TOMBEAU
Qu'a la terre, la mer, qu'avez-vous, 6 grands deux ! Qu'endos ne tient chez soy cet esprit ciurieux?
Longue postérité, œs vers tu pourras, lire. Avec estomiement : qui les lit, 1^ admire. Mais, bêlas 1 d'avoir part à mille beaux discours, Riches de beaux sa^i», de beaux mo(s, qu'en nos jours L*astre, qui en ce tans, bénin, nous a fait naistre. Nous a permis d'ouyr, escoUer d'un tel maistre, D'entendre te parfait de sa divine voix, Qui ravit eslonnez les princes et les rois. Des Parques, te fUant, la trop lente fusée Cruelle a ceste grâce à tes jours refusée; Que le regret t'en reste, et croy que le soleil, Ce monde biaisant, ne voit rien de pareil.
Racontez comme en luy la sainte poésie, Rare présent du ciel, franche de frenaisie, , Se maintint pure et nette. Il n'avoit sur le front Le mal plaisant chagrin, ainsi que ceux qui ont, Solitaires fascheux d'une façon trop rude. Leur sçavoir renfermé dans leur pédante estude ; 11 estoit franc, ouvert, bon libéral et dous. Des muses le scgour, sa table, ouverte à tous, Chacun jour se bordoit d'une sçavante trope Des plus rares esprits, l'eslite de l'Europe* Kntr'eux il paroissoit, comme en la claire nuit La lune au front d'argent entre les astres luit; Tant bien il discouroit, tant des lèvres décloses De sa bouclie féconde issoient de belles choses.
Dites comme d la cour des rois il fui chery, Aimé des grands seigneurs, des princes favory, Qu*à la cour ne le print des courtisans le vice, L'ardante ambition, Texécrable avarice :
Riche de sa vertu, mesprisant les grandeurs. Aux autres, non à soy départant les honneurs. 11 posséda son roy : des affaires de France Oncques honmie vivant n'eut si grand' connaissance* L'âge l'y conviant, guidé par la raison. Il changea doucement la cour à sa maison, Port de félicité aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme luy : tranquilliié d'esprit. Dont on a tant parlé, dont on a tant escrit, Que chacun cherche tant, que personne ne treuve» Vray nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve. Douce paix de noslre ame, à bon droit avois-tu Choisi pour ta demeure une si grand* vertu !
DE MBS8IRB PHILIPPE DESPORTES. 5M
Jusqu'au dernier soupir ceste compagne chère Ne Tabandonne point; avec elle sa mère, La l>onne conscience, estoit à son costé.
Ainsi donc se trouva ce grand homme assisté, Sur le point que la mort inexorable et flere Entra, pour luy oster du beau Jour la lumière ; Il ne s'estonne point, ains repeu du saint pain : « 0 jour des autres jours le juge souverain, Tu ne m'as pas surpris ! Je sçavois que ma vie •De la mort, ce dit-il, seroit bien tost ravie. Tay mon cours achevé, conmie les cieux amis, Roulans dessus nos chefs doucement Tont permis, Des ans au pied léger les courses retournées A peine m*ont foumy six dixaines d'années, Pourtant je ne murmure, ains je m'en vay content, Plein d'espoir qu*en ses bras le grand Dieu, qui nous tend • La main pour nous sauver, recevra ma pauvre ame. Exauce ma prière, ô Dieu que je reclame I Mon ame, ton portrait, j'ay souillé; lave moy, Et, net de toute ordure, en ton ciel me reçoy. » A tant rendit l'esprit, en ce point fut finie D'une si belle mort une si belle vie.
Or, adieu, cher ami! adieu, belle ame! adieu! De ta muse orphelins, nous restons en ce lien, Veufs de nostre soleil. Nostre ame desreglée, Servante de son dueil, de sa perte aveuglée, Ne peut sinon gémir; sus pleurons, car, helas! Que n'avons-nous perdu par ce cruel trespas? Pleurer est trop commun, commune n'est ma paine, Ne pleurez point mes yeux, ains devenez fontaine. Mais plustost un torrent, qu'en une mer de pleurs, Moy-mesme me noyant, je noyé mes douleurs.
