AVERTISSEMENT
Pour l’intelligence de ce qui suit, il faut premièrement savoir que Paul-Louis, auteur de cette lettre, ayant découvert à Florence, chez les moines du mont Gassin, un manuscrit complet des Pastorales de Longus, JusqueMà mutilées dans tous les imprimés, se préparait à publier le texte grec et une traduction de ce joli ouvrage, quant il reçut la permission de dédier le tout à la princesse ; ainsi appelait-on en Toscane la soeur de Bonaparte, Élisa. Cette permission, annoncée par le préfet même de Florence et devant beaucoup de gens, à Paul-Louis, le surprit. H ne s’attendait à rien moins, et refusa d’en profiter, disant pour raison que le public se moquait toujours de ces dédicaces; mais l’excuse parut frivole : le public en ce temps-là, * n’était rien, et Paul-Louis passa pour un homme peu dévoué à la dynastie qui devait remplir tous les trônes. Le voilà noté philosophe, indépendant, ou pis encore, et mis hors de la prbtection du gouvernement. Aussitôt on l’attaque; les gazettes le dénoncent comme philosophe d’abord, puis comme voleur de grec, ün signo}- Puccini, chambellan italien de l’auguste Éilisa, qïielqwe peu clerc, écrit en France, en Allemagne : cette vertueuse princesse elle-même mande à Paris qu’un homme ayant trouvé pat hasard, déterré un morceau de grec précieux, s’en était era-
LETTBE ;
paré pour le vendre aux Anglais. Cela voulait dire qu'il fallaitfusiller l’homme et confisquer son grec, s’il y eût eu moyen ; car \ déjà les savants étaient en possession du morceau déterré qui i
complétait Longus, de ce nouveau fragment en effet très-pré- '
cieux, imprimé, distribué gratis avec la version de Paul-Louis.
Un autre Florentin, un professeur de grec, appelé Furia, fort ignorant eu grec et en toute langue, fâché de l’es[)èce de bruit que faisait cette découverte parmi les lettres d’Italie, met la main à la plume, comme feu Janotus, et compose une brochure.
Les brochures étaient rares sous le grand Napoléon : celle-ci fut lue delà les monts, et même parvint à Paris. M. Renouard, libraire, accusé dans ce pamphlet de s’entendre avec Paul-Louis pour dérober du grec aux moines, répondit seul ; Paul-Louis pensait à autre chose.
Il parut aussi dis estampes, dont une le représentait dans une bibliothèque, versant toute l’encre de son cornet sur un livre ouvert ; et ce livre, c’était le manuscrit de Longus. Car il y avait l'ait en le copiant, comme il est expliqué dans l’écrit qu’on va lire, une tache, unique prétexte de la persécution et de tant de clameurs élevées contre lui. On criait qu’il avait voulu détruire le texte original , afin de posséder seul Longus. Une excellence à portefeuille trouve ce raisonnement admirable, et, sans en demauder davantage, ordonne de saisir le grec et le fraudais publiés par Paul-Louis à Rome et à Florence ; et cc fut une chose plaisante ; car, de peur qu’il n’eût seul ce qu’il donnait à tout le monde, le vizir de la librairie, ne sachant ce que c’était que grec ni manuscrits, conuais.sant aussi peu longus que son traducteur, d’abord avait écrit de suspendre la vente de l’œuvre, quelle qu’elle fût ; puis, apprenant qu’on ne vendait pas, mais qu’on donnait ce grec et ce français au petit nombre d’érudits amateurs de ces antiquités, il fit séquestrer tout, pour empêcher Paul-Louis de se l’approprier. Celui-ci ne s’en émut guère, et laissait sa Chloé dans les mains de la police, fort résolu à ne jamais faire nulle démarche pour l'en tirer ; mais, à la fin, il eut avis qu’on allait le saisir lui-même et l’arrêter. Cela le rendit attentif, et il commençait à rêver aux moyens de sortir d’affaire, quand il fut mandé chez le préfet de Rome, où il était alors, pour donner des éclaircissements sur sa conduite, ses liaisons,
A H. BENOUAUD.
son état, son bien, sa naissance, et son pâté d’encre; le tout par ordre supérieur. Il écrivit à ce préfet, non sans liumeur; voici sa lettre :
• « Monsieur, j’ai négligé de répondre aux calomnies dirigées « contre moi depuis environ un an , croyant que ces sottises « feraient peu d’impression sur les esprits sensés: mais puisque « le ministre y met de l’importance, et qu’enfin il faut m’expli- «< quer sur ce pitoyable sujet, je vais donner au public, devant «< lequel on m’accuse, ma Justification, aussi claire et précise « qu’il me sera possible. Vous recevrez, monsieur, le premier « exemplaire de ce mémoire trèS-succinct , où Son Excellence « trouvera les renseignements qu’elle désire. »
Le prefet répondit : « Monsieur, gardez-vous bien de rien pu- « blier sur l’affaire dont il est question; vous vous exposeriez « beaucoup , et l'imprimeur qui vous prêterait son ministère ne a serait pas moins compromis. »
11 s’agissait d’un pâté d’encre, et remarquez (car il y a en toute histoire moralité , tout est matière d’instruclLon à qui veut réfléchir), admirez en ceci la doctrine du pouvoir : les calomnies s’impriment, mais la réponse, non. Chacun peut bien dire au public, dans les pamphlets, dans les journaux, Paul-Louis est an voleur; mais il ne faut pas que celui-ci puisse parler au même aublic, et montrer qu’il est honnête homme. Le ministre évoque l'affaire à son cabinet , où lui seul en décidera , et fera Paul- Luuis honnête homme ou fripon, selon qu’il croira convenir au service de Sa Majesté, selon le bon plaisir de Son Altesse imjériale madame Bacciocchi.
Paul-I.ouis, bien empêché, récrivit au préfet : « Monsieur,
. j ignorais qu’il fallût votre permission pour imprimer mon J petit mémoire justificatif; mais puisqu’elle m’est nécessaire,
• je vous supplie de me l’envoyer. » Il n’eut point de réponse, >t l’avait bien prévu. Heureusement il se souvint d’un pauvre liable d’imprimeur nommé Lino Contadini , qui demeurait près le la Sapience, n’imprimait que des almanachs, et devait être veu en règle avec la nouvelle censure. 11 va le trouver, et lui Ht : Or, SM, presfo, shrighiamola e si stavipi questa cosaper " eccellentlssimo signor prefett^ di puUzia; c’est-à-dire : Vite, ju’on imprime ceci pour monseigneur excellentissime préfet de •
LETTBE
police ( ou de propreté , car c'est le même mot en italien ). a quoi le bonhomme répondit : Padron inîo riverito, corne faràf Non capisco parola di francese; che vuol eUa ch’io possa raccapezzar mai in questo benedetto straccio pieno di cossatureî Mon cher Monsieur, comment ferai-je? M’entendaut pas un mot de français , que puis-je comprendre à ce chiffon tout plein de ratures? Eh bien ! repartit Paul-Louis , nous y travaillerons ensemble ; mais dépéchons , le préfet attend. Les voilà donc à la besogne, et Paul-Louis , compositeur, correcteur, imprimeur , et le reste. Ce fut un merveilleux ouvrage que cette impression : il y avait dix fautes par ligne ; mais à toute force on pou vait lire. La chose achevée , vient un scrupule à ce bonhomme d’imprimeur. Ne nous faudrait-il pas, dit-il, pour faire ce que nous faisons, une permission, un permessof Non, dit Paul- Louis. Si fait, dit l’autre. Et quoi! pour le préfet? Attendez, dit Lino ; je reviens tout à l’heure. 11 s’en va chez le préfet , et cependant Paul-Louis fait un paquet d’une centaine d’exemplaires, qu’il emporte. Un quart d’heure après, l’imprimerie était pleine de sbires. Ce sont les gendarmes du pays.
Ayant ce qu’il voulait à peu près, Paul-lÆuis écrivit encore au préfet une dernière lettre : « Monsieur, j’ai trompé l’impri- « meur Lino. Je lui ai fait accroire qu’il travaillait pour vous ; « je lui ai parlé en votre nom, et comme chargé de vos ordres. Je « l’ai hâté en l’assurant que vous attendiez impatiemment le ré- « sultat de son travail -, enfin tous les moyens que j’ai pu imagi- « ner, je des ai mis eu œuvre pour abuser cet homme, qui. « pensant vous servir , ignorait ce qu’il faisait. Après une telle « déclaration, je vous crois, monsieur, trop raisonnable pour « vous en prendre à lui , et non pas à moi seul , de la publication « de mon factum littéraire. Je ne vous nrie plus que de vouloir • nien l’adresser avec cette lettre au ministre , cuneux de savoir « à quoi je m’occupe et qui je suis. »
Le pauvre Lino fut arrêté, interrogé, réprimandé, et renvoyé. Le préfet n’adressa au ministre ni lettre ni brochure; mais bientôt après, il reçut une verte semonce de ses maîtres. Laisser imprimer, publier la plainte d’un homme maltraité, quelle bévue pour un préfet! L’espèce de supercherie dont il avait été la dupe ne l’excusait pas aux yeux d’un gouvernement fort. 11 était responsa-
A M. BENOUABD.
b>e : la plainte avait paru ; c’était sa faute à lui , gagé précisément pour empêclier cela. 11 en faillit perdre sa place, et c’eût été dommage vraiment; il ne serait pas ce qu’il est (conseiller d’État) aujourd’hui, s’il eût cessé alors de servir les dynasties.
