PRÉFACE DU TRADUCTEUR
tort. Dans quelques restes mutilés de ses ouvrages , dont la perte ne se peut assez regretter, on aperçoit un art que d’autres n’ont pas connu.
Mais ce style si' achevé n’eût pas convenu à Hérodote pour les récits qu’il devait faire, et le temps où il écrivit. C’était l’enfance des sociétés; on sortait à peine de la plus affreuse barbarie. Athènes, du vivant d’Hérodote, sacrifiait des hommes à Bacchus Omestès, c’est-à-dire mangeant cru. Thernistocle, il est vrai, dès ce temps-là philosophe, y trouvait à redire; mais il n’osa s’en expliquer, de peur des honnêtes gens : c’eût été outrager la morale religieuse. Hérodote , dévot , put très-bien assister à cette cérémonie, et parle de semblables fêtes avec son respect ordinaire pour les choses saintes. On jugerait par là de son siècle et de lui , si tout d’ailleurs ne montrait pas dans quelles épaisses ténèbres était plongé le genre humain, qui seulement tâchait de s’en tirer alors, et fit bientôt de grands progrès , non dans les sciences utiles, la religion s’y opposant, mais dans les arts dégoût qu’elle favorisait. Le temps d’Hérodote fut l’aurore de cette lumière , et comme il a peint le monde encore dans les langes, s'il faut ainsi parler, d’où lui-même il sortait, son style dut avoir et de fait a cette naïveté, bien souvent un peu enfantine, que les critiques appelèrent innocence de la diction, unie avec un goût du beau et une finesse de sentiment qui tenaient à la nation grecque.
Cela seul le distingue de nos anciens auteurs , avec lesquels il a d’ailleurs tant de rapports, qu’il n’y a pas peut-être une phrase d’Hérodote, Je dis pas une, sans excepter la plus gracieuse et la plus belle, qui ne se trouve en quelque endroit de nos vieux romanciers ou de nos premiers historiens , si ainsi se. doivent nommer. On l’y trouve , mais enfouie, comme était l’or dans Ennius, sous des tas de fiente , d’ordures , et c’est en quoi notre français se peut comparer au latin , qui resta longtemps négligé, inculte , sacrifié p une langue étrangère. Le grec étouffa le latin à son commencement , et l’empêcha toujours de se développer; autant en fit depuis le latin au français pendant le cours de plusieurs siècles. Non-seulement alors qu’écrivait Ennius, mais après Virgile et Horace, la belle langue c’était le grec à Rome, le latin chez nous au temps de Joinville et de Froissard. On ne
334 FBAGMENTS d’OSE TRADUCTION D’HÉRODOTE.
parlait français que pour demander à boire; on écrivait le latin que lisaient, étudiaient savants et beaux esprits, tout ce qu’il y avait de gens tant soit peu clercs ; et caméra compotorum paraissait bien plus beau que 7a chambre des comptes. Cette manie dura , et même n’a point passé ; des inscriptions nous disent, en mots de Cicéron, qu’ici est le marché Neuf ou bien la place aux Veaux. Que pouvait faire un pauvre auteur employant l’idiome vulgaire? Poètes , romanciers, prosateurs, se trouvaient dans le cas de ceux qui maintenant voudraient écrire le picard et le bas breton. En Italie, Pétrarque eut honte de ses divins tercets, parce qu’ils étaient italiens; et depuis ne reprochat-on pas à Machiavel d'avoir écrit l’histoire autrement qu’en latin, faute que ne fit pas le président de Thou? Partout la langue morte tuait la langue vivante. Lorsque enfin on s’avisa, fort tard, d’écrire pour le public, et non plus seulement pour les doctes, le latin domina encore dans ces compositions, qui ainsi n’eurent jamais le caractère simple des premiers ouvrages grecs, dictés par la nature.
La littérature grecque est la seule, en effet, qui ne soit pas née d’une autre , mais produite par l’instinct et le sentiment du beau chez un peuple poète. Homère, avec raison, se dit inspiré des dieux, tenant son art des dieux, dit-il, sans être enseigné d'aucun homme. Il n’a point eu d'anciens, fut lui-même son maître, ne passa point dix ans dans le fond d’un collège à recevoir le fouet, pour apprendre quelques mots qu’il edt pu, chez lui , savoir mieux en cinq ou six mois; il chante ce qu’il a vu , non pas ce qu’il a lu , et il nous le faut lire , non pour l’imiter , mais pour apprendre de lui à lire dans la uature , aujourd’hui lettre clo.se à nous, qui ne voyons que des habits, des usages; l’étude de l’antique ramène les arts au simple, hors duquel point de sublime.
Hérodote et Homère nous représentent Thomme sortant de l’état sauvage , non encore façonné par les lois, compliquées des sociétés modernes , l’homme grec , c’est-à-dire , le plus heureusement doué à tous égards : pour la beauté , qu’on le demande aux statuaires, elle est née en ce pays-là ; l’esprit , il n’y a point de sots en Grèce, a dit quelqu’un qui n’aimait pas les Grecs et ne les flattait point. Aussi , tout art vient d’eux, toute science;
PBEFACE DU TBADUCTEÜR.
sans eux, nous ne saurions pas même nous bâtir des demeures, ni mesurer nos champs; nous ne saurions pas vivre. Gloire, amour du pays, vertus des grandes âmes, où parurent-elles mieux que dans ce qu’ils ont fait et ce qu’ils font encore? Ce sont les commencements d’une telle nation que nous montrent ces deux auteurs.
