LIVRE I
qu’il effrayerait Chloé sous cette forme de loup , et la saisirait au corps pour en faire à son plaisir.
Tantôt après elle arriva. Elle amenait boire les deux troupeaux , ayant laissé Dnphnis coupant de la plus tendre ramée verte pour ses chevreaux après pâture. Les chiens , qui leur aidaient à la garde des bétes , suivaient ; et comme naturellement ils chassent mettant le nez partout , ils sentirent Dorcon se remuer voulant assaillir la fillette; si se prennent à aboyer, se ruent sur lui comme sur un loup, et l’environnant , qu’il n’osait encore, tant il avait de peur, se dresser tout à fait sur ses pieds, mordent en furie la peau de loup, et tiraient à belles dents. Lui, d’abord bouteux d’être reconnu, et défendu quelque temps de cette peau qui le couvrait , se tenait tapi contre terre dans le hallier, sans dire mot; mais quand Chloé , apercevant au travers de ces broussailles oreille droite et poil de tête , appela tout épouvantée Dapbnis au secours , et que les chiens lui ayant arraché sa peau de loup, commencèrent à le mordre lui-même à bon escient , lors il se prit à crier si haut qu’il put , priant Chloé et Dapbnis , qui jà était accouru, de lui vouloir être en aide; ce qu’ils firent, et, avec leur sifflement accoutumé, eurent incontinent apaisé les chiens ; puis amenèrent à la fontaine le malheureux Doreon, qui avait été mors et aux cuisses et aux épaules , lui lavèrent ses blessures où les dents l’avaient atteint, et puis lui mirent dessus de l’écorce d’orme mâchée, étant tons deux si peu rusés et si peu expérimentés aux hardies entreprises d’amour, qu’ils estimèrent que celte embûche de Dorcon avec sa peau de loup ne fût que jeu seulement; au moyen de quoi ils ne se courroucèrent pointa lui, mais le réconfortèrent et le reconvoyèrent quelque espace de chemin , et le menant par la main : et lui , qui avait été en si grand danger de sa personne , et que l’on avait recous de la gueule , non du loup , comme il se dit communément, mais des chiens , s’en alla panser les morsures qu’il avait par tout le corps.
Dapbnis et Chloé cependant, à nuit close, travail-
lèrent après leurs chèvres et brebis , qui , effrayées de la peau de loup , effarouchées d’ouïr si fort aboyer les chiens , fuyaient les unes à la cime des plus hauts rochers, les autres au plus bas des plages de la mer , toutes au demeurant bien apprises de venir
SCO LES PASTORALES DE LONCOS.
à la voix de leurs pasteurs se ranger au son du flageolet, s’amasser ensemble en oyant seulement battre des mains : mais la peur leur avait alors fait tout oublier; et , après les avoir suivies à la trace comme des lièvres, et à grand’peine retrouvées, les ramenèrent toutes au tect ; puis s’en allèrent aussi reposer ; là où ils dormirent cette seule nuit de bon sommeil. Car le travail qu’ils avalent pris leur fut un remède pour l’heure au mésaise d’amour : mais revenant le jour, ils eurent même passion qu'auparavaut, Joie à se revoir, peine à se quitter ; ils souffraient , ils voulaient quelque chose, et ne savaient ce qu’ils voulaient. Cela seulement savaient-ils bien , l’un que son mal était venu d’un baiser, l’autre d’un baigner.
Mais plus encore les enflammait la saison de l’année. Il était jà environ la fin du printemps et commencement de l’été, toutes choses en vigueur; et déjà montraient les arbres leurs fruits, i?s blés leurs épis ; et (lussi était la voix des cigales plaisante à ouïr, tout gracieux le bêlement des brebis, la richesse des champs admirable à voir, l’air tout embaumé, suave à respirer.; les fleuves paraissaient endormis , coulant lentement et sans bruit; les vents semblaient orgues ou flûtes, tant ils soupiraient doucement à travers les branches des pins. On eût dit que les pommes d’elles-mêmes se laissaient tomber énamourées; que le soleil , amant de beauté , faisait chacun dépouiller. Daphnis , de toutes parts échauffé , se jetait dans les rivières, et tantôt se lavait, tantôt s’ébattait à vouloir saisir les poissons, qui, glissant dans l’onde , se perdaient sous sa main ; et souvent buvait , comme si avec l’eau U eût dû éteindre le feu qui le brûlait. Chloé, après avoir trait toutes ses brebis , et la plupart aussi des chèvres de Daphnis, demeurait longtemps empêchée à faire prendre le lait et à cliasser les mouches, qui fort la molestaient, et les chassant la piquaient: cela fait, elle se lavait le visage, et, couronnée des plus tendres branchettes de pin, ceinte de la peau de faon, elle emplissait une sébile de vin mêlé avec du lait, pour boire avec Daphnis.
Puis quand ce venait sur le midi , adonc étaient-ils tous deux plus ardemment épris que jamais, pour ce que Chloé, voyant eu Daphnis entièrement nu une beauté de tout point accomplie, SC fondait et périssait d’amour, considérant qu’il n’y avait en