Paul-Louis, depuis ce temps , vécut à Rome tranquille, n’entendant plus parler de préfet ni de ministre. Sa lettre fit du bruit, eu Italie surtout. Les Lombards se réjouirent de voir Florence moquée et traitée d’ignorante. Quelques écrits parurent en faveur de Paul-Louis : on voulut y répondre; mais le gouvernement l’empécha , et imposa silence à tous. On redoutait alors la moindre discussion dont le public eût été juge. Celle-ci, d’abord sotte et ridicule seulement, eut des suites sérieuses, fâcheuses , même tragiques. Furia en fut malade, Puccini en mourut , car étant à dîner un jouiichez la comtesse d’Alhani , veuve du prétendant d’Angleterre, il se prit de querelle avec un des convives qui défendait Paul-Louis, et s’emporta au point que, de retpurchezlui le soir, il écrivit une lettre d’excuses à madame d’ Albnni , se mit au lit , et mourut , regretté d’un chacun , car il était bon homme, à la colère près. Paul-Louis n’en fut pas cause, comme on le lui a reproché ; mais s’il eût pu prévoir cette catastrophe, la crainte de tuer un chambellan ne l’eût pas empêché apparemment d’écrire, quand il crut le devoir faire, pour sa propre défense.
Ce qui , dans cette brochure , déplut , ce fut un ton libre , un ' air de mécontentement fort extraordinaire alors , la façon peu respectueuse dont on parlait des employés du gouvernement; mais plus que tout , ce fut qu’on y faisait connaître la haine de 'Tltalie pour ce gouvernement et pour le nom français. Bonaparte croyait être adoré partout, sa police le lui assurait chaque matin : une voix qui disait le contraire embarrassait fort la police, et pouvait attirer l’attention de Bonaparte, comme il arriva; car un jour il en parla , voulut savoir ce que c’était qu'un officier retiré à Rome qui faisait imprimer du grec. Sur ce qu’on lui en dit, il le laissa en repos.
J’ai vu, monsieur , votre notice d’un fragment de Longus nouvellement découvert, c’est-à-dire, votre apologie au sujet de
LETTBE ■
cette découverte , dans laquelle on vous accusait d'avoir trempé pour quelque chose. Il me semble que vous voilà pleinement justifié; et je m’en réjouirais avec vous, si je pouvais me réjouir. Mais cette affaire, dont vous sortez si heureusement, prend pour moi une autre tournure ; et tandis que vous échappez à nos communs ennemis, je ne sais en vérité ce que je vais devenir- . On me mande de Florence que cette pauvre traduction dont vous avez appris l’existence au pablic vient d’êtée saisie chez le libraire, qu’on cherche le traducteur, et qu’en attendant qu’il se trouve, on lui fait toujours son procès. On parle de poursuite, d’information , de témoins , et ton se tuil du reste '.
Voyez, monsieur , la lielle affaire où vous m’avez engagé! car ce fut vous, s'il vous en souvient , qui eûtes la première pensée de donner au public ce malheureux fragment. Moi , qui le connaissais depuis deux ans , quand je vous en parlai à Bologne, je n’avais pas songé seulement à le lire.
Sans ce fragment fatal an repos de ma vie.
Mes jours dans le loisir couleraient sans envie;
je n’aurais eu rien à démêler avec les savants Florentins , jamais on ne se serait douté qu’ils sussent ri peu leur métier; et l’ignorance de ces messieurs, ne paraissant que dans leurs ouvrages, n’edt été connue de personne.
Car vous savez bien que c’est là tout le mal , et que cette tache'dont on fait tant de bruit , personne ne s’en soucie. Vous n’avez pas voulu le dire, parce que vous êtes sage. Vous vous renfermez dans les bornes strictes de votre justification , et, par une modération dont il y a peu d’exemples, en répondant aux mensonges qu’on a publiés contre vous, vous taisez les vérités qui auraient pu faire quelque jieine à vos calomniateurs. A quoi vous servait en effet, assuré de vous disculper , d’irriter des gens qui, tout méprisables qu’ils sont, ont une patente, des gages, une livrée; qui, sans être grand’chose, tiennent à quelque chose, et dont la haine peut nuire? Et puis, ce que vous taisiez , vous saviez bien que je serais obligé de le dire, que vous seriez
' Ilémisticbcde Oimcille: .Tlliision h.irdie àVintervention de l’.iususte princesse, au refus de la dédicace, et antres faits connus alors de tout le monde à Florence , et iwut-ctre même dans le* faulHiurgs.
A M. BEKOUARD. 275
uinsi vengé sans coup férir , et <Jue le diable , comme on dit , n’y perdrait rien.
Pour moi , tant que tout s’est borné à (juelques articles insérés dans les journaux italiens, à quelques libelles obscurs signés par des pédants, j’en ai ri avec mes amis, sachant que, comme vous le dites très-bien , peu de gens s’intéressent à ces choses, St que ceux-là ne se méprendraient pas aux motifs de tant de rage et de si grossières calomnies. Depuis huit mois que ces messieurs nous honorent de leurs injures, vous savez en quels termes je vous en ai écrit : c'était, vous disais-je , une canaille* qu’il fallait laisser aboyer. J’avais raison de les mépriser, mais j’avais tort de ne pas les craindre; et à présent que je voudrais me mettre en garde contre eux , il n’est peut-être plus temps.
Je fais cependant quelquefois une réflexion qui me rassure un peu : Colomb découvrit l’Amérique , et on ne le mit qu'au cachot; Galilée trouva le vrai système du monde, il en fut quitte pour la prison. iVloi , j’ai trouvé cinq ou six pages dans lesquelles il s’agit de savoir qui baisera Chloé; me fera-t-on pis qu’à eux? Je devrais être tout au plus blâmé par la cour. Mais la peine n’est pas toujours proportionnée au délit, et c’est là ce qui m’inquiète.
Vous dites que les faits sont notoires; votre récit et celui de M. Furia s’accordent peu néanmoins. Il y a dans le sien beaucoup de faussetés , beaucoup d’omissions dans le vôtre. Vous ne dites pas tout ce que vous savez , et peut-être aussi ne savezvous pas tout : moi , qui suis moins circonspect , mieux instruit et d’aussi bonne foi , je vais suppléer à votre silence.
Passant à Florence il y a environ trois ans , j’allai avec un de mes amis , M. Akerblad , membre de l’Institut, voir la bibliothèque de l’abbaye de cette ville. Là, entre autres manuscrits d’une haute antiquité , on nous en montra un de Longus. Je le feuilletai quelque temps, et le premier livré, que tout le monde sait être mutilé dans les éditions , me parut tout entier dans ce manuscrit. Je le rendis , et n’y pensai plus. J’étais alors
' Canaille , des chaml>cllans ! Ceci parut un peu fort , et quelques personnes -oubient que l'auteur le supprimât.
LETTRE
occupé d’objets fort différents de ceux-là. Depuis , ayant parcouru la France, l’Allemagne et la Suisse, je revins en Italie, et avec vous à Florence, où, me trouvant de loisir, je copiai de ce manuscrit ce qui manquait dans les imprimés. Je me fis aider dans ce travail par messieurs Furia et Bencini , employés tous deux a la bibliothèque de Saint-Laurent , où le manuscrit se trouvait alors. En travaillant avec eux , j'y fis , par étourderie , une tache d’encre qui couvrait une vingtaine de mots dans l’endroit inédit déjà transcrit par moi. Pour réparer en quelque sorte .ce petit malheur, j’offris, sans qu’on me le demandât, ma copie , c’est-à-dire celle que nous avions faite ensemble, moi, M. Furia et son aide, laquelle étant de trois mois , faite sur l’original même , et revue par trois personnes avant l’accident , avait une exactitude et une authenticité qui eût manqué à toute autre. On la dédaigna d’abord , comme ne pouvant tenir lieu de l’original , et ensuite on l’exigea ; mais alors j’avais des raisons pour la refuser. Je payai ces messieurs, et m’en vins de Florence à Rome, où ayant trouvé , comme je l’espérais, d’autres manuscrits de Lougus , je fis imprimer à mes frais le te.\te de cet auteur , avec les variantes de Rome et de Florence. Cette édition ne se vend point ; je la donne à qui bon me semble; mais le fragment de Florence , imprimé séparément , se donne gratis à qui veut l’avoir.
