareil au moude , pour les facilités qu’y trouvent ceux qui vraiment veulent étudier.
Quant au factionnaire suisse qu’il a vu à la porte, ce n’étaient pas sans doute les administrateurs qui l’avaient placé là. Rarement les savants posent des sentinelles, si ce n’est dans les guerres de l’École de droit. Je ne connais point messieurs de la Bibliothèque assez pour pouvoir vous rien dire de leurs sentiments; mais je les crois Français, et je me persuade que, s’il dépendait d’eux , on ferait venir d'Amiens des gens pour être suisses, puisque enfin il en faut dans la garde du roi.
LETTRE V
Vérctz, 18 octobre 1819.
Monsieur,
Le hasard m’a fait tomber entre les mains une lettre d’un procureur du roi à un commandant de gendarmes. En voici la copie , sauf les noms que je supprime.
Monsieur le commandant , veuillez faire arrêter et conduire en prison un tel , de tel endroit.
Voilà toute la lettre. Je crois , si vous l’imprimez , qu’on vous en saura gré. Le public est intéressé dans une pareille correspondance ; mais il n’en connaîtd’ordinaire que les résultats. Ceci est bref, concis; c’est le style impérial , ennemi des longueurs et des explications. Veuillez mettre en prison, cela dit tout. Ou n’a-
LETTBES
joute pas : car tel est notre plaisir. Ce serait rendre raison , alléguer un motif; et, en style de l’empire, on ne rend raison de rien. Pour moi , je suis charmé de ce petit morceau.
Quelqu’un pourra demander (car on devient curieux, et le moufle s’avise de questions maintenant qui ne se faisaient pas autrefois ), on demandera peut-être combien de gens en France ont le droit ou le pouvoir d’emprisonner qui bon leur semble , sans être tenus de dire pourquoi. Est-ce une prérogative des procureurs du roi et de leurs substituts? Je le croirais, quant à moi. Ces places sont recherchées ; ce n’est pas pour l'argent Ou en donnait jadis , on en donnait beaucoup pour être procureur du roi Fouquet vendit sa charge dix-huit cent mille francs, cinq millions d’aujourd’hui, et elles coûtent à présent bien plus que de l’argent. Ce qu’achètent si cher d’honnêtes gens , c’est l’honneur ( l’honneur seul peut flatter un esprit généreux ), ce sont les privilèges attachés à ces places. En est-il en effet de plus beau, de plus grand que de pouvoir dire : Gendarmes , qu’on l’arrête, qu’on le mène en prison. Cela nesent pas du tout le robin, l’homme de loi. On ne voit rien là dedans de ces lentes et pesantes formalités de justice que le cardinal de Retz reproche, avec tant de raison , à la magistrature , et qui , tant de fois , le firent enrager, comme lui-même le raconte.
Il ne se plaindrait pas maintenant ; tout a changé au delà même decequ’il eût pu désirer alors. Notre jurisprudence, nos lois sont prévôtales; nos magistrats aussi doivent être expéditifs et le sont. Vite, tôt; emprisonnez, tuez; on n’aurait jamais fait s’il fallait tant d’ambages et de circonlocutions. Tout chez nous porte en»preint le caractère de ce héros, le génie du pouvoir, qui faisait en une heure une constitution , en quelques jours un code pour toutes les nations, gouvernait à cheval, organisait en poste, et fonda , en se débottant, un empire qui dure encore.
Tout bien considéré, le parti le plus sûr, c’est de respecter fort les procureurs du roi, leurs substituts et leurs clercs; de les éviter, de fuir toute rencontre avec eux, tout démêlé; de leur céder non-seulement le haut du pave, mais tout le pavé, s’il se peut. Car enfin , on le sait , ce sont des gens fort sages , qui ne mettent en prison que pour de bonnes raisons, exempts de passions, calmes, imperturbables , des hommes éprouvés sous le
grand Napoléon, qui, cent fois dans le cours de sa gloirepassée, tenta leur patience et ne fa point lassée. Mais ce ne sont pas des saints ; ils peuvent se fâcher. Un mot avec paraphe , le commandant est là. Veuillez et aussitôt gendarmes de courir, prison
de s’ouvrir ; quand vous y serez , la Charte ne vous en tirera pas. ’ Vous pourrez rêver à votre aise la liberté individuelle. Non , respectons les gens du roi, ou les gens de l’empereur, qui happent au nom du roi. C’est le conseil que je prends pour moi, et que je donne à mes amis.
