‹ Œuvres de Pasteur (volume 2)Chapitre 248 sur 299 · SUR LA VACCINATION ANTIRABIQUE · texte numérisé non relu

SUR LA VACCINATION ANTIRABIQUE

M. le Président [M. Sappey] : L’ordre du jour appelle la suite de la discussion soulevée par la Communication que nous a faite M. Peter dans la dernière séance. M. Pasteur, absent de Paris, a écrit au bureau de l’Académie pour le prier d’accorder la parole, en son nom, à M. Grancher, afin de répondre àM. Peter. En conséquence, je donne la parole à M. Grancher.

M. Peter : Je désire présenter une motion d’ordre. M. le Président vient de dire que M. Grancher prenait la parole au nom de M. Pasteur; il a sans doute voulu dire que M. Grancher allait lire une Note aux lieu et place de M. Pasteur. En effet, M. Grancher n’appartient pas à l’Académie; je ne pourrais lui répondre, tandis que c'est à M. Pasteur lui-même que s’adresse ma discussion.

M. le Président : M. Grancher est, dans cette circonstance, le porteparole de M. Pasteur.

M. Peter : Alors c’est M. Pasteur qui parle et non M. Grancher?

Plusieurs membres : C’est irrégulier.

M. G rancher donne lecture de la Note suivante :

« M. Peter, dans la dernière séance de l’Académie, a rapporté l’histoire

1. Bulletin de V Académie de médecine , séance du 11 janvier 1887, 2“ sér., XVII, p. 28-66. — Ont pris la parole dan's cette séance : Le Président [M. Sappey], Peter, Grancher, le Secrétaire perpétuel, Vulpian, Trélat, Dujardin-Beaumetz, Brouardel, Larrey.

de Réveillac, mordu par un chien enragé, vacciné au laboratoire de M. Pasteur et mort avec des symptômes qu’on pourrait attribuer à la rage.

« Il appartient aux collègues de M. Peter d’apprécier la valeur scientifique de ce fait. Je viens, au nom de M. Pasteur, absent pour raisons de santé, et au nom du laboratoire, faire aux assertions de M. Peter une rectification et une réponse... »

M. 1 e 1 f.r : Mais alors à qui dois-je répondre ? M. Grancher lit aussi en son propre nom, et je ne puis répondre qu’à M. Pasteur, membre de l’Académie !

M. le Secrétaire perpétuel: .1 ai reçu il y a trois jours de M. Pasteur le télégramme suivant, daté de Bordighera :

« Aous demande instamment parole pour Grancher en mon nom début séance prochaine I L janvier, lettre suit. (Signé Pasteur. »

C’est donc à la demande de M. Pasteur que M. Grancher communique la Note dont il vient de commencer la lecture. Il me semble que l’Académie ne peut lui refuser la parole.

M. Peter : Il est bien entendu que c’est M. Pasteur qui parle par la voix de M. Grancher ?

M. Vulpian : SiM. Peter voit un embarras quelconque dans l’intervention de M. Grancher, je suis prêt cà donner moi-même lecture de la Note. M. Peter pourra alors me répondre à moi-même, s’il le désire.

M. I rélat : Que M. Grancher continue sa lecture.

M. Vulpian : Je m’offre volontiers en victime à M. Peter.

M. le Secrétaire perpétuel: Qu’importe que ce soit M. Grancher ou tout autre qui lise, puisque M. Pasteur accepte la responsabilité de la Note !

M. Peter : Du moment que j’aurai toute liberté pour répondre à M. Pasteur, je n’insiste pas.

M. le Président: Il est entendu que la Note lue par M. Grancher vient de M. Pasteur lui-même.

AI. Grancher reprend sa lecture :

« M. Peter, dans la dernière séance de l’Académie, a rapporté l’histoire de Réveillac mordu par un chien enragé, vacciné au laboratoire de AI. Pasteur, et mort avec des symptômes qu’on pourrait attribuer à la rage.

« Il appartient aux collègues de AI. Peter d’apprécier la valeur scientifique de ce fait. Je viens au nom de AI. Pasteur, absent pour raisons de santé, et au nom du laboratoire, faire aux assertions de M. Peter une rectification et une réponse.

« AI. Peter a dit que le laboratoire, prévenu par la famille, de la maladie de Réveillac, n’avait pas répondu. J’affirme que le laboratoire n’a reçu

MALADIES VIRULENTES

aucun appel de la famille de Réveillac, ni de son médecin, ni tle personne.

« Nous avons appris la mort et la maladie de Réveillac par la Communication de IM. Peter à l’Académie.

« M. Peter dit encore que Réveillac a subi trente-six inoculations de virus rabique, trois par jour pendant douze jours. Cela est inexact ; Réveillac a reçu en tout dix-neuf inoculations, c’est-à-dire un traitement beaucoup moins énergique que celui des malades mordus à la face dont je vais vous parler tout à l’heure.