Dans tout ceci, monsieur, je n’invoquerai point votre témoignage , dont heureusement je puis me passer. Je vois votre prudence , J’entre dans tous vos ménagements , et ne veux point vous commettre avec les puissances, en vous cnntraignant à vous expliquer sur d’aussi grands intérêts. Si on vous en parle, haussez les épaules, levez les yeux au ciel, faites un soupir ou un sourire, et dites que le temps est au beau.
Mais avant d’aller plus loin , souffrez, monsieur, que je me plaigne de la manière dont vous me faites connaître au public. Vous m’annoncez comme auteur d'une traduction de Longus parfaitement inconnue, brochure anonyme dont il n’y a que très-peu d’exemplaires dans les mains de quelques amis; et comme on ne me connaît pas plus que ma traduction , vous apprenez à vos lecteurs que je suis un heUéaiste, fort habile, dites- vous. On ne pouvait plus mal rencontrer. Si je suis ha-
A M. BENOUABD.
bile, ce n’est pas dans cette occasion que j’cn ai fait preuve. Ayant découvert cette bagatelle, qui complète un joli ouvrage mutilé depuis tant de siècles, vous voyez le parti que j’en ai su tirer. J’en fais cadeau au public, et je passe pour l’avoir non-seulement volée, mais annéantie. Vous-méme, monsieur, vous en déplorez la perte. Les journaux italiens me dénoncent comme destructeur d’un des plus beaux monuments de l’antiquité; M. Furia en prend le deuil; sa cabale crie vengeance, et, tandis que ce supplément est, par mes soins et à mes frais, dans les mains de ceux qui peuvent le lire , on répand partout contre moi un libelle avec ce titre : Histoire de la découoerte et de la perte subite d’un fragment de Lonyus, Voilà mon habileté. Où tout autre aurait trouvé du moins quelque honneur, ‘j’en suis pour mon argent et ma réputation ; et je me tiendrai heureux s’il ne m’arrive pas pis. Croyez-môi , monsieur, les habiles en littérature sont ceux qui, comme les jésuites de Pascal, ne Usent point, écrivent peu, et intriguent beaucoup.
Je ne suis point non plus helléniste, ou je ne' me connais guère. Si j’entends bien ce mot, qui , je vous l’avoue, m’est nouveau, vous dites un helléniste, comme on dit un dentiste, un droguiste, un ébéniste; et suivant cette analogie, un helléniste serait un homme qui étale du grec , qui en vit , et qui en vend au public, aux libraires, au gouvernement. Il y a loin de Jà à ce que je fais. Vous n'ignorez pas, monsieur, que je m’occupe de ces études uniquement par goût, ou pour mieux dire, par boutades, et quand je n’ai point d’autre fantaisie; que je n’y attache nulle importance, et n’en tire nul profit; que jamais on n’a vu mon nom en tête d’aucun livre ; que je ne veux aucune des places où l’on parvient par ce moyen ; et que , sans les hasards qui m’ont engagé à donner au public un texte de quelques pages , jamais on n’aurait eu cette preuve de mon habileté; qu’enfin même, après cela, si vous ne m’eussiez dé- ®asqué, contre toute bienséance et sans’ nulle nécessité, cette habileté qu’il vous plaît de me supposer, ou ne m’eût point été attribuée, ou serait encore un secret entre quelques personnes •^pables d’en juger.
Qn’est-ce, s’il vous plaît, monsieur, qu’une notice d'un livre
LETTBE
qui ne se vend point, qu’on donne à peu de personnes, et que même on ne peut plus donner? et qu’importe à qui vous lit,, que ce livre soit bon ou mauvais , si on ne saurait l’avoir? Que vous vous défendiez du mal qu’on vous impute en nommant celui qui l’a fait, cela est tout simple; mais personne ne vous accusait d’avoir fait cette traduction. Je ne veux point trop vous pousser là-dessus, ni paraître plus fâché que je ne le suis en effet. Vous avez cru la chose de peu de conséquence» et pensé fort sagement qu’un tel ouvrage ne me pouvait faire ni grand honneur ni grand tort. Mais enfin vous eussiez pu vous dispenser de me nommer, du moins comme traducteur ; et en y pensant mieux, vous n’eussiez pas dit que j’étais ni habile, ni helléniste.
Vous n’êtes pas plus exact en parlant de M. Furia. Sans autre explication, vous le désignez seulement comme bibliothécaire» gardien d'un dépôt littéraire célèbre dans toute l’Europe. Y pensez-vous, monsieur? Vous écrivez à Paris, vous parlez à des Français, qui, voyant dans ces emplois des gens d’un mérite reconnu, dont quelques-uns même sont Italiens * ne manqueront pas de croire que le seigneur Furia est un homme considérable par son savoir et par sa place. Je comprends que cette erreur peut vous être indifférente, et qu’ayant apparemment plus de raison de le ménager que de vous plaindre de lui, vous lui laissez volontiers la considération attachée à son titre dans le pays où vous êtes. Mais moi qu’il attaque, soutenu d’une cabale de pédants, il m’importe qu’on l’apprécie à sa juste valeur; et je ne puis souffrir non plus qu’on le confonde avec des gens dont l'érudition et le goût font honneur à l’Italie.
Si vous eussiez voulu, monsieur, donner une juste idée des personnages peu connus dont vous aviez à parler, après avoir dit que j’étais ancien militaire, helléniste, puisque vous le voulez, /or/ habile, il fallait ajouter : M. Furia est un cuistre, ancien cordonnier- comme son père; garde d’une bibliothèque qu'il devrait encore balayer; qui fait aujotird'huide mauvais livres; n'ayant pu, faire de bons souliers; helléniste fort peu habile, à huit cents francs d’appointements; copiant du grec
* Viâconti , Marini, et d’autre».
A. M. HENOLABD.
pour ceux qui Ujmjent ; élève et successeur du seigneur Han~ dini, dont V ignorance est célèbre. Et il ne fallait pas dire seulement , comme vous faites , que cet homme cherche des torts dans tes accidents les plus simples, mais qu’il est intéressé à en trouver, parce qu’il est cuistre en colère , dont la rage et la vanité cruellement blessée servent d’instrument à des haines * qui n’osent éclater d’une autre manière. Ce sont là de ces choses sur lesquelles vous gardez un silence prudent. Fontenelle, dit quelque part Voltaire, était tout plein de ces ménagements. Il n'eût voulu pour rien au monde dire setdement à CoreUle que F... est un polisson. Voltaire cachait moins sa pensée. Mais il est plus si'ir d’imiter Fontenelle. Malheureusement le choix n’est pas eu mon pouvoir, et je suis obligé de tout dire.
Pour commencer par les raisons que peut avoir le seigneur Furia de n’étre pas aussi désintéressé qu’on le croirait dans cette affaire , il faut savoir que la découverte du précieux fragment de Longus s’est faite dans un manuscrit sur lequel, lui Furia, a travaillé longues années, et qu’il regardait en quelque sorte comme sa propriété; qu’on y a fait cette trouvaille au moment précisément où le seigneur Furia venait de donner au public une notice très-ample et très-exacte, selon lui , de ce même manuscrit, dans laquelle est indiqué page par page, et fort au long, tout ce que le sieur Furia y a pu remarquer ; que son travail sur ce petit volume , annoncé longtemps d’avance , a duré six ans, pendant lesquels il n’a cessé de le feuilleter et de le décrire avec une patience peu commune; qu’il en a même, à ce qu’il dit, extrait beaucoup de variantes des prétendues fables d’Ésope, par lui réimprimées à la lin de sa notice ; car ces sottises de quelque moine , par où l’on commence au collège l’étude de la langue grecque , se trouvent dans ce manuscrit à la suite du roman de I^ngus, et le sieur Furia n’a pas manqué d’en faire son profit; qu’enfin , à peine achevé son ouvrage qu’il vendait lui-même, et où il pensait avoir épuisé tout ce qu'on pouvait dire du divin
' Les Français alors delà les monts étaient détestés comme le sont maintenant les Allemands. Le gouvernement n’en savait rien, et ne voulait en rien savoir. Ce passage, et d'autres pareils ci-dessous, firent en Italie une très- vive Sensation , et déplurent à l’aurorité , qui redoute surtout qu’on imprime ce que chacun pense.
LETTBB
manuscrit, arrive par hasard quelqu'un qui, tout au premier coup d'œil , voit et désigne au public la seule chose qui fût vrai* ment intéressante dans ce manuscrit, et la seule aussi que lo sieur Furia n’y eût pas aperçue.
On écrit aujourd’hui assez ordinairement sur les choses qu’on entend le moins ; il n’y a si petit écolier qui ne s’érige en docteur. A voir ce qui s’imprime tous les Jours, on dirait que chacun se croit obligé de faire preuve d’ignorance. Mais des preuves de cette force ne sont pas communes, et le seigneur Bandini lui-même, maître et prédécesseur du seigneur Furia, fameux par des bévues de ce genre, n’a rien fait qui approche de cela.
Nous avons des relations de voyage dont les auteurs sont soupçonnés de n’être jamais sortis de leur cabinet ; et, dans un autre genre.
