‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 123 sur 163 · A MADEMOISELLE DE LA CHASTAIGNERAYE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DE LA CHASTAIGNERAYE

RELIETTE DE VIVORME

0 beaux cheveux châtains d'une qui ce nom porte, Ondez, crespes et longs, où les Jeux inconstans Et les petits Amours, conrnie oiseaux voletans. S'emprisonnent l'un lautre en mainte et mainte soiHe,

0 bel œil, qui d'Amour rend la majesté forte, Clair, brun, fier et piteux, seul soleil de ce tans, Le bois sec reverdit au retour du printans. Et le tien fait fleurir mon espérance morte !

Il (endroit estre roche, acier ou diamant. Pour ne devenir flamme et mourir doucemant Auprès d'une beauté de beautez si pourveuê.

0 célestes rayons, qui me donnez la loy, Je voudrois estre Argus alors que je vous voy Et, ne vous voyant point, estre privé de veuê * !

* Pour les trois dmiières personnes, vojf i l'introduclion placée en li^te du t

CHANSON

0 bien-heuraux qui peut passer sa vie Entre les siens, franc de haine et d'envie, Pariny les champs, les forests et les bois. Loin du tumulte et du bruit populaire.

Et qui ne vend sa liberté poui' plaii*c Aux passions des princes et des rois !

Il n'a soucy d'une chose incertaine, Il ne se paist d'une espérance vaine.

Nulle fiiveur ne le va décevant, De cent fureurs il n'a l'ame embrasée, Et ne maudit sa jeunesse abusée.

Quand il ne trouve à la fin que du vant.

Il ne fremist, quand la mer courroucée Enfle ses flots, contrairement poussée Des vens esmeus,soufl1ans horriblement ; Et quand la nuict à son aise il sommeille, Une trompette en sursaut ne l'éveille, Pour l'envoyer du lict au monument.

L'ambition son courage n'attise; D'un fard trompeur son ame il ne déguise. Il ne se plaist à violer sa foy; Des grands seigneurs l'oreille il n'importune Mais en vivant contant de sa fortune, '

11 est sa cour, sa faveur et son roy.

Je vous rens grâce, 6 deltez sacrées Des monts, des eaux, des forests et des prée^

Qui me privez de peniers soucieux, Et qui rendez ma volonté contente, Chassant bien loin ma misérable attente Et les désirs des cœurs ambitieux!

Dedans mes champs ma pensée est enclose ; Si mon corps dort, mon esprit se repose, Un soin cruel ne le va dévorant.

Au plus matin la fraischeur me soulage; S'il fait trop chaud, je me mets A Tombragc, Et, s'il fait froid. Je m'échauffe en courant.

Si je ne loge en ces maisons dorées, Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'esmail et de mille couleurs.

Non œil se paist des thresors de la plaine, Riche d'œillets, de lia, de marjolaine, Et du beau teint des printanieres fleurs.

Dans les palais enflez de vaine pompe, L'ambition, la faveur qui nous trompe, Et les soucys logent communément; Dedans nos champs se retirent les fées, Roi nés des bois A tresses décoiffées.

Les jeux, l'amour et le contentement.

Ainsi vivant, rien n'est qui ne m'agrée : J*oy des oiseaux la musique sacrée, Quand au matin ils bénissent les cieux, Et le doux son des bruyantes fontaines, Qui vont coulant de ces roches hautaines, Pour arrouser nos prez délicieux.

Que de plaisir de voir deux colombellea, Bec contre bec, en trémoussant des ailes, Mille baisers se donner tour A tour.

Puis» tout ravy de leur grâce naïve, Dormir au f^ais d'une source d'eau vive, Dont le doux bruit semble parler d'amour !

Que de plaisir de voir sous la nuict brune, Quand te soleil a fait place A la lune. Au fond des bois les nymphes s'assembler, llonstrer au vent leur gorge découverte. Danser, sauter, se donner cotte-verte, Et sous leurs pas tout l'herbage trembler I

Le bal flny, je dresse en haut la veuë, Tour voir le teint de la lune cornue, Claire, argentée, et me mets A penser Au sort heureux du pasteur de Latmie; Lors je souhaite une aussi belle amie.