Mais je me suis trompé. Monsieur, je m’en aperçois; ce n’est pas là toute la lettre du procureur du roi : avec ce que je vous ai transcrit , il y a quelque chose encore. Il y a d'abord ceci : Le procureur du roi , à M. le commandant de la gendarmerie. Monsieur le commandant , et puis , fai l'honneur d'être , Mons*ej.r le commandant , avec considération , votre très-humbk et très-obéissant serviteur.
Le tout s’accorde parfaitement avec veuillez mettre en prison, ye^iillez , c’est comme ondit : Faites-moi l’amitié, obligez-mov de grâce, rendez-moi ce service, à 1a charge d'autant. /e sMîir votre serviteur , cela s’entend. Il est serviteur du gendarme qui, au besoin , sera le sien; ils sont serviteurs l’un de l’autre contre l'administré qui les paye tous deux ; car l’homme qu’on emprisonne est un cultivateur. C’est un bon paysan qui a déplu au maire en lui demandant de l’argent. Celui-ci , par le moyen du procureur du roi, dont il est serviteur , a fait juger et condamner l’insolent vilain , que ledit procureur du roi , par son serviteur le gendarme , a fait constituer ès-prisous. C’est l’histoire connue ; cela se voit partout.
Oh ! que nos magistrats donnent de grands exemples ! quelle sévérité! quelle exactitude scrupuleuse dans l’observation de toutes les formes de la civilité! Celui-ci peut-être oublie dans sa lettre quelque chose, comme défaire mention d’un jugement; mais il n’oubliera pas le très-humble serviteur, l’honneur d’être, et le reste, bien plus important que le jugement, et tout, pour Dionsieur le gendarme. Au bourreau , sans doute , il écrit : Monsieur le bourreau, veuillez tuer, et je suis votre serviteur. Les procureurs du roi ne sont pas seulement d’honnêtes gens, ce sont encore des gens fort honnêtes. Leur correspondance est civile
LETTRES
comme les parties de monsieur Fleurant. Mais on pourrait leur dire aussi comme le malade imaginaire : Ce n’est pas tout (têtre civil, ce n’est pas tout pour un magistrat d’être serviteur des gendarmes : il faudrait être bon et ami de l’équité.
LETTRE VL
Véretz,i2 novembre (Si9.
Monsieur ,
Dans ces provinces, nous avons nos bandes noires, comme vous à Paris, à ce que j’entends dire. Ce sont des gens qui n’assassinent point, mais ils détruisent tout. Ils achètent de gros biens pour les revendre en détail , et de profession décomposent les grandes propriétés. C’est pitié de voir quand une terre tombe dans les mains de ces gens-là ; elle se perd, disparaît. Château, chapelle , donjon , tout s’en va, tout s'abîme. Les avenues rasées, labourées de çà , de la , il n’en reste pas trace. Où était l’orangerie s’élève une métairie , des granges, des étables pleines de vaches et de cochons. Adieu bosquets , parterres, gazons, allée.s d’arbrisseaux et de fleurs ; tout cela morcelé entre dix paysans , l’un y va fouir des haricots , l’autre de la vesce. Le château , s’il est vieux, se fond en une douzaine de maisons qui ont des portes et des fenêtres; mais ni tours, ni créneaux, ni ponts-levis, ni cachots , ni antiques souvenirs. I.e parc seul demeure entier, défendu par de vieilles lois, qui tiennent bon contre l’industrie ; car on ne permet pas de défricher les bois dans les cantons les mieux cultivés de la France , de peur d’être obligé d’ouvrir ailleurs des routes , et de creuser des canaux pour l’exploitation des forêts. Enfin , les gens dont je vous parle se peuvent nommer les fléaux de la propriété. Ils la brisent , la pulvérisent , l’éparpillent encore après la révolution , mal voulus pour cela d’un chacun. On leur prête, parce qu’ils rendent, et passent pour exacts; mais d’ailleurs on les hait, parce qu’ils s’enrichissent de ces spéculations ; eux-mêmes paraissent en avoir honte, et n’osent quasi se montrer. De tous côtés on leur crie ftepp ! /lepp! Il n’est si mince autorité qui ne triomphe de les surveiller. Leurs procès ne sont jamais douteux , les juges se font parties
contre eux. Ces gens me semblent bien à plaindre , quelques succès qu’aient, dit-on, leurs opérations, quelques prolits qu’ils puissent faire.