Le sujet leur est commun , la guerre de l’Europe contre l’Asie; jamais il n’y en eut de plus grand ni qui nous touchât davantage. 11 y allait pour nous de la civilisation , d’étre policés ou barbares, et la querelle était celle du monde entier, pour qui le germe de tout bien se trouvait dans Athènes. L’ancienne, l’éternelle querelle se débattait à Salamine, et si la Grèce eût succombé, c’en était fait; non que je pense que le progrès du genre humain, dans la perfection de son être, pût dépendre d’une bataille ni même d’aucun événement ; mais comme il fut arrêté depuis par la férocité romaine et d’autres influences qui faillirent a perdre la civilisation, elle eût péri pour un long temps à Salamine, dès sa naissance, par le triomphe du barbare.
Us écrivirent, non dans le patois esclave, comme nos Froissard , nos Joinville, mais dans la langue belle alors , c’est-à-dire ancienne ; car en la déliant du rhythme poétique , ils lui conservèrent les formes de la poésie , les expressions et les mots hors du dialecte commua, témoin le passage même d’IIécatée : Ecataios Milêsios ôde mutheitai, qui en italien (car cette langue a aussi sa phrase et ses mots pour la poésie ) se traduirait bien, ce me semble, Ecateo Melesio cosi favella , au lieu de la façon vulgaire cosi (lice Ecateo , outô legei Ecataios o Milêsios. La différence paraît d’abord. Au grec , il ne manque, pour un vers , que le mètre seul et le rhythme, qui même reviutdans la prose après Hécatée ; mais ce n’est pas de quoi il s’agit. Le dialecte poétique, chez les Grecs, était le vieux grec; en Italie, c’est le vieux toscan, qu’on retrouve dans le contado de Siène et du val d’Arno. Il ne faut pas croire qu’Hérddote ait écrit la langue de son temps commune en Ionie, ce que ne fit pas Homère même, ni Orphée , ni Liiius , ni de plus anciens, s’il y en eut; car le premier qui composa , mit dans sou style des archaïsmes. Cet ionien si suave n’est autre chose que le vieux attique , auquel il mêle, comme avaient fait tous ses devanciers prosateurs, le plus
33G FltA(;»lF..\TS 1>’UNE TRADUCTION d'HÉUODOTE.
qu’il peut des phrases d’Homère et d'Hésiode. La Fontaine, chez nous, empruntant les expressions de Marot, de Rabelais, fait ce qu’ont fait les anciens Grecs, et aussi est plus grec cent fois que ceux qui traduisaient du grec. De même Pascal , soit dit en passant, dans ses deux ou trois premières lettres, a plus de Platon, quant au style, qu’aucun traducteur de Platon.
Que ces conteurs des premiers âges de la Grèce aient conservé la langue poétique dans leur prose , on n’en saurait douter après le témoignage des critiques anciens , et d'Hérodote, qu’il suffit d’ouvrir seulement pour s’en convaincre. Or, la langue poétique partout, si ce n’est celle du peuple, en est tirée du moins. Malherbe, homme de cour, disait; .l'apprends tout mon français à la place Maubert; et Platon, poète s’il en fût, Platon, qui n’aimait pas le peuple , l’appelle sou maître de langue. Demandez le chemin de la ville à un paysan de Varlungo ou de Peretola, il ne vous dira pas un mot qui ne semble pris dans Pétranjue, tandis qu’un cavalier de San-Stefano parle l’italien francisé (m- /rancesato, commeils disent) des antichambres de Piti. Ariane, ma sœur , de quel amour blessée, n’est point une phrase de marquis; mais nos laboureurs chantent : /er« de ton amour , je ne dors nuit ni jour. C’est la même expression. L’autre qui dit de Jeanne :
Sentant son cœur faillir, elle Laissa la tdle.
Et SC prit à pleurer *.
n’a point trouvé cela, certes, dans les salons; il s’exprime en poète : pouvait-il mieux ? jamais , ni avec plus de grâce , de douceur, d’harmonie. C’est la langue poétique, antique: et mes voisins allant vendre un âne à la foire de Choussé , ne causent pas autrement, n’emploient point d’autres mots. Il continue de même, c’est-à-dire très-bien, qui l’inspira , jeune et faible bergère.... et non pas, qui vous conseilla, mademoiselle , de quitter monsieur votre père, pour aller battre les Anglais? Le ton, le style du beau monde, sont ce qu’il y a de moins poétique dans le monde. Madame Dacier commençant : Déesse, chantez, '^ devine ce que doit être tout le reste. Homère a dit grossièrement: Chante, déesse, le courroux.. .
• Casimir DclaviRue. . -
PaÉFACE DU TBADlîCTEUB.