Combien de gens ont fait des récits de batailles Dont ils s'étaient tenus loin ?
mais une notice d’un livre par quelqu’un qui ne l’a point lu est une bouffonnerie toute neuve, et, dont le public doit savoir gré au seigneur Furia.
Je ne prétends pas dire par là qu’il ne l’ait examiné avec beaucoup d’attention. .T’admire au contraire qu’il ait pu entrer dans tous ces détails , et en faire deux volumes. Son ouvrage , que je n’ai point lu (car j’en parle à peu près comme lui du manuscrit), sera quelque jour utile au relieur pour éviter toute erreur dans la position des feuillets. En un mot, dans le compte qu’il rend de ce livre, selon lui, si intéressant , qui l’a occupé six années , il a pensé à tout, excepté à le lire.
Il est fâcheux pour vous, monsieur, de n’avoir pas été témoin de l’effet que produisit sur lui la première vue de cette lacune dans le livre imprimé, et du morceau inédit qui la remplissait dans le manuscrit. Sa surprise fut extrême ; et quand il eut reconnu que ce morceau n’était pas seulement de quelques lignes, mais de plusieurs pages, il me lit pitié, je vous assure. D’abord il vous en auriez peut-être ri; mais bientôt
vous auriez eu peur, car en un instant il devint furieux. Je n’avais jamais vu un pédant enragé ; vous ne sauriez croire ce que c’est.
A M. BBNOUABD.
Le quadrupède écume et son œil étincelle.
Si des regards il eût pu wjorrfre, j’aurais mal passé mon temps.
Dès lors le seigneur Furia se crut un homme déshonoré. Vous savez que Vatel se tua parce que le rôt manquait au souper de son maître. Il avait, comme dit le roi quand on lui apprit cette mort, de l’honneur à sa manière. RI.Furiane se tua point, parce que bientôt après il conçut l’espérance de rétablir un peu sa réputation aux dépens de la mienne; car ce fut, je crois, le surlendemain que je lis au manuscrit cette tache , dont il me sait, dans son âme , si bon gré , quoiqu’il s’en plaigne si haut. Après avoir copié tout le morceau inédit , j'achevai la collation du reste avec ces messieurs. Pour marquer dans le volume l’endroit du supplément , j’y mis une feuille de papier , sans m’apercevoir qu’elle était barbouillée d’encre en dessous. Ce papier s’étant collé au feuillet, yfît unetache qui couvrait quelques mots dequelques lignes. IM. Furia a écrit en prose-poétique l’histoire de cet événement. C’est, à ce qu’on dit, son meilleur ouvrage; c’est du moins le seul qu’on ait lu. Il y a mis beaucoup du sien, tant dans les choses que dans le style ; mais le fond en est pris de la Pharsale et des tragédies de Senèque.
J’avoue que ce malheur me parut fort petit. Je ne savais pas que ce livre fût le Palladium de Florence, que le destin de cette ville fût attaché aux mots que je venais d’effacer: j’aurais dû cependant me douter que ces objets étaient sacrés pour les Florentins, car ils n’y touchent jamais. Mais enfin, je ne sentis point mon sang se glacer, ni mes cheveux se hérisser sur mon front; je ne demeurai pas un instant sans voix , sans pouls et sans haleine. M. Furia prétend que tout cela lui arriva : mais moi je le regardai bien, et je ne vis en lui , je vous jure , aucun de ces signes alarmants d’une défaillance prochaine , si ce n’est quand je lui mis, comme on dit, le nez sur ce morceau de grec qu’il n’avait pu voir sans moi.
Les expressions de M. Furia pour peindre son saisissement à la vue de cette tache, qui couvrait, comme je vous ai dit, une vingtaine de mots , sont du plus haut style et d’un pathétique
rare, même en Italie. Vous en avez été frappé , monsieur, et vous
LtTTBE
les avez citées, mais sans oser les traduire. Peut-être avez-vous pensé que la faiblesse de notre langue ne pourrait atteindre a cette hauteur : je suis plus hardi , et jecrois , quoi qu’en dise Horace, qu’on peut essayer de traduire Pindare et M. Furia ; c’est tout un. Voici ma version littérale :
A un si horrible spectacle ( il parle de ce pâté que je fis sur son bouquin), mon sang se gela dans mes veines ; et , durant plusieurs instants , voulant crier, voulant parler , ma voix s'arrêta dans mon gosier : ùn frisson glacé s’empara de tous mes membres stupides.... Voyez-vous , Monsieur? ce pâté , c’est pour lui la tête de Méduse. Le voilà stupide; il l’assure, et c’est la seule assertion qui soit prouvée par son livre. Mais il y a dans cet aveu autant de malice que d’ingénuité : car il veut faire croire que c’est moi qui l’ai rendu tel, au grand détriment de la littérature. Moi je .soutiens que longtemps avant que d’avoir vu cette affreuse tache , dont le seul souvenir le remplit d’horreur et d’indignation , il était déjà stupide, ou certes bien peu s’en fallait, puisqu’il a tenu, feuilleté, examiné, décrit et noté par le menu chaque page de ce petit volume , sans se douter seulement de ce qu’il contenait.
Lorsque son directeur, ou son conservateur, comme il l'appelle quelquefois, le seigneur Thomas Puzzini », apprit cet étrange accident par la trompette sonore de la renommée ,
gui, toujours infatigable fit à son oreille bref, quand
on lui conta l’aventure du pâté, Ü fut saisi d'horreur; il frémit au récit d'une action si atroce. En effet, il y a de plus grands crimes, mais il n’y en a point de plus noirs. Ailleurs, M. Furia représente Florence désolée • toute une ville en pie urs , les citoyens consternés : pour lui, dans ce deuil public, quand tout le monde pleurait, vous imaginez bien qu’il ne s’épargnait pas. Depuis que sa voix s’était arrêtée dans son gosier, il ne disait mot, et sans doute il n’en pensait pas davantage, car il était devenu stupide, âlais la nuit, dans ses songes, cette image
' Son vrai nom éUiit Puccini. I.’auteiir, «c voulant divertir, en a fait Puz^ tint, »obric|tict italien qui tAsniüe putois , puant , puaiitini, et s’-apiiliquait au personnage ; car, comme dit Régnier, il sentait bien plus fort, mais nen pas mieux que rase. Le nom lui demeura. II n’y a si mauvaise plaisanterie qui ne réussisse contre la cour, les cbainl>cllans, la garde robe.
A M. BENOUAED.
erueUe (il n’a osé dire sanglante) s'offrait à ses yeux. Et il déclare dans son début que l’obligation où il est de raconter ce fait lui pèse, est pour lui un fardeau excessioement à charge, parce qu’elle lui rappelle (cette obligation) la mémoire plus vive de l’acerbité d’un événement qui, bien qu'aucun temps ne puisse pour lui le couvrir d’oubli , ce nonobstant , il ne peut y repenser sans se sentir compris tout entier d’horreur. Je traduis mot à mot. Ici, c’est Virgile ampUGé à proportion du sujet; car ce que le poète avait dit du massacre de tout un peuple , a paru trop faible à M. Furia pour un pâté d’encre.
N’admirez-vous point, monsieur, qu’un homme écrivant de ce st) l£, attache tant d’importance au texte de Longus, qui est la simplicité même? Cest le zèle des bouquins qui enflamme M. Furia et le fait parler comme un prophète. Au reste , l’hyperbole lui est familière, et c’est où il réussit le mieux. En voulezvous un bel exemple? Quelqu’un de ses protecteurs (car il en a beaucoup, tous brûlant du même zèle et acharnés contre moi ) se charge , au refus des libraires , de l’impression d’un de ses livres : aussitôt M. Furia le proclame dans sa dédicace le premier homme du siècle, et l’assure qd aucun âge à venir ne se taira sur ses louanges. Cicéron en disait autant jadis aux conqXiérants du monde *. Or, si un homme qui dépense cinquante écus pour imprimer les sottises du seigneur Furia mérite des autels, il est clair que celui qui fait , quoique involontairement , voir et palper à chacun l’ignorance dudit seigneur, est digne de tous les supplices : c’est la substance du libelle qu’il a publié contre moi.
Nous .sommes d’accord sur les faits, et les circonstances qu’il raconte, la plupart de son invention, sont indifférentes au fond. Qu’importe, en effet, qu’il se soit le premier aperçu de cette * tache, ainsi qu’il le dit , ou que je lalui aie montrée dès que je la vis moi-même, comme c’est la vérité? que ce soit lui qui m’ait indiqué ce manuscrit de Longus, ou que je le connusse longtemps auparavant, comme vous, monsieur, le savez, et tant d’autres personnes à qui j’en avais écrit et parlé? que j’aie copié, selon ce qu’il dit, tout le supplément sous sa dictée, ou que je
' Kutta fslaa de ma laudibus coiiticescei ( Cicéron. )
LETTBE
lui aie déchiffré et expliqué les endroits qu’il n’avait pu lire, faute d’entendre le sens , cpmme le prouve cette copie même? tout cela ne fait rien à l’affaire.