Un de mes voisins, homme bizarre, qui se mêle de raisonner, parlant d’eux l’autre jour, disait : Ils ne font de mal à personne, et font du bien à tout le monde; car ils donnent à l’un de l’argent pour sa terre, à l’autre de la terre pour son argent ; cliacun a ce qu’il lui faut, et le public y gagne. On travaille mieux et plus. Or , avec plus de travail , il y a plus de produits, c’est-à-dire plus de richesse , plus d’aisance commune , et , notez ceci, plus de mœurs , plus d’ordre dans l’État comme dans les familles. Tout vice vient d’oisiveté, tout désordre public vient du manque de travail. Ces gens donc, chaque fois que simplement ils achètent une terre et la revendent fort bien , font une chose utile; très-utile et très-bonne, quand ils achètent d’un pour revendre à plusieurs; car, accommodant plus de gens, ils augmentent d’autant plus le travail , les produits, la richesse, le bon ordre , le bien de tous et de chacun. Mais lorsqu’ils revendent et partagent cette terre à des hommes qui n’avaient point de terre, alors le bien qu’ils font est grand, car ils font des propriétaires , c’est-à-dire d’honnêtes gens, selon Cônie de Médicis. Attec trois aunes de drap fin, disait-il, je fais un homme de bien, avec trois quartiers de terre il aurait fait un . saint. En effet, tout propriétaire veut l’ordre , la paix , la justice hors qu’il ne soit fonctionnaire ou pense à le devenir. Faire propriétaire, sans dépouiller personne, l’homme qui n’est que mercenaire; donner la terreau laboureur, c’est le plusgraud bien qui se puisse faire en France , depuis qu’il n’y a plus de serfs à affranchir. C’est ce que font ces gens.
Mais une terre est détruite; mais le château, les souvenirs,
les monuments, l’histoire Les monuments se conservent où
les hommes ont péri , à Balbek , à Palmyre , et sous la cendre du Vésuve; mais ailleurs l’industrie, qui renouvelle tout, leur fait une guerre continuelle. Rome elle-même a détruit ses antiques édifices , et se plaint des Barbares. Les Goths et les Vandales voulaient tout conserver. Il n’a pas tenu à eux qu’elle ne demeurât, et ne soit aujourd’hui telle qu’ils la trouvèrent. Mais . malgré leurs édits portant peine de mort contre quiconque endom-
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mageait les statues et les monuments, tout a disparu , tout a pris une forme nouvelle. Et où en serait-on? que deviendrait le monde, si chaque âge respectait, révérait, consacrait, à titre d’ancienneté, toute œuvre des âges passés, n’osait toucher à rien, défaire ni mouvoir quoi que ce soit ? scrupule de madame de Harlai , qui , plutôt que de remuer le fauteuil et les pantoufles du feu chancelier, son grand-père, toute sa vie vécut dans sa vieille, incommode et malsaine maison. M. Marcellus chérit, dans les forêts , le souvenir des druides , et , pour cela , ne veut pas qu’on exploite aucun bois, qu’on abatte même un arbre, le {>lus creux , le plus caduc, tout , de peur d’oublier les sacrifices humains et les dieux teints de sang de ces bons Gaulois nos aïeux. Il défend sant qu’il peut , en mémoire du vieux âge, les ronces , les broussailles, les landes féodales, que d’ignobles guérets chaque jour envahissent. Les souvenirs ! dit-on. Est-ce par les souvenirs que se recommandent ces châteaux et ces cloîtres gothiques? Autour de nous, Chenonceaux, le Plessis-lès-Tours, Blois, Amboise, Marmoutiers, que retracent-ils à l’esprit? de honteuses débauches, d’infâmes trahisons, des assassinats, des massacres, des supplices, des tortures, d’exécrables forfaits, le luxe et ia luxure, et la crasse ignorance des abbés et des'moines, et pis encore, l’hypocrisie. Les monuments, il faut l’avouer, pour la plupart ne rappellent guère que des crimes ou des superstitions . dont la mémoire, sans eux, dure toujours assez; et s’ils ne sont utiles aux arts comme modèles , ce qui se peut dire d’un petit nombre, que g-agne-ton à les conserver, lorsqu’on en ' peut tirer parti pour l’avantage de tous ou de quelqu’un seulement? I.es pierres d’un couvent sont-elles profanées, ne sontelles pas plutôt purifiées , lorsqu’elles servent à élever les murs , d’une maison de paysan , d’une sainte et chaste demeure , où ja- 1 mais ne cesse le travail, ni par conséquent la prière? Qui travaille prie. \