Par tout ceci , oa voit assez que penser traduire Hérodote dans notre langue académique, langue de cour, cérémonieuse, roide, apprêtée , pauvre d’ailleurs , mutilée par le bel usage, c’est étraugement s’abuser; il y faut employer une diction naïve, franche, populaire et riche , comme' celle de la Fontaine. Ce n’est pas trop assurément de tout notre français pour rendre le grec d’Hérodote, d'un auteur que rien n’a gêné, qui, ne connaissant ni ton, ni fausses bienséances, .dit simplement les choses, les nomme par leur nom , fait de son mieux pour qu’on l’entende, se reprenant , se répétant de peur de n’être pas compris ; et faute d’avoir su son rudiment par cœur, n’accorde pas toujours trèsbien le substantif et l’adjectif. Un abbé d’Olivet, un homme d’académie ou prétendant à l’être, ne se peut charger de cette besogne. Hérodote ne se traduit point dans l’idiome des dédicaces , des éloges , des compliments.
C’est pourtant ce qu’ont essayé de fort honnêtes gens d’ailleurs , qui sans doute n’ont point connu le caractère de cet auteur, ou peut-être ont cru l’honorer en lui prêtant un tel langage, et nous le présentant sous les livrées de la cour, en habit habillé : au moins est-il sûr qu’aucun d’eux n’a même pensé à lui laisser un peu de sa façon simple, grecque et antique. Saisissant, comme ils peuvent, le sens qu’il a eu dessein d’exprimer, ils le rendent a leur manière, toujours parfaitement polie et d’une décence admirable. Figurez-vous un truchement qui , parlant au sénat de Rome pour le paysan du Danube, au lieu de ce début,
Romains , et vous, Sénat, assis pour m’écouter ,
commencerait : Messieurs, puisque vous me faites l’honneur de vouloir bien entendre votre humble serviteur, j’aurai celui de vous dire.... Voilà exactement ce que fout les interprètes d’Hérodote, La version de Larcher, pour ne parler que de celle qui est la plus connue, ne s’écarte jamais de cette civilité : on ne saurait dire que ce soit le laquais de madame de Sévigné, auquel elle compare les traducteurs d’alors, car celui-là rendait dans son langage bas le style de la cour, tandis que Larcher, au contraire, met en style de cour ce qu’a dit l’homme d’Halicarnasse. Hérodote, dans Larcher, ne parle que de princes, de princesses, de seigneurs et de gens de qualité ; ces princes montent sur le trône,
‘iS
338 FBAGMENTS d’UNE TUADUCTION d’HÉBODOTE.
s'emparent de la couronne, ont une cour, des ministres et de grands ofliciers, faisant, comme on peut croire, le bonheur des sujets, pendant que les princesses , les dames de la cnur, accordent leurs faveurs à ces jeunes seigneurs. Or est-il qu’Hérodote ne se douta jamais de ce que nous' appelons prince, trône et couronne, ni de ce qu'à l’Académie on nomme faveurs des dames et bonheur des sujets. Chez lui les dames , les princesses mènent boire leurs vaches, ou celles du roi leur père, à la fontaine voisine, trouvent là des jeunes gens, et font quelque sottise, toujours exprimée dans l’auteur avee le mot propre ; on est esclave ou libre , mais on n’est point sujet dans Hérodote. Cependant , en si bonne et noble compagnie , Larcher a fort souvent des termes qui sentent un peu l'antichambre de madame de Sévigné , comme quand il dit, par exemple : Ces seigneurs mangeaient du mouton; il prend cela dans la chanson de monsieur Jourdain. Le grand roi bouchant les derrières aux Grecs à Salamine, est encore une de ses phrases ; et il en a bien d’autres peu séantes à un homme comme son Hérodote, qui parle congrôment, et surtout noblement ; il ne nommera pas le boulanger de Crésus, le palefrenier de Cyrus , le chaudronnier Macistos ; il dit grand panetier, écuyer, armurier, avertissant en note que cela est plus noble.
Cette rage d’ennoblir, ce jargon, ce ton de cour, infectant le théâtre et la littérature sous Louis XIV et depuis, gâtèrent d’excellents esprits , et sont encore cause qu’on se moque de nous avec juste raison. Les étrangers crèvent de rire quand ils voient dans nos tragédies le seigneur Agamemnon et le seigneur Achille, qui lui demande raison , aux yeux de tous les Grecs; et le seigneur Oreste brûlant de tant de feux pour madame sa cousine. L’imitation de la cour est la peste du goût aussi bien que des mœurs. Un langage si poli , adopté par tous ceux qui chez nous se sont mêlés de traduire les anciens, a fait qu’aucun ancien n’est traduit, à vrai dire, et qu’on n’a presque point de versions qui gardent quelques traits du texte orginal. Une copie de l’antique, en quelque genre que ce soit , est peut-être encore à faire. La chose passe pour difficile , à tel point que plusieurs la tiennent impossible. Il y a des gens persuadés que le style ne se traduit pas, ni ne se copie d’un tableau. Ce que j’en puis dire, c'csi