J’ai fait la tache , l'horrible tache, et j’en ai donné à M. Furia ma déclaration, sans qu’il songeât, quoi qu’il en dise, à me la demander. Après lui avoir offert ma copie, qu’il me demandait tout aussi peu, je la lui ai depuis refusée. Je suis loin de m'en repentir, et vous allez voir pourquoi.
J’offris d’abord, comme je l’ai dit, de mon propre mouvement, cette copie à M. Furia, et il accepta mon offre sans paraître en faire beaucoup de cas, observant très-judicieusement qu’aucune copie ne pourrait réparer le mal fait au manuscrit. Je continuai mon travail ; vous arrivâtes deux jours après , et vous vîtes le désastre, comme l’appelle M. Furia. Ce jour-là, autant qu’il m’en souvient , il pensait encore fort peu à la copie promise; cependant je vois , par votre notice, qu’il en fut question, et sans doute je la promis encore. Ce ne fut que le lendemain , quand vous n’étiez plus à Florence, que M. Furia me demanda cette copie avec beaucoup de vivacité. Je lui dis que le temps me manquait pour en faire un double , qui me devait rester, mais qu’aussitôt achevée la collation du manuscrit, je songerais à le satisfaire. Ce même jour, regardante tache dans le manuscrit, elle me parut augmentée , et je conçus des soupçons. Le soir, au sortir de la bibliothèque, M. Furia me pressa fort dè passer avec lui chez moi , pour lui donner la copie. Il la voulait sur-lechamp, parce que, disait-il , chez moi elle se pouvait perdre.
Son empressement ajoutant aux déflances que j’avais déjà, je lui répondis que , toutes réflexions faites, je serais bien aise de garder par devers moi cette copie qui, étant écrite de trois mains, était la seule authentique et l’unique preuve que je pusse donner du texte que je publierais, quant aux endroits effacés. Par cette raison même, me dit-il , c’était la seule qui convînt à la bibliothèque , où , d’ailleurs , demeurant dans ses mains , elle ne courait aucun risque. Je ne lui dis pas ce que j’en pensais , mais je le refusai nettement. Il se fâcha , je m’emportai , et l’envoyai promener en termes qui ne se peuvent décrire.
Ne vous prévins-je pas , monsieur, quand vous voulûtes enlever ce papier collé au manuscrit? Ne vous criai-je pas : Prenez j
K M. BBXOUABD.
garde, ne touchez rien; vous ne savez pas à quelles gens vous avez a f/aire f J’employai peut-être d’autres mots , que l’occasion et le mépris que j’avais pour eux me dictaient; mais, en gros, c’était là le sens , et vous vous en souvenez. Ne craignez rien , Monsieur; ceci ne peut vous compromettre. Vous ne m’écoutâtes point;. vous portâtes la main sur la fatale tache : mal vous en a pris ; mais enfin votre conduite prouva que vous pensez toujours bien des gens en place, quelle que soit leur place. Vous pouvez donc convenir, sans vous brouiller avec personne, que je vous avertis de ce qui vous arriverait ; et vous en conviendrez, car on aime la vérité quand elle ne peut nous nuire.
Vous voyez, Monsieur, que dès lors j’avais deviné leur malin vouloir ; j’ignorais encore ce qu’ils méditaient ; mais je le savais quand je refusai ma copie à M. Furla.
Pour comprendre l’importance que nous y attachions l’un et '’autre , il faut savoir comment cette copie fut faite. Le caractère du manuscrit m’était tout nouveau : MM.Furia et Benciui l’ayant tenu assez longtemps pour en avoir quelque habitude, me dictaient d’abord, et j’écrivais; et en écrivant, je laissais aux endroits qu’ils n’avaient pu lire dans l’original , parce que les traits en étaient ou effacés ou confus, des espaces en blanc. Quand j’eus ainsi achevé d’écrire tout ce qui manquait dans l’imprimé , je pris à mon tour le manuscrit , et guidé par le sens , que j’entendais mieux qu’eux , je lus ou devinai partout les mots que ces messieurs n’avaient pu déchiffrer ; et eux , qui tenaient alors la plume , écrivant ce que je leur dictais , remplissaient dans ma copie les blancs que j’avais laissés. De plus , dans ce que j’avais écrit sous leur dictée , il se trouvait des fautes que je leur fis corriger d’après le manuscrit; ce qui produisit beaucoup de ratures.Ainsi , dans chaque page , et presque à chaque ligne , parmi les mots écrits de ma main , se trouvent des mots écrits par l’un d’eux, et c’est là ce qui constate l’authenticité du tout; aussi voyez-vous que IM. Furia, dans sa diatribe contre moi , atteste l’exactitude de cette copie , qu’il ne pourrait nier sans se faire tort à lui-même.
Plusieurs personnes à Florence , me parlant alors de la tache faite au manuscrit, me parurent persuadées que c’était de ma part une invention pour pouvoir altérer le texte dans quelque
Lettre
passade obscur et en éluder ainsi les diflicultés. Ces bruits étaient semés par M. Furia, qui, à toute force, voulait discréditer l’édition que vous aviez annoncée, et sur laquelle il pensait que nous fondions , vous et moi , une spéculatiou des plus lucratives; car il ne pouvait ni croire ni comprendre que Je ûsse tout cela gratuitement; et foncé de le croire à présent, il ne le comprend pas davantage.
En ce temps-là même, vous avez pu lire dans la Gazette de Milan un article fait par quelqu'un de la ealiale de M. Furia , où l’on avertissait le public de D'ajouter aucune foi a un supplément de Longue qui allait paraître a Paris, attendu la destruction de manuscrit original, etc. Vous concevez, Monsieur, que, dans cet état de choses, M. Furia était le dernier à qui J’eusse confié le dépôt qu’il exigeait. Comment pouvais-je réparer le mal fait au manuscrit, si ce n’est en donnant au public le texte imprimé d’après une copie authentique? et cette preuve unique du texte que j’allais publier, pouvais-je la remettre à l’homme qui m’accusait de vouloir falsifier ce texte?
‘ Notez que cette pièce , à moi si nécessaire, est, pour la bibliothèque, parfaitement inutile; elle ne peut avoir, aux yeux des saVants, l’autorité du manuscrit, ni par conséquent en tenir lieu. S’il y a quelque erreur dans mon édition , c’est que j’ai mal lu l’original , et ma copie ne saurait servir à la corriger. Elle est inutile à ceux qui pourraient douter de la fidélité du te.\te imprimé, dont elle n’est pas la source; mais elle m’est utile à moi contre l’iufidélité et la mauvaise foi du seigneur Furia , qui , s’il l’avait dans les mains, en altérant un seul mot, rendrait tout le reste suspect, au lieu que sa propre àîriture le contraint maintenant d'avouer l’authenticité de ce te.xte, qu’il nierait assurément s’il y avait moyen.
Si M. Furia eût eu cette copie en son pouvoir, il aurait d’abord publié de longues dissertations sur les ratures dont elle est pleine. Sa conclusion se devine assez, et la sottise de ses raisonnements n’eût été connue que des habiles, qui sont toujours en petit nombre et ne décident de rien ; aussi , loiu de la lui confier, j’ai refusé même de la lui montrer; car s’il eût pu seulement savoir quels étaient les mots écrits de sa main , cela lui aurait suffi pour remplir les gazettes de nouvelles impertiiien-
A M.- BENOUABO.
pes. Eu un mot, toute demande de sa part devait être suspecte, et son empressement fut le premier motif de mon refus.
Certes , la rage de ces messieurs se manifestait trop publiqucr ment pour que je pusse me méprendre sur leurs intentions. Peu de jours après votre départ, les directeurs .inspecteurs, conservateurs du sieur Furia s’assemblèrent avec lui chez le sieur Puzzini , chambellan, garde du Musée : on y transporta eu cérémonie le saint manuscrit , suivi des quatre /acuités. Là , les chimistes, convoqués pour opiner sur le pâté, déclarèrent tout d’une voix qu’ils n’y connaissaient rien : que cette tache était d’une encre tout extraordinaire, dont la composition, imaginée par moi exprès pour ce grand dessein, passait leur capacité, résistait à toute analyse , et ne se pouvait détruire par aucun des moyens connus. Procès-verbal fut fait du tout , et publié dans les journaux. M. Furia a écrit au long tout ce qui se passa dans cette mémorable séance : c’est le plus bel épisode de sa grande histoire du pâté d’encre , et une pièce achevée dans le style de Diafoirus ou de Ckiampol la Perruque. Pour moi , jene puis m’empécher de le dire , dussé-je m’attirer de nouveaux ennemis : cela prouve seulement que les professeurs de Florence ne sont pas plus habiles en cliimie qu’en littérature, car le premier relieur de Paris leur eût montré que c’était de l’encre de la petite vertu , et l’eût enlevée à leurs yeux par les procédés qu’on emploie , comhie vous savez , tous les jours. ^
Mais que vous semble. Monsieur , de cette dévotion aux bouquins ? A voir l’importance que ces messieurs attachent à leurs manuscrits, ne dirait-on pas qu’ils les lisent? Vous penserez qu’étant payés pour diriger , inspecter , conserver à Florence les lettres et les arts , ils soignent , sans trop savoir ce que c’est , le dépôt qui leur est confié , et se font de leur soin un mérite, le seul qu’ils puissent avoir. Mais ce zèle delà maison du Seigneur est , je vous assure, bien nouveau chez eux ; il n’a jamais pu s’émouvoir dans une occasion toute récente, et bien plus importante , comme vous allez voir.