Le desespoir tiroit ces plaintes de ma bouche. En mes larmes desjà à nage estoit ma couche, Quand estonné j'entr'oy un doux coulant parler. Mon oreille flattant, qui me vient consoler. Chez le père Océan la paresseuse Aurore De son vieillard Tilon le sein pressoit encore, La nuict faisoit partout régner Tobscurité; Ma chambre j'a^erçoy pleine de grand' clarté; Un horreur me saisit, en fin je me bazarde. Et, d'un œil arresté, plus hardy je regarde D'où vient cette lueur, regardant à trois fois^ Plein de gloire, je voy cil que mort je pleurois; Une aube de fin Un plus que la neige blanche, A replis ondoyans, descendans sur la hanche,
nZÎ TOMBEAU
Luy convroit tout le corps ; son chef environné De rayons éclatans, de laurier couronné, Le rendoit vénérable; ei> &a main bien-heureuse Il portoit triomphant la palme courageuse. Sa voix n'avoit changé; de la mesme douceur. Dont vivant il souloit emmieller mon cœ.ur. Il me tient ces propos : « Mon, non, je ne refuse Ce tien devoir, ami, tes regrets je n'accuse ; Ce dueil, race d'Amour, monstre que ta pitié, Vivante après la niort, garde son amitié. Mais c'est assez pleurer, je vy parmy les anges. Guerdon d'avoir chanté du grand Dieu les louanges.
« Comblé des saints desii'S, si du ciel le séjour Donnoit place au regret, j'auroy regret au jour Et voudroy puissamment renaistre de ma cendre, ^ Seulement pour servir nostre grand Alexandre, Et sa gloire animer. Si du ciel aimantin La nonchangeante loy, immuable destin, N'eust si tost avancé le soir de ma journée, De ma bouphe bien-haut sa louange entonnée, • ' De son nom dans mes vers prenant l'éternilé, Seroit l'estonnement de la postérité.
Sa valeur, sa clémence, en ma plume féconde^ Eussent fait voir au vif le plus grand roi du monde.
« Quel plaisir m'eust ravy de servir cet enfant. Surgeon de ce grand roy que le ciel aime tant, L'œil, la vie, le cœur et l'ame de la France? Du teint des bonnes mœurs j'eusse imbu son enfance : Premier j'eusse gravé dedans ce jeune cœur, Source du vray sçavoir, la crainte du Seigneur, L'honneur plein de respect envers le roy son père, Le respect plein d'amour vers la royne sa mère.
« De grec ny de latin ne chargeant son cerveau, J'eusse guidé ses pas par un sentier nouveau. Cest l'art de bien régner qu'il faut apprendre aux princes Pour, lieutenans de Dieu, bien régir leurs provinces. Laborieux mestiers, que void le monde en soy Plus grand que quand 11 voit un seul donner la loy A un peuple iniiny, esroérveillable ouvrage? Sans doute, le régner est de Dieu le potage.
« Moins soigneux de l'esprit que de l'entendement, J'eusse par -beaux discours formé son jugement, Pour voir le vray, le faux, la vertu et le vice. Je luy eusse imprimé l'amour de la justice Et de la pieté, ces deux puissantes sœurs, Ces deux fllles du ciel, les roynes des grands cœurs.
DE MÈSSIRE PHILIPPE DESPO(;TES. tîôT»
Compagnes du bon heur des branlantes couronnes, Sous la main du grand Dieu les deux fortes colonnes. « Lorsqu'il eust eu des arts le doux miel savouré, ' Des hommes de sçavoir je l'eusse énamouré, Dont la plume d'acier, des ans victorieuse, Sçait garder aux beaux faits leur beauté vigoureuse.
« Le ciel ne l'a permis, et son heur ne peut pas Donner prise au regret des choses d'icy bas ; Donc mets fin à tes pleurs, et croy qu'en ceste gloire De ta sainte amitié j'ay chère la mémoire. Exempt de passion, vis bien et sois certain Qu'un bon œuvre si tost n'est party de la main. Que preste dans le ciel en est la récompense.
« Sers ton grand cardinal, l'ornement de la France, Ferme appuy de l'Eglise, honneur de ce sénat. Dont le pourpre romain d'un si divin esclat Luit parmy les chrétiens, ame qui, généreuse, Comble d'heur et d'honneur ce beau nom de Joyeuse. Je syay parfaitement ses forces et son cœur. Depuis que le François, des Romains le vainqueur, Jetta de cet Estât les fondemens, pour estrc Du monde assubjelly le monarque et le roaistre. En seigneur on n'a veu tant de cœur, tant de foy, Tant de dextérité pour bien servir son roy ; C'est une ame sans peur, c'est un roc de constance, Emmuré de vertus, seur rempart de la France. lia! quel contentenient servir un tel seigneur! L'honneur d'un si grand maistre est aussi ton honneur. Tousjoursd'un si grand nom, plein de gloire immortelle, Sur le bon serviteur jaillit quelque eslincelie; Ton devoir envers luy, de nul but limité, Se plaise en l'infiny de ta fidélité. 9
Là se teut, et soudain, après cette parole, Se dérobe à mes yeux et parmy l'air s'envole. Ma chambre de la nuict reprit l'obscurité; Mon ame retenant un rayon de clarté.
Far une estroite amour à son ame colée, Demeura plus tranquille, en son dueil consolée.
J. DE Monter EUL *.
* Ce Jacques de Montereul, ami de Despontes, était processeur en ptiilosoptiie, comme nous l'apprend l'abbé Goujet.