« M. Peter eût évité ces inexactitudes, s’il nous eût fait l'honneur d’une visite au laboratoire de M. Pasteur. Nos registres d’observations et les dossiers de chaque malade lui auraient été communiqués, comme ils le sont à tout médecin, ami ou adversaire de la vaccination antirabique.

« S il fût venu au laboratoire, M. Peter, au lieu d’une histoire rétrospective et due au hasard, eût pu connaître l’histoire authentique et précise d autres insuccès de la méthode intensive, car l’échec de Réveillac, si c en est un, n est pas le seul à notre passif. Nous avons eu des échecs avec la vaccination simple et avec la vaccination intensive, et nous en aurons encore.

« Enfin, M. Peter n’eût pas eu besoin d’insinuer qu’un accident par la vaccination antirabique était possible. Il nous eût trouvés tout préparés à accepter cette possibilité d’un accident avec laquelle toute méthode thérapeutique vraiment efficace doit toujours compter, à l'origine surtout, et quand toutes ses indications et contre-indications ne sont pas encore posées. La méthode de M. Pasteur ne serait pas humaine, mais divine, si elle échappait à cette loi.

« Chacun de nos bien rares insuccès nous apporte des faits qui servent a notre instruction. Par exemple, nous croyons avoir remarqué que I alcoolisme, le nervosisme et l’épilepsie sont des conditions défavorables, et, inversement, que le jeune âge est une condition favorable au traitement et à son succès. Comment aurions-nous pu le savoir a priori iJ

cc Aujourd’hui nous graduons le traitement pour chaque malade en tenant compte des risques particuliers qu’il encourt de par ses morsures, et de sa susceptibilité individuelle connue. Nous espérons ainsi parvenir à obtenir le maximum d effet utile, c’est-à-dire 1 immunité, en faisant courir le minimum de risques ; nous espérons diminuer le nombre des insuccès et éviter tout accident.

« Et les médecins qui ont été appelés par M. Pasteur à l’aider dans son œuvre n ont pas hésité à subir la vaccination antirabique pour se mettre à 1 abri des dangers d’une inoculation, par piqûre, des virus qu’ils manient chaque jour.

« Peut-on leur demander une meilleure preuve de foi et de bonne foi ?

« On sait quelle est la base scientifique de la méthode des vaccinations antirabiques. Elle repose sur la possibilité de conférer aux animaux l immunité contre le virus de la rage des rues par l’injection sous-cutanée de moelles de lapin de plus en plus virulentes. Cette immunité peut être conférée après l injection sous-cutanée du virus de la rage des rues, quelquefois même après 1 injection intra-cranienne. Elle est naturellement d’autant plus difficile à conférer que 1 infection est plus voisine des centres nerveux. On sait aussi que Meister reçut toute la série des moelles, de la moins virulente à la plus virulente, il y a de cela dix-huit mois.

« Quand M. Pasteur, après sa Communication du 26 octobre (*), vit affluer de tous les points de la France et du monde une foule de gens venant réclamer le bénéfice des inoculations, il eut peur des responsabilités qu’il encourait, il redouta des accidents et supprima du traitement les moelles les plus virulentes. Cependant, après avoir vu mourir trois des dix-neuf Russes venus de Smolensk, il fit une exception pour les seize survivants, dont plusieurs mordus à la face. Tous reçurent le traitement le plus intensif, c’est-à-dire successivement plusieurs séries de moelles allant jusqu’à celle du premier jour.

« Tous ces Russes ont survécu.

« C’est en considérant ces bons résultats, d’une part, et les échecs partiels de la vaccination ordinaire, d’autre part, que M. Pasteur a pensé que les morsures de la face et les morsures graves et multiples des membres devaient être traitées comme morsures de loup.

« Dans sa Note du 2 novembre (â), M. Pasteur citait parmi les 12 personnes mortes malgré les inoculations antirabiques, sur 1.700 vaccinés, 6 cas de morsures à la face traitées par la vaccination simple.

<c II citait parallèlement 10 autres cas de morsures à la face traitées par la vaccination intensive.

« A la date du 1er novembre, tous ces mordus étaient en bonne santé ; aujourd’hui il janvier 1887, ils vont encore bien.

« Mais ce n’est pas tout, nous donnons ci-joint le tableau de toutes les personnes mordues à la face, par des animaux reconnus enragés, et traitées par la méthode intensive dans la période du 15 août au 1er novembre 1886. Elles sont au nombre de 36 et de tout âge.