L’abbaye de Florence , d’où vient dans l’origine ce texte de Longus , était connue dans toute l’Europe comme contenant les Qianuscrits les plus précieux qui existassent. Peu de gens les
288 LETTBE
avaient vus; car, pendant plusieurs siècles, cette bibliothèque resta inaccessible; il n’y pouvait entrer que des moines, c’està-dire , qu’il n’y entrait personne. La collection qu’elle renfermait, d’autant plus intéressante qu’on la connaissait moins, était une mine toute neuve à exploiter pour les savants; c’était là qu’on eût pu trouver, non pas seulement un Longus, mais uA Plutarque , un Diodore, un Polybe plus complets que nous ne les avons. J’y pénétrai enfin, comme je vous l’ai dit, avec M. Akerblad, quand le gouvernement français prit possession de la Toscane; et en une heure nous y vîmes de quoi ravir en extase tous les hellénistes du monde, pour me servir de vos termes, quatre-vingts manuscrits des neuvième et dixième siècles. Nous y remarquâmes surtout ce Plutarque dont je vous ai si souvent parlé. Ce que nous en pûmes lire parut appartenir à la vie d'Épaminondas, qui manque dans les imprimés. Quelques mois après, ce livre disparut, et avec lui tout ce qu’ily avait de meilleur et de plus beau dans la bibliothèque , excepté le Longus , trop connu par la notice récente de M. Furia, pour qu’on eût osé le vendre. Sur les plaintes que nous fîmes , M. Akerblad et moi , la junte donna des ordres pour recouvrer ces manuscrits. On savait où ils étaient, qui les avait vendus, qui les avait achetés; rien n’était plus facile que de les retrouver : c’était matière à exercer le zèle des conservateurs , et nous pressâmes fort ces messieurs d’agir pour cela ; mais ils ne voulaient , nous dirent-ils, /aire de la peine à personne. La chose en demeura là. J’ai gardé la minute d’une lettre que j’écrivis à ce sujet à M. Chaban , membre de la junte.
Livourne, le 30 septembre 1807.
«Mossieuh,
«1 Les ordres que j’ai reçus m’ont obligé de partir si précipi- - tamment, que j’eus à peine le temps de porter chez vous ma « carte à une heure où je pouvais espérer de vous parler; ma- « nière de prendre congé de vous bien contraire à mes projets ; « car après les marques de bonté que vous m’avez données , • Monsieur , j’avais dessein de vous faire ma cour, et de proü- « ter des dispositions favorables où je vous voyais pour rassem- « hier et sauver ce qui se i>eut encore trouver de précieu.x dans
A M. BENOUABD.
« VOS bibliothèques de moines. Mais puisque mon service m’em- • pêche de partager cette bonne œuvre , je veux au moins y cou- « tribuer par mes prières. Je vous conjure donc de vouloir bien « ordonner que tous les manuscrits de l’abbaye soient transpor- « tés à la bibliothèque de Saint-Laurent , et qu’on cherche ceux « qui manquent d’après le catalogue existant. J’ai reconnu der- « nièrement que déjà quelques-uns des plus importants ont dis- « paru; mais Usera facile d’en trouver des traces, et d’empê- « cher que ces monuments ne passent à l’étranger, qui en est « avide , ou même ne périssent dans les mains de ceux qui les « recèlent , comme il est arrivé souvent. Songez qu’avec deux li- « gnes vous allez conserver les titres de noblesse des Grecs et « des Romains et vous attirer les bénédictions de tout ce qu’il y •> aura jamais d’antiquaires et d’érudits dans tous les siècles des « siècles. »
On donna de nouveaux ordres pour la recherche des manuscrits. Je fus même nommé parla junte, avec M. Akerblad, commissaire à cet effet; honneur que nous refusâmes, lui comme étranger, moi comme occupé ailleurs. Ce soin demeura donc confié à MM. Puzzini et Furia, que rien ne put engager à y penser le moins du monde; ils ne voulaient alors faire de la peine à personne. Ceux qui avaient les manuscrits les gardèrent , et les ont encore.
Or, ces gens, si indifférents à la perte d’une collection de tous les auteurs classiques, croirait-on que ce sont eux qui aujourd’hui , pour quatre mots d’une page d’un roman , quatre mots que, sans moi, ils n’eussent jamais déchiffrés, quatre mots qui sont imprimés , et qu’ils liraient s’ils savaient lire , travaillent avec tant d’ardeur à soulever contre moi le public et le gouvernement, remplissent les gazettes d’injures et de calomnies ridicules , et, par des circulaires, promettent à la canaille littéraire d’Italie le plaisir de me voir bientôt traité en criminel d’État. M. Puzzini en répond ; il sait sans doute ce qu’il dit, et, ma foi , je commence à le croire un petit, comme dit Sosie.
Ce qui vous surprendra. Monsieur, c’est qu'aucun d’eux ne me connaît. Jamais aucun d’eux , excepté le seigneur Furia , n’a eu avec moi ni liaison, ni querelle, ni rapport d’aucune espèce.
P.-L. COCRIER.
LETTBB
J’ai parlé un quart d'heure à M. Pulcini s et ne me rappelle pas même sa figure; ainsi leur haine contre moine peut être personnelle. Pour me faire une guerre si cruelle, et sur si peu de chose, eux qui nalurellement ne veulent faire de mal à personne, leur motif est tout autre qu’une animosité, si cela se peut dire, individuelle. L’offense que j’ai faite très-involontairement au seigneur F uria lui est particulière ; la rage de toute sa clique a une cause plus générale.
Vous vous rappelez le mot des Espagnols : Non comme Français, mais comme hérétiques*. Ces messieurs disent bien ici quelque chose d’approchant; mais je vous assure qu’ils déguisent fort peu les vrais motifs de leur haine; tout le monde eu est instruit. Mon premier crime a été de découvrir leur ignorance; mais cela seul n’eût été rien, car s’ils persécutaient tous . ceux qui en savent plus qu’eux , à qui pourraient-ils pardonner? Le second , qui me rend indigne de toute grâce, c’est que je ne prononce pas comme eux le mot ciceri^. Cest là une sorte de péché originel que rien ne peut effacer.
Si j’avais le moindre crédit, le moindre petit emploi, quelque gain à leur promettre, quelques bribes à leur jeter, ils seraient tous à mes pieds, et imagineraient autant de bassesses pour me faire la cour , qu’ils inventent aujourd’hui de calomnies pour me nuire. Soyez assuré, Monsieur, qu’avant de se décider à m'entreprendre , comme on dit, ils se sont bien informés si je n’avais point quelque appui ; et comme ils ont appris que je ne tenais à rien , que je vivais seul avec quelques amis aussi obscurs que moi , que je me tenais loin des grands, et qu’aucun homme en place ne s’intéressait à moi, ils m’ont
' C'est son nom encore estropié, mais d'une autre façon. Pulcini veut dire poussin , petit poulet , en italien : qn en a fait Puhinella , polictiinelle chez sous. C& lazzi, qui ne demandaient )>as assurément beaucoup d'esprit, *(»agrinerent plus que tout le reste le pauvre chambellan.
* Les Es()^nols, dans la Floride, firent iieiidre et brûler l(» Français protestants, avec cet écriteau : Non comme Français, mais comme hérétiques . k quoi les flibustiers, depuis, répondirent en massacrant les Es{)agnols : Kon comme Espagnols , mais comme assassins.
*Ceci fait allusion aux Vêpres Siciliennes, où , pour coonaitre li» Français, on les obligeait de dire ce mot. Ceux ijui ne le proiionç.hent {las bien étaient massacrés.
A M. BENOUABD.
déclaré la guerre. Avouez que ce sont d’habiles gens ; car que ces bons Espagnols fissent un auto-ila-fé des Français dans la Floride, c’était quelque chose assurément; il y avait là de quoi louer Dieu ; mais si on pouvait faire brûler un Français par les Français mêmes, quel triomphe! quelle allégresse! Je vois ici des gens qui lisent cette triste rapsodie de Furia contre moi ; Son style est mauvais, disent-ils, son intention est bonne.