Mais je voudrois en veillant l'embrasser.

BKK6KHIËS. 435

Ainsi la nuict je coiileote mon aiiie, Puis, quand Pbebus de ses rays nous enflauie, J'essaye encor mille autres jeux nouveaux; Diversement mes plaisirs j'entrelasse, Ores je pesche, or* je vay à la chasse, Et or* je dresse embuscade aux oyseaux.

Je fay l'amour, mais c'est de telle sorte Que seulement du plaisir j'en rapporte, N'engageant point ma cliere liberté; Et quelques laqs que ce dieu puisse faii'e Pour m'atlrapei-, quand je m'en veux disliain-, J'ay le pouvoir comme la volonté.

Douces brebis, mes fldelles compagnes, Uayes, buissons, forests, prez et montagnes, Soyez témoins de mon contentement !

Et vous, ô dieux ! faites, je vous supplie, Que cependant que durera ma vie, Je ne connoisse un autre cbangement.

Recherche qui voudra les appareils lionneurb, Les pompes, les Ihresors, les faveurs variables. Les lieux hauts élevez, les palais i-emarquabics, Hetraites de pensers, d'ennuis et de douleurs ■

J'aime mieux voir un pré bien tapissé de flt'ui>, AiTOUsé de ruisseaux au vif argent semblables, Et tout encourtiné de buissons délectables, Pour l'ombre et pour la soif durant les gialid's chaleui-s.

Là, ftranc d'ambition, je voy couler ma vie Sans envier aucun, sans qu'on me porte envie, Roy de tous mes désirs, contant de mon parti.'

Je ne m'appaste point d'une vaine espérance, Fortune ne peut rien contre mon asseurance, ' Et mon repos d'esprit n'est jamais diverti.

Quel destin favorable, ennuyé de mes paiuev Rompra les forts liens dont mon col est pressé^ Par quel vent reviendray-je au port que j'ay laissé Suivant trop follement des espérances vaines^ '

Verray-je plus le tans qu'au doux bruit des foniai,.^ Dans un bocage espais mollement tapissé, """««e»,

Nous récitions nos vers, moi, d'Amour offéucé Toi, biuyant de nos rois les victoires hautaiiiej^v

îi

vu BËBGfRlËS.

Si j'eschappe U'icy» Dorât *, je te promets Qu'Apollon et Cypris je suivray désormais. Sans que l'ambition mon repos importune;

Les venteuses faveurs ne pourront me tenter, Et de peu je sçauray mes désirs contenter, Trenant congé de vous, espérance et fortune !

D'UM: FOMIAI.NE

Cette fontaine est froide, et son eau doux-cuulante, A la couleur d'argent, semble parler d'Amour ; Un herbage mollet reverdit tout autour, Et les aunes font ombre à la chaleur brûlante.

Le fùeillage obeyt à Zéphyr qui l'évante, Soupirant, amoureux, en ce plaisant séjour; Le soleil clair de flame est au milieu du jour. Et la terre se fend de l'ardeur violante.

Passant, par le travail du long chemin lassé, Brûlé de la chaleur et de la soif pressé, AiTeste en cette place où ton bon-heur te maine;

L'agréable repos ton corps délassera, L'ombrage et le vent frais ton ardeur chassera, Et ta soif se perdra dans l'eau de la fontaino.

SLK LA bEHGERlE DE KEMY UELLEAU '^

Quand je ly, tout ravy, ce discours qui soupire Les ailleurs des bergers, je t'appelle menteur, (Pardonne-moy) Bellsau, de t'en dire l'autheur; Car un homme mortel ne sçauroit si bien dire.

Amour, qui tient les dieux au joug de son empiie, A derechef contraint Phebus d'estre pasteur. Qui, pour charmer sa peine et l'œil son enchanteur. Doit avoir fait ces vers, témoins de son martire.

0 Phebus! ô grand dieu des poêles invoqué! Parmy nos champs françois si tu as remarqué Quelque herbe, ou quelque fleur, qui les cœurs peut contraindre,

Change cil d'IIippalyte et le rend enflammé! Ou bien, s'il faut que j'aime et ne sois point aimé, Fay qu'en si beaux regrets mon mal je puisse plaindre.

< Vuyez la note de la page 2.

