‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 2)Chapitre 72 sur 155 · ELEGIE III · texte numérisé non relu

ELEGIE III

Je ne refuse point qu'en si belle jeunesse De mille et mille amans vous soyez la maisti'essè, Que vous n'aimiez par tout et que, sans perdre tans, Des plus douces faveurs ne les randiez contans; La beauté florissante est trop soudain sechée Pour s'en oster l'usage et la tenir cachée ; Hais je crevé de rage, et supporte au dedans Des glaçons trop serrez et des feux trop ai-dans, Quand en despit de moy vous faites que je sçache Le mal, qui n'est point mal lors que bien on le cache.

&>6 EI.Ef.lF.S.

M*e8t-ce pas grand regret, quand sans le rechercher, Fuyant pour n'en rien voir, on me le fait toucher, On me le dit par force et, ce qui plus me tué. On le crie en la «our, au palais, en la rue? J'en entens le succez dés qu'il est advenu. Si vous faites un pas, vostro coche est connu, Vos pages, vos laquais et ces lieux ordinaires. Qui vous servent de temple aux amoureux mystères. '

Pour n'en connoistre rien, fussé-je aveugle et sourd! Ou bien, lasl que plustost le commun bruit qui court. Ne vient-il à moy seul, sans que la renommée, L'éventant çé et là, vous rende diffamée? Si seul je le sçavoy, que je seroy contant ! Le mal ({u'on dit de vous ne m'iroit despitant, Kt, lisant de mes yeux vostre faute notoire, Pour me reconforter je n'en voudroy rien croire.

Je diroy que les sens se peuvent abuser, Kt sentiroy mon cœur d'heure en heure embraser, Voyant vostre beauté de chacun poursuivie ; Car j'aime fort un bien don t. plusieurs ont envie. Mais le bruit que de vous le commun va semant I ait qu'un homme de cœur se hait en vous aimant, Kt dresse à meilleur but le trait de son attente. Car nostre «pinion seule ne nous contente, Et ce qui rend plus fort un esprit embrasé. C'est de voir que son choix de chacun est prisé. Pour Dieu ! prenez-y garde, et devenez discrette; Ne soyez pas plus chaste, ains soyez plus secrette. Faites les mesmes tours et plus, si vous pouvez, Joignes d'autres amans à ceux que vous avez. Et donnez, non ingrate, à tous la recompanse. Nais qu'est-il de besoin qu'on en ait connoissance? Prenez-en le plaisir, fuyez-«n le renom. Celle ne pèche point qui peut dire que non. *

Je reconnoy ma faute et ma lourde ignorance. Bien que je fusse appris par mainte experiance Que l'amour d'une femme est pronte au changement, Et que la mieux baslie a l'air pour fondement; Bien que parmy les cris et les poignantes rages De ceux qui, chacun jour ^ les esprouvent volages, Je me creusse entre tous sage et fort advisé D'avoir si tost connu leur esprit desguisé,

Et que j'eusse juré ne me fier qu'en celle Qui tout ouvertement s'advoûroit infidelle ; Toutesfois, à ma honte il le faut confesser, Quelque charme inconnu m'avoit sceu tant forcer, Et rendu ma raison tellemeot estrangée.

Que je pensoy pour vous leur nature changée. Et qu'en vous seulement se fist force à la loy. Cent et cent fois le jour je disois à part moy, Voyant tnire en vos yeux tant de célestes flammes. On ne peut sans pécher la mettre au rang des femmes ;

I e ciel doit l'avoir faite unique en loyauté, Comme elle est sans pareille en grâce et en beauté.