La découverte que j’ai faite dans le manuscrit n’est rien , au dire de ces messieurs ; c’est la plus petite chose qu’on pût jamais trouver; mais le mal que j’ai fait est immense. Entendez bien ceci. Monsieur : le fragment tout entier n’est rien ; mais quelques mots de ce fragment , effacés par malheur, font une perte immense, même alors que tout est imprimé. iM. Furia a étendu cette perte le plus qu'il a pu, puisque lu tache est aujourd’hui double au moins de celle que j’ai faite, si le dessin qu'en a publié M. Furia est exact. Il l’a augmentée à ce point, afin de pouvoir dire qu’elle était immense; car il accommode non l’épithète à la chose , mais la chose à l’épithète qu’il veut employer. Avec tout cela, il s’en faut que le dommage soit immense; et quand j’aurais noyé dans l’encre tous ses vieux bouquins et lui , le mal serait encore petit.
Cependant cette découverte, toute méprisable qu’elle est, M. Furia entend qu’elle nous soit commune, ou, pour mieux dire , il y consent; car on voit bien d’ailleurs qu elle lui appartient toute, puisque c’est lui, dit-il, qui m’a fait connaître, montré, déchiffré ce manuscrit, que sans lui apparemment je n’aurais pu ni trouver ni lire. C’est là, au vrai, le but principal de son libelle, et à quoi tendent tous les détails par lui inventés, dont sou récit est rempli. Sans y mettre beaucoup d’art, il a trouvé ses lecteurs disposés à le croire et a lui adjuger la moitié de cet honneur; car tout 'pour un seul, ce serait trop.
Que de haines accompagnent la renommée! qu’il est difficile d’échapper à l’oubli et à l’envie! De tous les chemins qui mènent au temple de Mémoire, j’ai suivi le plus obscur : huit pages de grec font toute ma gloire, et voilà qu’on me les dispute! M. Furia en veut sa part; il crie dans les gazettes , il arrange, il imprime un tissu de mensonges pour arriver à ce mot : Notre vommune découverte. Vous, Monsieur, vous voyez la fourbe,
LETTRE
et, bien loin de la découvrir, vous lâchez d'en profiter pour vous glisser entre nous deux. Vous semblez dire à chacun de nous : Soufjre qu’au moins je sois ton ombre. Furia y consentirait; mais moi, je suis intraitable : je veux aller tout seul à la postérité.
gloire aujourd'hui est très-rare : on ne le croirait Jamais; dans ce siècle de lumières et de triomphes, il n’y a pas deux hommes assurés de laisser un nom. Quant à moi, si j'ai complété le texte de Longus , tant qu’on lira du grec, il y aura toujours quatre ou cinq hellénistes qui sauront que j’ai existé. Dans mille ans d’ici , quelque savant prouvera , par une dissertation, que je m’appelais Paul-Louis, né en tel lieu, telle année, mort tel jour de l’an de grâce.... sans qu’on en ait jamais rien su, et, [K)ur cetteî)elle découverte, il sera de l’Académie. Tâchons donc de montrer que je suis le vrai, le seul restaurateur du livre mutilé de Longus : la chose eu vaut la peine; il n'y va de rien moins que de l’immortalité.
Vous savez. Monsieur, ce qui en est, quoique vous n’en disiez rien , et M. Clavier le sait aussi , à qui j’écrivis de Milan ces propres paroles :
Milan, te 13 octobre 1809.
■ « Envoyez-moi vite. Monsieur, vos commissions grecques; je « serai à Florence un mois, à Rome tout l’iiiver, et je vous « rendrai bon compte des manuscrits dePausanias. 11 n’y a boua quin en Italie où je ne veuille perdre la vue pour l’amour de « vous et du grec. Je fouillerai aussi pour mon compte dans les « manuscrits de l'abbaye de Florence. Il y avait là du bon pour « vous et pour moi , dans une centaine de volumes du neuvième « et du dixième siècle; il en reste ce qui n’a pas été vendu par « les moines : peut-être y trouverai-je votre affaire. Avec le Clia- « riton de Dorvilleest un Longus que je crois entier; du moins « n’y ai-je point vu de lacune quand je l’examinai; mais, en vé- « rité, il faut être sorcier pour le lire. J’espère pourtant en ve- « nir à bout à grand renfort de bésicles, comme dit maître « François. C’est vraiment dommage que ce |>etit roman d’une - jolie invention, qui, traduit dans toutes les langues, plaît à • toutes les nations, soit dans l’état où nous le voyons. Si je
A M. REROUAKD.
» pouvais vous l’offrir complet, je croirais mes courses bien « employées , et mou nom assez recommandé aux Grecs pré- « sents et futurs. 11 me faut peu de gloire; c’est assez pour moi « qu’on sache quelque jour que j’ai partagé vos études et votre « amitié »
M. Lamberti lut cette lettre, où il était question de lui, et me promit dès lors de traduire le supplément , comme il pouvait faire mieux que personne. Il se rappelle très-bien toutes ces cir- • constances , et voici ce qu’il m’en écrit :
Délia speranza che avevate di scoprire nel codice Fioren tino il Jrdmmento di Longo Sofista, voi mi parlasfe sino dai primi momenti del vostro arriva in Milano. Questa casa fa in quel tempo encor delta ad alcuni amici, che non possono acerne la rimenbranza. Si parlé ancora délia traduzione italiana che sarebhe xtato bene di farne, qtiando non fossero riuscile vane le speranze délia scoperta; ed io, per Vinfmita amicizia che vi professa , mi vi ob'igai con solenne promcssa per un taie lavoro. A gran ragione adurtque mi dovettero sorpremlere le ciancie del signor Furia , che nel suo scritto si voleva Jar credere corne cooperatore e partecipe di quello sco primento... '.
Enfin , voici une lettre de M. Akerblad , qui montre assez en quel temps je vis ce manuscrit pour la première fois :
« Je me rappelle effectivement qu’il y a trois ans nous
« allâmes ensemble voir la bibliothèque de l’abbaye de Florence,
« où , entre autres manuscrits, on nous montra celui qui contient » le roman de Longus , avec plusieurs autres érotiques grecs. Je « me souviens très-bien aussi que, pendant que j’étais occupé à * parcourir le catalogue de ces manuscrits , dont les plus beaux
' C'est-i-dire en franr.vî8 t « L’espoir que vous aviez de trouver dans les
• manuserits de Florence un texte complet de Lonsus, me fut annoncé par « vous dès les premiers moments de votre arrivée ici , et j'en parlai à quel- « ques amis qui n’en peuvent avoir perdu le souvenir. Nous parlâmes aussi
• de traduire le supplément en italien ; à quoi je m’obligeai envers vous
• par une promesse fondée sur l'amitié qui nous unit tous deux. Ainsi . ce ne
• fut pas sans beaucoup d'étonnement que je vis depuis l'étrange folie et le
• bavardage de M. Furia , qui , dans s» brochure , prétendait avoir part à
• -»tte découverte. »
LtlTHE
« ont disparu depuis, vous vous arrêtâtes assez longtemps à feuil- « leter celui de Longus, le même qui vous a fourni l’intéressant ■ fragment que vous venez de publier. »
Ainsi, bien avant que ce manuscrit passât dans la bibliothèque de Saint- Laurent de Florence, je l’avais vu à l’abbaye; Je savais qu’il était complet, je l’avais dit ou écrit à tous ceux que tout cela pouvait intéresser. Depuis, dans la bibliothèque, M. Furia me wion^ra ce livre que je lui demandais, et que je connaissais mieux que lui, sans l’avoir tenu si longtemps; et moi je lui montrai dans ce livre ce qu’il n’avait pas vu en six ans qu'il a passés à le décrire et en extraire des sottises. On voit par là clairement que tout le récit de itl. Furia et les petites circonstances dont il l’a chargé pour montrer que le hasard nous fit faire à tous deux ensemble cette découverte, qu’il appelle commune, sont autant de faussetés. Or, si dans un fait si notoire M. Furia en impose avec cette effronterie , qu’on juge de sa bonne foi dans les cho.ses qu’il affirme comme unique témoin ; car a ce mensonge, assez indifférent en lui-même, il joint d’autres impostures dont assurément la plus innocente mériterait cent coups de bâton. C’était bien sur quoi il comptait pour être un peu a son aise, comme l’huissier des Plaideurs. J’aurais pu donner dans ce piège il y a vingt ans ; mais aujourd’hui je connais ces ruses , et Je lui conseille de s’adresser ailleurs. J’ai trèsbien pu , par distraction , faire choir sur le bouquin la bouteille a l’encre; mais frappant sur le pédant, je n’aurais pas la même excuse , et je sais ce qu’il m’en coûterait.
Depuis l’article inséré dans la gazette de Florence, par lequel vous annonciez une édition du supplément et de l’ouvrage entier , j’étais en pleine possession de ma découverte , et plus intéressé que personne à sa conservation. Tout le monde savait que j’avais trouvé ce fragment de Longus , que j’allais le traduire et l'imprimer; ainsi mon privilège, mon droit de découverte étaient assurés : on ne saurait imaginer que j’aie fait exprès la tache au manuscrit , pour m’approprier ce morceau inédit qui était à moi. C’e.st néanmoins ce que prétend M. Furia : cette tache fut faite, dit -il , pour le priver de sa part à la petite trouvaille (vous voyez, par ce qui précède, à quoi cette part se réduit) , et afin de l’empêcher, lui ou quelque autre aussi capable.
