Voir la Communication qui précède. (Note de l'Édition
existe, en effet, de profondes différences entre les suites des morsures par les chiens ou par les loups.
Plusieurs personnes ont eu l’obligeance de me faire connaître des récits très authentiques de l’effet des morsures de loups enragés, et je crois utile de publier les conclusions de leurs rapports :
Premier document. — Le 27 février 1706, 8 habitants de la commune de Saint-Julien-de-Civry (Bourgogne) furent mordus par un loup enragé.
Un succomba le même jour à ses blessures; les 7 autres moururent tous de la rage, après une incubation qui varia de dix-sept à soixantehuit jours (dix-sept, vingt-six, vingt-huit, quarante-deux, quarantequatre, soixante, soixante-huit). (Extrait des registres mortuaires de la commune, par M. Sandre, instituteur, extrait certifié par le maire de la commune).
Deuxième document. — Le 26 décembre 1806, 9 personnes furent mordues aux environs de Bourg par un loup enragé; 8 sont mortes de la rage. (La Revue scientifique qui rapporte ce fait, emprunté à une Communication du D1' Trimécourt, de la Société de médecine de Lyon, ne dit rien des dates d’incubation.)
Troisième document. — Le 16 octobre 1812, 19 personnes ont été mordues dans la ville de Bar-sur-Ornain par un loup enragé. Toutes furent traitées parles D1S Champion et Moreau, qui lavèrent leurs plaies et les cautérisèrent avec du muriate d’antimoine liquide.
Onze sont mortes de la rage, après une incubation qui a varié de sept, treize, quinze jours à soixante, soixante-neuf et soixante-dix jours. (Communiqué à l’Institut de France, le 6 septembre 1813, par le D1' Champion.)
Quatrième document. — Le 23 février 1849, un berger de Darbois, le sieur Dumont, âgé de soixante-quatre ans, a été mordu par un loup enragé. Il est mort rabique après une incubation de trente-deux jours. (Communication de MM. Cailletet et Mariotti.)
Cinquième document. — Le 7 janvier 1866, 3 personnes habitant trois communes voisines, Nant, Alques et Saint-Jean-du-Bruel, dans l’Aveyron, furent mordues par une louve enragée.
Les trois ont pris la rage après vingt-deux, vingt-trois et trentehuit jours d’incubation et sont mortes. (Communication du Dr Bonipaire, à Millau, Aveyron.)
Sixième document, — Le 5 octobre 1874, dans la commune de Bochette, canton de La Rochefoucauld (Charente), deux hommes furent mordus par un loup enragé qui venait de terrasser et de déchirer une petite fille.
MALADIES VIRULENTES
Après vingt-cinq et trente jours d’incubation, ces deux hommes ont pris la rage et ont succombé. L’enfant est morte le jour même où elle a été assaillie. (Extrait du journal le Cha reniais , octobre et novembre 1874.)
Septième document. — Par lettre en date du 26 mars dernier, M. le D1' Niepce, médecin des Eaux d'Allevard, signale à M. Yulpian quatre cas de morsures par loup enragé, en 1822. Les quatre personnes moururent de la rage, après des durées d’incubation de neuf, de treize, de quinze et de dix-neuf jours.
Huitième document. — Les 11 et 12 mai 1811, un loup enragé mordit, dans les environs d’Avallon, diverses personnes et beaucoup de bestiaux.
Toutes les personnes mordues succombèrent à la rage.
Les dates des divers décès, relevées sur les registres de l’hospice, sont les suivantes :
24, 27, 28, 30 (deux morts) et 31 mai 1811, par conséquent treize, seize, dix-sept, clix-neuf et vingt jours après les morsures. [Extrait des registres de l’hospice de la ville d’Avallon (Yonne). ]
En réunissant les huit documents qui précèdent, on arrive à la proportion de 82 morts pour 100 mordus par loups enragés, et dans 6 des cas sur 8 il y a eu autant de morts que de mordus. Si l’on appliquait cette proportion, dans la mortalité, aux 19 Russes de Smolensk dont le traitement est terminé et dont 16 reprennent aujourd’hui le chemin de la Russie, ce n’est pas 3 morts par rage dont on aurait à déplorer la perte, mais 15 ou 16. On ne saurait douter que le traitement a dû être efficace pour la plupart d’entre eux.
Il y a plus : en Russie on s’accorde généralement à dire que toute personne mordue par un loup enragé est vouée à la mort par rage.
Les faits précédents nous démontrent :
1° Que la durée d’incubation de la rage humaine par morsure de loups enragés est souvent très courte, beaucoup plus courte que la rage par morsure de chiens ;
2° Que la mortalité à la suite des morsures par loup enragé est considérable si on la compare aux effets des morsures du chien.
Ces deux propositions trouvent une explication suffisante dans le nombre, la profondeur et le siège des morsures faites par le loup qui s’acharne sur sa victime, l’attaque souvent à la tête et au visage. Les autopsies des trois Russes qui ont succombé à l’Hôtel-Dieu, et l’inoculation de la moelle allongée du premier de ces Russes à des chiens, des lapins et des cobayes, prouvent que le virus du loup et celui du chien ont sensiblement la même violence, et que la différence entre la rage
MALADIES VIRULENTES
du loup et la rage du .chien tient surtout au nombre et à la nature des morsures.
Ces faits m’ont conduit à chercher si, dans le cas de morsures par loups enragés, la méthode ne pourrait pas être utilement modifiée par des inoculations en plus grande quantité et dans un temps plus court. Je ferai part ultérieurement des résultats à l’Académie.
Dans tous les cas, pour le loup en particulier, il est bon de se soumettre le plus tôt possible au traitement préventif. Les Lusses de Smolensk ont employé six jours pour le voyage et ne sont arrivés au laboratoire que quatorze et quinze jours après les accidents. On aurait donc pu à la rigueur commencer leur traitement huit jours plus tôt, et l’on ne saurait dire quelle aurait été l’influence de cette modification pour les trois qui ont succombé.
SUR LES RÉSULTATS DE L’APPLICATION DE LA MÉTHODE DE PROPHYLAXIE DE LA RAGE (*)
J’ai communiqué, le 12 avril dernier, à l’Académie des sciences, une Note complémentaire (a) sur les résultats de l’application de la méthode de prophylaxie de la rage après morsure, dont la mort de notre vénéré et éminent collègue, M. Bouchardat, ne m’a pas permis de donner lecture le lendemain à cette Académie, contrairement à l’usage qu’elle a bien voulu m’autoriser à prendre. Je viens de recevoir des tirages à part de cette Note; aussi je m’empresse d’en faire hommage à cette Compagnie.
A l’époque où fut lue cette Note, le nombre des personnes traitées par la nouvelle méthode était de 726; il s’est élevé aujourd’hui à 950.
Cette Note, on se le rappelle, était relative à la rage provoquée par le loup. Depuis qu’elle a été lue, j’ai reçu un grand nombre de documents sur la même question; j’en ferai plus tard l’objet d’un travail spécial; il me suffira, pour le moment, de dire que l’ensemble de ces documents confirme ce que j’ai dit, à savoir que la mortalité est considérable par la morsure des loups enragés, que cette mortalité est fréquemment de 100 pour 100 et, en outre, que la durée d’incubation
1. Bulletin de l’Académie de médecine , séance du 4 mai 1886, 2e sér., XV, p. 664-665.