* Voyez ia note de la paj^e si.

B£RG£RIES. 435

DISCOCRS

Que faites-vous, mignons, mon désiré souci , Le soucy d'Apollon et des Muses aussi, Amis que j'aime mieux qu'une jeune pucelle N'aime les belles fleurs de la saison nouvelle, Ores que faites-vous à la suite du roy? Est-il possible au moins qu'ayez soucy de nioy, De moy qui, chacun jour, au ciel rien ne demande Que l'heur de tost revoir une si chère bunde? Et bien qu'absent de vous mille contentement Chassent de mon esprit tous fascheux pensemeii'*, Je ne puis toutesfois, quelque esbat qui me tienne, Faire tant que tousjours de vous ne me souvieinie; Je ne rêve autre chose, et l'obstiné désir Que j'ay de vous revoir amoindrit le plaisir Dont je flatte ma vie, or' que la chienne ardanle De chaleur et de soif à l'égal nous tourmante, Et qu'au clair de la nuict les satyres cornus, Les silvains chévre-pieds et les faunes tous nus Virevolent en rond et font mille gambades, Pour eschauffer les cœurs des fiiitives nayades Et des nimphes des bois; et or' que sans cesser Le forgeron des dieux, haslif, fait avancer, Haletant et suant et tout couvert de poudre, Le tonnerre grondant, les esclairs et la foudre.

Dés la pointe du jour, que l'aube qui reluit A fait esvanouyr les frayeurs de la nuit. Je choisi quelque mont dont la cime est hautaine, Et, m'y traçant chemin, tout pensif je rameine Et tourne en mon esprit mille et mille discours Des succez incertains de vos vaines amours. Je crains la cruauté de vos fieres maistresses, J'ay part à vos soupirs, je gouste vos tristesses. Et tout ce qui vous vient d'amertume et de doux, Fidelle compagnon, je porte comme vous.

Puis je beny le ciel, qui contant me fait vivre, Je rcns grâce au démon qui m'a gardé de suivre Les faux pas d'un aveugle, et qui fait reboucher b'es traits, lors qu'il les veut contre moy décocher.

Un autre jour plus gay je m'en vay à la chasse, Je cherche un lièvre au giste ou le suis à la trace, Ou avecques les chiens, qui de leui*8 longs aboi^ Font éclater les monts, les rochers et les bois. Or' avec un autour je fais tomber de crainte

4ô(f BERGERIES.

l/iniioceiile (icrdi'is, or' sous une voix l'aùite Je prens la simple caille entr'imitant son chunl. Quelquefois je retourne avec le chien couchant Luy di*e8ser autre einbusche, et le soir je devise. Quand elle est dans le plat, comme je l'ay surprise.

Vuis, las de ce mestier, j'en choisis un nouveau, El, garny de filés, je vay chasser sur Teau A la truite et à l'umbre, où si bien je m'espreuvc Qu'un saumon quelquefois dans mes fllés se ti'euvr. Or' avecques la ligne et le traistre hameçon. Or' avecques le feu je fay guerre au poisson; J'en salle une partie, et l'autre frais je mange, Et mille fois le jour de passetaus je change.

Je fay faucher le foin, dont les divei'ses Heurs Gisent également veufves de leurs honneurs. Ores demy lassé je me couche sur l'herbe. Ores plus mesnager j'aide à serrer la gerbe. A faire des plongeons et les bien entasser, De crainte que le vent les fasse renverser.

Si c'est un jour de feste ou de quelque reinagp, Ou qu'on chomme le jour d'un patron de village, Je m'en vay à la dance, où courent à monceaux De tous les lieux prochains les jeunes pastoureaux ; Non Dieu! que de plaisir de voir nos montagncres Blanches cuiinne le laict, dispostcment légères, bondir en petits sauts, reculer, avancer. Et de mille façons leurs branles compasser!

