LIVRE PREMIER
Je chante une beauté des beautez la première, Le paradis des yeux et la vive lumière, Qui comme un clair soleil icy-bas s'espandoit, Du tans que Gharlemagne aux François commandoit; Celle qui receloit des attraits pour surprendre Les braves, qui pensoient contre Amour se deffendre, Qui surmonta Renaud, Ferragut et Roland; Mais, sans aucun soucy de leur mal violant, Ni de tant de combats qu'ils avoient eus pour eiU\ Se flst touajours connoistre aussi flere que belle.
Race des dieux de France, honneur de l'univers, Mon prince, mon seigneur, le support de mes vers, Laissez un peu la charge où vostre esprit s'applique, Pour ouyr les regrets de la belle An^felique,
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Et la griève douleur qui son ame oppressa, Quand ixignl et jaloux son Medor la laissa, Medor qui fcenoit seul sa pensée asservie, Son cœur, son petit œil, son idole et sa vie.
Amour voulant un jour punir ses cruautez; Et vanger les amans qu'elle avoit mal traitez, Luy tira droit au cœur une flèche divine, Et rompit le glaçon qui geloit sa poitrine; Lui flst aimer Medor, un jeune homme inconnu. Un mignon qui fut seul pour amant retenu. Et qui jouyt tout seul de la despouille aimée, Recueillant la moisson par tant d'autres semée. Trop rare et digne prix de ce nouvel amant, Qui des travaux d'autruy receut le payemant!
0 paladin Roland' ô roy de Circassie!
0 valeureux Renaud I que vous sert, je vous prie. De vous estre aux hasards si librement trouvez, Et d'avoir tant de fois les dangers esprouvez. Rendant en mille endroits vostre vertu notoire. Puis qu'un beau Ganymede en remporte la gloire, Et que ce qui vous est si justement acquis Est sans aucun travail par un autre conquis? Un autre qui triomphe en heureuse abondance, Et vous autres, chetifs, en mourez d'indigeance !
Or ce jeune Adonis, d'Angélique adoré.
Eut le chef tout couvert d'un petit poil doré. Qui flotte mollement quand le vent qui s'y joué. Ravi de sa beauté doucement le secoué.
Une toison subtile au menton Iny naissoit, Qui comme un blond duvet mollement paroissoit. Prime, douce et frisée, et nouvellement creuê, Comme petits flocons de soye bien menue.
De coral fut sa bouche, et son œil grossissant Tressailloit de clarté eomme uu nouveau croissant; Il eut le teint de lys et d'œillets mis ensemble, Ou comme la couleur d'une rose qui tremble, Nageant tout lentement dessus du laict caillé; Bref, il semble à le voir d'un pré bien émaillé, Qui découvre au soleil mille beautés nouvelles. Quand la verde saison rend les campagnes belles. Amour n'est point si beau, Angélique n'eust sçeu Se garder d'enflammer aux rais d'un si beau feu; Aussi, la pauvre amante au fond du cœur blessée. Rien plus que son Medor ne loge en sa pensée. Elle est touajours auprès, et ne pourroit durer, S'il falioit tant soit peu de luy se séparer.
ANGELIQUE. 5ô9
Cest son dieu, c'est son tout, c'est l'ame de son anie; Et liiy qui sent au o<xur une pareille tlame» N'a piaisir qu'à la Yoir et à se contenter ba toutes les douceui-s qu'un amant peut gouster. Soit quand Phœbus revient de lu marine source, Soit quand il a fourny la moitié de sa course, Ou soit quand il descend de ses clievaux lassez, Il voit presque tousjours ces amans embrassez. Ores dans son giix>n Angélique est couchée, Ores dedans sa main tient la teste penchée Et se mire en ses ynix, et or' en se haussant Elle va son esprit sus la lèvre curant; Elle languit dessus sans dire une parole, Et à peu que son ame en ces jcnx ne s'envole. Son cœur est tout esmeu d'amoureux tremblpment; Et luy qui la regarde en ce doux mouvemeiU D'nn œil à demy clos, tout ravy s'esmervcille De voir tant de beautez stir sa bouche vermeille, Et de mille baisers longs et délicieux Va repaissant son ame et sa langue, et ses yeux. Il passèrent deux mois en ceste douce guerre, Jouyssans à souhait d'un paradis en terre. Au logis d'un pasteur, où leur conlontenunil. Et leur parfaite amour eut son comtnenceinrnt. Or il advint un jour qu'Angélique cust envie, Pour mieux continuer cette agréable vie, De revoir son royaume et de s'en retourner, Pour faire son Medor nouveau roy coui'onner. Du soleil tout voyant la vermeille courriere Chassoit l'humide nuict par sa vive lumière, D'une couleur dorée enrichissant les cieux, (iuand ces jeunes amans partirent de ces lieux, Prenans congé devant des gracieux ombrages, Des antres, des rochers, des prez et des rivages, Et laissans pour témoins de leurs plaisirs passez Sur l'escorce des bois leurs noms entrelacez. Tandis la renommée, hastive messagère, Met ses ailes aux pieds, voilant pronte et légère Aux quatre parts du monde, et par tout en passant Va de ce nouveau fait la merveille annonçant, Et crie à pleine voix qu'Angélique la belle. Celle qui se monstroit si hautaine et rebelle, A cliangé sa rigueur en douce privante, El qu*un pauvre soldat jbuyst de sa beauté, Un More bas de race et plus bas de courage, Pour je ne sçay quel fard qui luit en son visage.