A IC. BESOUABD. ^ 295
d’eu donner une édition. Cela est prouté, selon lui, par le refus de la copie.
Ce discours ne peut trouver de créance qu’auprès de ceux qui n'ont nulle idée d’un pareil travail; car qui eût pu l’entreprendre à Florence , quand même votre annonce n’eût pas appris au public et la découverte et à qui elle appartenait? Ne m’eu croyez pas, Monsieur; consultez les savants de votre connaissance, et tous vous diront qu’il n’y avait personne à Florence en état de donner une édition supportable de ce texte d’après un seul manuscrit. U faut pour cela une connaissance de la langue grecque, non pas fort extraordinaire , mais fort supérieure à ce qu’en savent les professeurs florentins.
En effet, concevez, Monsieur, huit pages sans points ni virgules, partout des mots estropiés, transposés, omis, ajoutés, les gloses confondues avec le texte, des piirases entières altérées par l’ignorance , et plus souvent par les impertinentes corrections du copiste. Pour débrouiller ce chaos, Sckrevelius donne peu de lumière à qui ne counaît que les Fables d’Ésope. Je ne puis me llatter d’y avoir complètement réussi , manquant de tous les secours nécessaires; mais hors un ou deux endroits, ,que ceux qui ont des livres corrigeront aisément , J’ai mis le tout au point que M. Furia lui-même, avec ma traduction et son üchrevetius , suivrait maintenant sans peine le sens de l’auteur d'un bout à l’autre. Tout cela se pouvait faire par d'autres que moi, et mieux , à Venise ou à Milan , mais non à Florence.
Les Florentins ont de l’esprit, mais ils savent peu de grec : et jecrois qu’ils ne s’en soucient guère : il y a parmi eux beaucoup de gens de mérite , fort instruits et fort aimables ; ils parlent admirablement la plus belle des langues vivantes : avec cela on se passe aisément du grec.
Quelle préface aurait pu , je vous prie, mettre à ce fragment Furia, s’il en eût été l’éditeur? Il aurait fallu qu'il dît ; Dans le long travail que j'ai fait sur ce manuscrit, dont j’ai extraitdes diosessipeu intéressantes, j’ai oublié de dire que rouvr.igede Lougus s’y trouvait complet ; on vient de m’en faire apercevoir. El là-dessus, il aurait cité votre article de la gazette. Vous voyez, Monsieur , par combien de raisons j’avais peu à craindre que ni lui ni personne songeât à me troubler dans la possession du
LETTRE
bienheureux fragment. J’en ai refusé à M. Furia, non une copie quelconque, qui lui était utile comme bibliothécaire, mais une certaine copie dont il voulait abuser comme mon ennemi déclaré; et l’abus qu'il en voulait faire n’était pas de la publier, car il ne le pouvait en aucune façon, mais de l’altérer, pour jeter du doute sur ce que j'allais publier. Tout cela est, je pense, assez clair.
Mais si l’on veut absolument que , contre mon intérêt visible, j’aie mutilé ce morceau, que je venais de déterrer et donl j’étais maître, pour consoler apparemment M. Furia du petit chagrin que lui causait celte découverte , encore faudrait-il avouer que les adorateurs de Longus me doivent bien moins de reproches que de remerciements. Si ce texte est si sacré, pour l’avoir complété je mérite des statues. La tache qui en détruit quelques mots dans le manuscrit ne saurait être un crime d’État,que la restauration du tout daus les imprimés ne soit un bienfait public : mais si tout l’ouvrage, comme le pensent des gens bien sensés, n’est en soi qu’une fadaise, qu’est-ce donc que ce pâté dont on fait tant de bruit ? En bonne foi , le procès de Figaro , qui roulait aussi sur un pâté d’encre, et la cause de l’intimé, sont , au prix de ceci , des affaires graves. •
Et quand il serait vrai , que par pure folie J'aurais exprès gâté le tout ou bien [uirtle Dudit fragment . qu'on mette en coini^nsalion Ce que nous avons fait depuis cette action ,
et l’édition du supplément qui se distribue gratis, et celle du livre entier donnée aux savants , et enfin cette traduction dont vous rendez compte, qui certes éclaircit plus le texte que la tache ne l’obscurcit. On ne vous soupçonnera pas. Monsieur, de partialité pour moi. Vous trouvez que j’ai complété la version d'A.myQi si habilement, dites- vous, ça'tm n’aperçoit point trop de disparate entre ce qui est de lui et ce que j’y ai ajouté, et vous avouez que cette lâche était difficile. Je ne suis pas ici en termes de pouvoir faire le modeste : un accusé sur la sellette, qui voit que son affaire va mal ,se recommande par où il peut, et tire parti de tout. Cette traduction d'Amyot est généralement admirée , et passe pour un des plus beaux ouvrages qu’il y ait eu
A M. BEN0UAB3.
notre langue. On ferait un volume des louanges qui lui ont été données seulement depuis trois ou quatre ans, tant dans les journaux que dans les différents livres. L’un la regarde comme le chef-d’œuvre du genre «a?/; l’autre appelle h.myoi le créateur d’un style qui n'a pu être imité; un troisième déclare aussi celte traduction inimitable, et va jusqu’à lui attribuer la grande réputation du roman de Longus. Or, ce chef-d’œuvre inimitable, ce modèle que personne n’a pu suivre dans le plus difficile de tous les genres, je l’ai non-seulement imité, selon vous, assez habilement , mais je l’ai corrigé partout; et vous n’osez dire. Monsieur, qu’il y ait rien de perdu. L’entreprise était telle qu’avant l’exécution, tout le monde s’en serait moqué, parce qu’en effet il y avait très-peu de personnes capables de l’exécuter. Les gens qui savent le grec sont cinq ou six en Kurope ; ceux qui savent le français sont en bien plus petit nombre. Blais ce n’est pas seulement le grec et le français qui m’ont servi à terminer cette belle copie, après avoir si heureusement rétabli l’original; ce sont encore plus les bons auteurs italiens, d’où j’ai tiré plus que des nôtres, et qui sont la vraie source des beautés d’.Xmyot; car il fallait, pour retoucher et finir le travail d’Amyot, la réunion assez rare des trois langues qu’il possédait et qui ont formé son style. Ainsi cette bagatelle, toute bagatelle qu’elle est, et des plus petites assurément, peu de gens la pouvaient faire.
.Te comprends. Monsieur, que votre jugement n’est pas celui de tout le monde, et que ce qui vous a plu semblera ridicule à d'autres; n>ais l’ouvrage n’étant connu que par votre rapport, la prévention du public doit, pour le moment, m’étre favorable; et si cette prévention en faveur de ma traduction peut me faire absoudre du crime de lèse-manuscrit, je me moque fort qu’après cela on la trouve bonne ou mauvaise.
Qu’on examine donc si le mérite d’avoir complété, corrigé, perfectionné cette version que tout le monde lit avec délices , et donné aux savants un texte qui sera bientôt traduit dans toutes les langues, peut compenser le crime d’avoir effacé involontairement quelques mots dans un bouquin que personne avant mo' n’a lu, et que jamais personne ne lira. Si j’avais l’éloquence de M. Furia, j’évoquerais ici l’ombre de Longus, et, lui contant l’aventure , je gage qu’il en rirait , et qu’il m’embrasserait pour
LETTRE
avoir enfin remis en. lumière son œuvre amour euse.Yous poovez penser la mine qu’il ferait à M. Furia, qui le laissait manger aux vers dans le vénérable bouquin.
J’ai l'honneur d’être , Monsieur , etc.
Tivoli, le 20 septembre 1810.
P. S. Est-ce la peine de vous dire, Monsieur, pourquoi je ne vous envoyai ni le texte, ni la traduction que Je vous avais promise .D’Accusé de sjiéculcr avec vous sur ce fragment, dont je vous faisais présent, comme vous en convenez, le seul parti que j’eusse à prendre, n’était-ce pas de le dontier moi-même au public? Je vous avoue aussi que votre ambition m’alarmait. Si, pour m’avoir accompagné dans une bibliothèque, vous disiez et vous imprimiez à Milan : Nous avons trouvé, et nous allons donner un Longus complet, n’était-il pas clair qu’une fois maître et éditeur de ce texte , vous auriez dit, comme Archimède : Je Jai trouvé! Vous et M. Furia vous alliez vous parer de mes plus belles plumes, et je restais avec ma tache d’encre que personne ne me contestait. J’avais pensé faire deux parts ; le profit pour vous, l’honneur pour moi : vous vouliez avoir l’un et l’autre, et ne me laisser que le pâté. Une pareille prétention rompait tous nos arrangements.
LETTRE