Vais quand cette pensée eust en moins de puissance, Helasi eussé-je fait à la fin résistance A tant de doux attraits, qui l'esprit mevoloient, Kt qui tournoient mon ame ainsi comme ils vouloienl? N'eussé-je creu vos yeux et ces promesses saintes Que vous tiriez d'un cœut*, le vray séjour des faintes, Joint que, pour achever de me rendre insensé, L'Amour dés nostre enfance entre nous commencé, Conservé sans naufrage en mainte grand' tourmante, Vasseuroit que vous seule au monde estiez constante? Vous mesme en faisiez gloire, unique à bien aimer, Jurant qu'autre que moy n'eust sceu vous allumer, Et qu'encore qu'Amour le voulust entreprendre, il trouveroit ses feux pour vous n'estre que cendre. Le mien avoit esté vostre premier flambeau. Et vous serviroit d'astre en la nuit du tombeau. Vous en juriez vos yeux, seigneurs de ma victoire, Beaux yeux qui tant de fois le faux m'out fait accroire' Vous juriez vos cheveux crespement blondissans, Qui, pour me retenir, ont des nœuds si puissans ; Vous juriez la déesse en vostre ame logée. El la foy qui n'estoit qu'à moy seul engagée; Vous juriez cet archer qui si droit sçail A'apper, Et mille autres sermens trop forts pour me tromper.

II n'en falloit point tant; mon ame peu rusée D'un seul de Vos regards pouvoit estre abusée.

Las! que le ciel cruel ne permist-il alors Que l'esprit trop constant s'envolast de mon corps ! Durant que j'estimoy vostre cœur immuable, Que le trait de la mort m'eust esté favorable! Pour avoir trop vescu, tout mon heur j'ay perdu; Le ciel de mes amours un enfer s'est rendu; Mes jouns les plus luisans sont changez en ténèbres, Et mes chants de liesse en complaintes funèbres.

Quand ma foy me devoît faire mieux espérer, Je voy vostre faveur de moy se retirer,

Qu'ay-jedit? qu'ay-je fait pour soufrir tant d'outi-affp? Quel nouveau changement règne en vostre courage? Si pour me décevoir vous m'aimiez seulemant, Ce n'est pas grand honneur d'abuser un amant Oui ne croyoit qu'en vous; vous estiez ma fiance, J'estimoy pour vous seule avoir pris ma naissanci;. Vous me faisiez parler, respirer et mouvoir ; N'est-ce donc vous tromper que de me decevorr?

Ah I que de desespoirs tyrannisent ma vie ! Malheureux est celuy qui aux femmes se fie! Pour s'en estre as?«»nré, mon cœur infortuné Se voit pour tout j i nais à souffrir condamné, Et ne puis par rais n, par tans, ny par absence. De son mal furieux lonter la violence.

Le souvenir me tué, et le plaisir passé Rend de regrets trenchans mon esprit traversé; De ma si longue amour voilà tout le salaire.

Las ! pour dernier remède, ô beauté trop légère ! A qui contre mon gré mon vouloir est lié, Apprenez-moy comment vous m'avez oublié ; Et comme une amour telle, avec l'âge augmentée, A peu si prontement du cœur vous estre ostée. Au lieu d'accuser plus vostre esprit inconstant, Je vous pardonne tout si j'en puis faire autant; . Car je me tiens payé d'assez grand' recompance. Si de vous pour jamais je pers la souvenance.

Le jour, non jour pour moy, mais nuict tre*-raalheureuse, Que du ciel despité la loy trop rigoureuse Me força de résoudre à quitter, furieux, Pour jamais Cleonice, ainçqis mes propres yeux, Et que l'amour d'un prince, à mon dam trop extrême, Me fist flsndre en deux paris et m'oster à moy-même, Quels tragiques regrets, quels tourmens, quelles morts. Egalèrent jamais ce que j'enduray lors?

Au seul ressouvenir tout le corps me frissonne; Une horreur me saisit, ma mémoire s'estonne, Mes esprits sont glacez, mon œil est obscurci, Et sans pouls ny couleur je suis comme transi.

Estant donc arresté qu'une absence étemelle Seroit le seul loyer de mon amour fidelle.

Page 1