Une terre non plus n’est pas détruite ; c’est pure façon de par- ! 1er. îlien le peut être un marquisat, un titre noble, quand la terre passe à des vilains. Encore, dit-on qu’il se conserve et demeure au sang, à la race; tant qu’il y a race; je m’en rapporte Prenez k titre, a dit la Fontaine , et laissez-moi ia
rente. C’est, je pense, à peu près le partage qui a lieu, lors-
AU BËDACTEUB DU CENSEUB. 47
qu'un Gef tombe en roture, malheur si commun de nos jours! Le gentilhomme garde son titre, pour le faire valoir à la cour. Le vilain acquiert seulement le sol , et n’en demande pas davantage : content de posséder la glèbe à laquelle il fut attaché, il la fait valoir à sa mode, c’est-à-dire par le travail. Or, plus la glèbe est divisée, plus elle s’améliore et prospère. C’est ce que l’expérience a prouvé. Telle terre, vendue il y a vingt-cinq ans, est à cette heure partagée en dix mille portions, qui vingt fois ont changé de mains depuis la première aliénation , toujours de mieux en mieux cultivée (on le sait : nouveau propriétaire, nouveau travail , nouveaux essais); le produit d’autrefois ne payerait pas l’impôt d’aujourd’hui. Recomposez un peu l’ancien lief par les procédés indiqués dans le Conservateur, et que chaque portion retourne du propriétaire labourent à ce bon seigneur adoré de ses vassaux dans son château , pour être substU tué à lui et à ses hoirs, de mâle en mâle, à perpétuité; ses hoirs ne laboureront pas, ses vassaux peu. Plus d’industrie. Tout ce qui maintenant travaille se fera laquais, ou mendiant, ou moine, ou soldat, ou voleur. Monseigneur aura ses pacages et ses lods et ventes, avec les grâces de la cour. Bientôt reparaîtront les créneaux, puis les ronces et les épines , et puis les forêts , les druides de M. de Marcellus; et la terre alors sera détruite.
Ils ne songent pas, les bonnes gens qui veulent maintenir toutes choses intactes, qu’à Dieu seul appartient de créer ; qu’on ne fait point sans défaire; que ne jamais détruire, c’est ne jamais renouveler. Celui-ci, pour conserver les bois, défend de couper une solive, un autre conservera les pierres de la carrière; à présent , bâtissez. L’abbé de la Mennais conserve les ruines , les restes de donjons , les tours abandonnées , tout ce qui pourrit et tombe. Que l’on construise un pont du débris délaissé de ces vieilles masures, qu’on répare une usine, il s’emporte , il s’écrie : L'esprit de la révolution est éminemment destruclet/r. Le jour de la création, quel bruit n’eût- il pas fait! il eût crié : Mon Dieu, conservons le chaos.
En somme , ces gens-ci , ces destructeurs de terres, font grand bien à la terre, divisent le travail, aident à la production, et faisant leurs affaires, font plus pour l’industrie et l’agriculture
LETTRES
que jamais ministre, ni préfet, ni société d'encouragement, sous l’autorisation du préfet. Le public les estime peu. En revanche, il honore fort ceux qui le dépouillent et l’écrasent; toute fortune faite à ses dépens lui paraît belle et bien acquise.
Voilà ce que me dit mon voisin. Mais, moi, tous ces discours me persuadent peu. .le ne suis pas né d’hier, et j’ai mes souvenirs. J’ai vu les grandes terres, les riches abbayes; c’était le temps des bonnes œuvres. J’ai vu mille pauvres recevoir mille écuelles de soupe à la porte de Marmoutiers. Le couvent et les terres vendues , je n'ai plus vu ni écuelles , ni soupes , ni pauvres , pendant quelques années , jusqu’au règne brillant de l’empereur et roi , qui remit en honneur toute espèce de mendicité. J’ai vu jadis, j’ai vu madame la duchesse, marraine de, nos cloches, le jour de Sainte-Andoche, donnera la fabrique cinquante louis en or, et dix écus aux pauvres. Les pauvres ont acheté ses terres et son château , et ne donnent rien à personne. Chaque jour la charité s’éteint, depuis qu’on songe • à travailler, et se perdra enfin, si la Sainte- Alliance n’y met ordre.