Si jamais amoureux ont psté travailinz.
Kstans de jalousie et d'aroour tenaillez. Les amans d'Angélique à ceste fois le ftiiriit, Loi*s que sans y penser ces nouvelles ils sceuitMil. O ne sont que regrets et soupii's enflammez, Oc ne sont que sanglots sur l'arène semez, L'air retentit par tout de leurs cris pitoyables; Ils invoquent la mort, recours des misérables; L'œil jamais ne leur seiche, et de propos cuisans Blasphèment la fortune et les astres nuisans. Mais comme leur ameur fut de diverse sorte, Us sentirent aussi de leur passion forte Les effets différons, et cet aspre courroux AUX uns estoit extrême et aux autres plus doux, r.ar, selon qu'ils aimoient d'amour grande ou petite, Fureur petite ou grande au dedans les irrite.
Or le premier de tous, qui ce fait entendit. Fut le comte Holand, un jour qu'il se perdit. Cherchant un chevalier; car sa triste advanture L'égara dans un pré tout fleury de verdure, Auprès de la fontaiiip où les amans heureux Cueilioieiit de leui-s amours taiit de fruits savoureux.
Là fut-il assailly d'une ardante tristesse, ,Keconnoissanl le nom de sa fiere maistresse Et coluy de Medor, çngravez par endroits De la main d'Angélique en ré(x>rce des bois ; Mais c'esloit peu de cas, et la jalouse flame Ne prenoit conune point de vigueur en son ame, N'cust esté le pasteur, hoste des deux amans, Qui luy tlst les discours de leurs contentemans, Kt comme leur amour a voit là pris naissance, Dont sans beaucoup languir ils eurent jouyssance. Ce fut lors que le comte, ardamment allumé. Eut de mille cousteanx Testomach entamé; Ce fut lors qu'il ouvrit à son dueil la carrière, Ce fut lors qu'il maudit la céleste lumière; Ses cris furent de rage et de fui'eur guides, Et ses yeux furent faits deux torrens débordez, (^li couloient nuit et jour d'une longue entresuite, Laschant maints tourbillons de sa poitrine cuite. En fin luy défaillant le vent pour soupirer, .Ne pouvant plus du cœur une plainte tirer Et de ses tristes yeux la source estant tarie. Sa débile raison fist place à la furie ; Bref, il courut les champs du mal qui l'agitoit, Pies imds, estomach nud, ignorant qu'il estoit.
Renaud le sceut après, mais ayant connoissance Long-tans auparavant, par longue experiance, De l'amour féminine et de sa fermeté, n creut fort aisément cette légèreté, Et la dissimula d'une façon plus sage, Bien quUl sentist au cœvr de grand's pointes de rage; 11 se plaignit pourtant, mais ce fut tellement Qu'on ne peietroit point son ennuy véhément, Ni le poignant despit qui blessoit sa pensée, Car il. tenait sa langue et sa lèvre pressée. Soupirant sans mouvoir comme tout esperdu, Et parlant dans le cœur sanâ qu'il fîist entendu; Puis quand il eut fait trêve à sa douleur terrible, Et qu'elle l'eut remis en estât plus paisible : « Sera-t-il vray, dit-il, que j'aille plus suivant Une ingrate, muable aussi-tost que le vaut, Qui de flamme nouvelle à tonte heure est saisie, Suivant pour tout conseil sa seule fantaisie, Sans foy, sans jugement? qui a mis en mespris Tant de grands chevaliers de ses beautez espris, Pour suivre un estranger inconnu par le monde, Qui n'a rien qu'un beau teint et la pennique blonde? » Ainsi parloil Renaud, et sur l'heure il sentit Cn dédain -violant qui sa flamme amortit; 11 n'a plus dans le cœur i'alfection première, Sa volonté n'est plus de l'Amour prisonnière, Sa dame luy déplaist, et ne trouve plus beaux Ses yeux qui luy sembloient deux célestes flambeaux; Il juge pallissant le coral de sa joué, Et ne sçauroit soufiîrir que personne la loué ; Hais en s'appellant sot, il nomme malheureux L'an, le mois et le jour qu'il devint amoureux.
11 reste Sacripant, lequel ne sent encore La brûlante poison qui les autres dévore, Mais trop plus que jamais a le cœur enflammé; Ghetif, qui meurt d'amour et qui n'est point aimé ! Toutesfois il le pense, et son mal il soulage, Croyant que pour le moins nul ne l'est davantage. G'estoit en la saison que les prez sont couverts, Les forests et les champs, d'accoustremens tous verds, Que l'air est chaud d'amour, et que le doux zephyre Navré d'un poignant trait si bassement soupire, Lors que les petits bleds seulement verdoyans S'enflent au gré du vent, comme flots ondoyans ; Que Progné se lamente et que le bois resonne Des accords de sa sœur, qui ses plaintes entonnr.