« toutes ces personnes qui ont reçu le traitement le plus énergique vivent, et cependant, pour onze plus de quatre mois et demi, pour douze plus de trois mois et demi et pour treize plus de deux mois et demi se sont écoulés depuis leurs morsures. Toutes ont traversé la période la plus dangereuse. Or, nous lisons dans l’article « Rage » du Dictionnaire encyclopédique (1 2 3) signé de M.* Brouardel, que la statistique de mortalité après morsures à la lace pour 10 années, de 1862 à 1872, donne le chiffre de 88 morts pour 100 mordus.

« Ce chiffre est exagéré sans doute, mais, qu’on le réduise autant qu’on voudra, si l’on veut faire la part des causes d’erreur, il n’en reste pas moins une mortalité considérable après morsures de la face. Eh bien, nous ne comptons pas encore un seul mort sur ces 36 personnes vaccinées par le traitement le plus intensif.

« N’est-ce pas là, nous le demandons à tout esprit non prévenu, et à M. Peter lui-même, un résultat heureux et bien fait pour inspirer confiance en la méthode ?

« Notre statistique générale, arrêtée par M. Pasteur au 31 octobre, donnait pour 1.700 vaccinés 10 morts, 12 en comptant Pelletier et Moermann, venus trop tardivement.

1. Voir, p. 603-612 du présent volume : Méthode pour prévenir la rage après morsure.

2. Voir, p. 627-635 du présent volume : Nouvelle Communication sur la rage.

3. Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales. Art. « Rage chez l’homme ». 3* sér., II, Paris , 1874, p. 185-246. [Notes de l'Édition.)

MALADIES VIRULENTES

« Au 31 décembre 1886, nous avons vacciné pour la France et pour l’Algérie 1.956 personnes, et le chiffre de nos morts est de 14, 16 en comptant Pelletier et Moermann, 17 en comptant Réveillac.

« La mortalité reste donc au-dessous de 1 p. 100.

« M. Pasteur publiera prochainement des statistiques étrangères, de Samara, de Moscou, de Saint-Pétersbourg, d’Odessa, de Varsovie et de Vienne. Elles sont toutes absolument favorables.

M. Dujardin-Beaumetz : Je réclamerai tout d’abord l’indulgence de mes collègues; elle ne m’aura jamais été plus nécessaire, car rien n’est plus fastidieux que d’écouter le compte rendu d’une enquête.

Je n’ai pas ici à rappeler les faits, ils ont été très nettement exposés dans la dernière séance par notre collègue Peter. Il s’agit de ce garçon de vingt ans, le jeune Réveillac, qui, après avoir été mordu par un chien suspect de rage et avoir subi le traitement intensif de M. Pasteur, a succombé à une maladie que notre collègue considère comme la rage. Ni M. Peter, ni le médecin qui lui a communiqué le fait, M. le D1' Miquel, n’avaient vu, comme vous pouvez vous le rappeler, le malade pendant la vie et, pour admettre ce diagnostic, M. Peter se basait sur les circonstances antérieures et sur le récit de la maladie fait par la sœur du malade. Quant à M. le D1' Miquel, qui était arrivé près du patient deux heures après la mort, c’était surtout l’écume à la bouche et encore les circonstances antérieures qui lui avaient fait admettre que Réveillac était mort enragé.

Notre enquête comportera donc trois parties : dans l une, je fournirai les documents qui m’ont été communiqués par le médecin vérificateur des décès ; dans la seconde, je donnerai lecture des lettres des médecins qui ont vu le malade pendant la vie ; enfin dans la troisième, des faits qui nous ont été fournis, à M. Peter et à moi, par la famille du défunt.

La vérification du décès a été faite par M. Savornin fils et la cause de la mort indiquée par lui est : pneumonie . M. Savornin fils a soin d’ajouter en marge la note suivante : « Un médecin venu après la mort aurait vu dans ce cas des phénomènes de rage. » *

Depuis, M. Savornin fils m’a écrit une lettre dont je vais communiquer à 1 Académie les points les plus importants :

« 1° Deux médecins ont vu le défunt pendant sa maladie et, d’après leurs ordonnances, le diagnostic « rage » n’a pas été porté.

« 2° Un ancien soldat de la légion étrangère, qui servait de garde-malade au défunt, m’a affirmé à plusieurs reprises qu’il n’avait rien vu, dans le cas présent, d analogue aux nombreux cas de rage qu’il avait rencontrés à Blidah.

« 3° Le frère du défunt, petit marchand de charbon, que j’avais fait venir à la mairie, a été longuement interrogé par deux de mes confrères à 1 état civil et il leur a affirmé que jamais son frère n’avait eu horreur des liquides ou des objets brillants, que jamais son frère n’avait éprouvé d'hallucinations quelconques.

« Mes confrères ont cru devoir écarter l’idée de race.

« a0 Je n ai pas vu de bave écumeuse ou desséchée sur les lèvres du défunt. »

Inoculations antirabiques pour îles cas di

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