Là le plus amoureux à qui mieux mieux s'effurt-e. Car Amour tout par tout fait connoisti*e sa force, Et travaille aussi bien à ranger sous ses loix Les plus simples bergers, comme les plus grands i-ois. Adou en sert de preuve, et le pasteur d'Amphrysc, Et l^amy de la Lune, et le vieillard Anchise, Et le sac d'ilion, pastoureaux amoureux, Qui furent en aimant mille fois plus heureux, Jouissant à souhait des plus graudes déesses, Que mille et mille rois chargez de leurs richesses. Car l'Amour au village est simple et peu rusé; Il b'est tant seulement pour la cour déguisé, Et pour les grands seigneurs, dames et damoiselle:»; Mais il retient aux champs ses laçons naturelles. H y demeure enfant plein de simplicité, 11 va nud pour monslrer qu'il n'est point acquesté Par argent ny presens, et, sans user de feinte, Il guarist aussi tost comme il donne l'alteinlo, Et 1)011 comme en ces l eux, où les dons ont pouvoir

Par dessus la beauté, la grâce ( 1 le sçovoii*.

Mais moy, qui n'ay senty la cuisante pointure De l'archer Paphien, j'aime mieux la verdure, L'ombrage et la fraischeur des forests et des bois, Que les sauits et les jeux de tous ces villageois. Aussi, le plus souvent, tout seul je me retire An milieu d'un taillis, où je me mets à lire; Mais je n'ay commencé, qu'un sommeil gracieux Me clost, sans y penser, la paupière et les yeux.

0 champs plaisans et doux! ô vie heureuse et sainio ! Où, francs de tout soucy, nous n'avons point de crainii* D'estre accablez en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux ! Où nous vivons contens, sans que la chaude rage D'avancer en cradit nous brûle le courage; Où nous ne craignons point l'effort des medisans. Où nous n'endurons point tant de propos cuisans, Où nous n'avons soucy de tant nous contrefaire Et ployer le genouil, mesme à nostre adversaire; Où tant de vains pensers, d'erreurs, d'afflictions. De veilles, de travaux, d'ennuys, d'ambitions, De gesncs, de regrets, de désirs, de misères. De peurs, de desespoirs, de fureurs, de colères. De remords inhumains et de soucis mordans, Comme loups affamez, ne nous rongent dedans, Nous jaunissans la face, et la despite envie D'une seule douleur ne trouble notre vie.

0 gens bien fortanez, qui les champs habile/, Sans envier l'orgueil des pompeuses citez ! Que je plains Nicolas, Bonnet et la Fallaisc, Qui, contens comme moy, ne jouyssent de l'aise Que je reçois icy, délivré de l'Amour Et du soin importun qui l^s suit à la cour.

Voilà, mignons des dieux, les plaisirs qui me suivnit Compagnon des Sylvainsqui par les forests vivent ; Voilà ce que je fais, or' que l'esté brillant Tonsjours en s'avançant se fait plus violant, Et que Phebus, laissant le lion effroyable, Visitera bien lost la vierge pitoyable.

Mais tant d'heureux plaisirs qu'icy je puis avoir, Sans regi-et j'al)andonne, afin de vous revoir. Et la beauté des champs, et l'abry des bocages, Et la couleur des prez, et le frais des rivages: Car je vous aime plus cent mille et mille fois Que les champs, que les prez, les rives et les bois.

42S RRUGERIRS.

niALOGlR

— Dergei*, as-tu quelque langueur?

Je te voy fort mauvais visage.

— C'est un mal qui me tient au cœur ; Ne t'en enquiers point davantage.

— Que n'y cherches-tu du secours, Avant que plus il s'em-acine?

— Las ! à qui puis-je avoir recours.

Puisque la cause en est divine.

— H faut t' ouvrir plus clairement, Si tu veux avoir allégeance.

— Mon mal est sans allégement, Sans remède et sans espérance.

— Découvrant l'ennuy qui te point, Sa fureur seroit moins cruelle.

— C'est pourquoy je n'en parle point, r.ar je consens qu'elle soit telle.

•— Tes soupirs me trompent hien fort , Ou je sçay quel est ton martire.

— Si tu le sçais, as-tu pas tort De me contraindre à te le dire?

— Tu ne peux empescher de voir.

Ces jaloux ont trop bonne vue.

— Ma mort se pourra bien savoir, Mais non la cause qui me tué.

— Qui trop sage taist sa douleur, Rn An à haute voix la crie.

— Las! je crains fort qu'à mon malheni De moy ce proverbe se die. .

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