CHANT D'AMOUR
Puis que je suis épris d'une beauté divine, Puis qu'un amour céleste est roy de ma poitrine, Puis que rien de mortel je ne veux plus sonner. Il faut à ma princesse ériger ce trofée, Et faut qu'à ce grand Dieu, qui m'a l'àme eschauffée. Je consacre les vers que je veux entonner.
Escrivant de l'amour. Amour guide ma plume; En parlant de beauté, la beauté qui m'allume Vienne seule à ce coup mon courage esmouvoir; De deux grands deïtés la laveur je désire : Aussi les deltés qu'en ces vers je veux dire N'ont rien qui soit égal à leur divin pouvoir.
C'est un grand Dieu qu'Amour, il n'a point de semblable. De iuy-mesme parfait, à luy-mesme admirable, Sage, bon, cognoissant, et le premier des Dieux. Sa puissance invincible en tous lieux est connue, ^on feu pront et subtil, qui traverse la nuë. Brûle enfer, la marine, et la terre et les deux.
Si c'est un Dieu puissant, la beauté n'est moins grande; La beauté comme Amour en la terre commande. Son pouvoir règne au ciel sur la divinité ; L'homme s'en esmerveille, et l'angelique essence Se ravit bien heureuse en voyant sa présence ; Au^s l'amour n'est rien qu'un désir de beauté.
Durant le grand débat de la masse première, Oue 1 air, la mer, la tei're et la belle lumière, Nesié« confusément, faisoient un pesant corps, Amour, qui fut marry de leur longue querelle, De la matière lourde en bastit une belle, Rengeant les elemens en paisibles accords.
LivnE I. 54
D'une chose sans forme il en lit une ronde, Que, pour son ornement, on affile le monde, Entretenu d'amour, dont il est tout remply; Car cet amour tousjours par la beauté l'attire; En suivant la beauté, belle forme il désire : Voilà comme l'amour rend le monde accomply.
S'il a formé le monde, il luy donne durée, HBt rend par bonne paix sa matière asseurée, En diseordans accords toute chose unissant. Tout ce qui vit icy recognoist sa puissance : Car, en entretenant ce qui est en essence, Fait que ce qui a fin n'est jamais finissant.
En la grandeur des cieux, en l'air et en la terre, Et en toutes les eaux que l'océan enserre, Il ne se trouve rien qui n'en soit agité : Le poisson, au printans, le sent dessous les dhdes, Les ours et les lyons aux cavernes profondes. Et l'oiseau mieux volant n'a son trait évité.
Les plus lourds animaux, paiiny les gras herbages. Sentans cet aiguillon, qui leur poind les courages, Bondissent, fUiieux, pleins d'amoureux désir : Le toreau suit la vache à travers les montagnes, Le cheval la jument par bois et par campagnes, Conservant leur espèce, attirez du plaisir.
Jupiter, par luy-mesme, ayant l'âme enflamée, Coule dedans le sein de sa sœur bien-aimée, Joyeuse de sentir un tel embrassement; Dont grosse puis après, orgueilleuse, elle enfante Cent mille et mille tleurs, qu'elle nous représente, Re£tJouys8ant nos yeux de son riche ornement.
C'est donc, Amour, par toy que les bois reverdissent, Cest par toy que les blés es campagnes jaunissent, Cest par toy que les prez se bigarrent de fleurs ; Par toy le doux Printans, suivi de la Jeunesse, De Flore et de Zephyrci étale sa richesse. Peinte diversement de cent mille couleurs.
Nos ancestres grossiers, qui vivoient aux bocages. Hideux, velus et nus comme bestes sauvages, Errans deçà delà sans police et sans loyx, Se sont, par ton moyen, assemblez dans les villes, Ont policé leurs mœurs par coustumes civiles, Ont fait les deftez, se sont esleu des roys.
Les lettres et les arts te doivent leur naissance, Tu nous as fait aimer la coulante éloquence, La haute astrologie, et la justice aussi ; Hesme encor à présent, l'accord de la musique, En te reconnoissant, languist melancholique, S'il ne plaint la rigueur de ton poignant souci.
Tout rit par où tu passe, et ta veuê amoureuse. Qui brAle doucement, rend toute chose heureuse; La grâce, quand tu marche, est tousjours au devant; La volupté mignarde en chantant t'environne, Et le soing dévorant qui les hommes talonne. Quand il te sent venir, s'enftiit comme le vent.
Par toy, le laboureur, en sa loge champestre, Par toy, le pastoureau, menant ses brebis paistre, Se plaist en sa fortune et bénit ton pouvoir. Et, d'une Vilanelle, en chantant, il essaye D'amollir Galatée et de guarir sa plaie. Modérant la chaleur qui le fait esmouvoir.
Les roys, par ta pointure, animez d'allégresse. Donnent quelquefois tresve au soucy qui les presse ; Des graves magistrats les chagrins tu desfaits; Tu te prens, courageux, aux plus rudes gendarmes, Et souvent, au milieu des combats et des armes. Tu chasses la querelle et nous donnes la paix.
Bien que tu sois premier de la bande céleste En âge et en pouvoir, tu as pourtant lé geste D'un enfant délicat, gracieux et séant ; Tu es plaisant et beau, tu as le corps agile, Pront, allaigre et dispos, à se courber facile. Subtil, gaillard, volage, et tousjours remuant.
Tu délectes les bons, tu contentes les sages, Tu bannis les frayeurs des plus lâches courages, Rendant l'homme craintif hautain et généreux ; Tu es le vif surgeon de toute courtoisie. Et, sans toy, ne peut rien la douce poésie. Car un parfait poète est tousjours amoureux.
0 Dieu puissant et bon, seul sujet de ma lyre, Si jamais que de toy je n'ay rien voulu dire. Et si ton feu divin m'a tousjours allumé, Donne-moy pour loyer qu'un jour je puisse faire Un œuvre à ta louange éloigné du vulgaire, Et qui ne suive point le trac accoustumé.
r.tî..
Purge-moy tout par tout, le cœur, l'esprit et l'ame, Et m'eschaufife ^i bien de ta divine flame, Que je puisse monstrer ce que je vay suivant, Et que l'amour, volant qui jusqu'au ciel m'emporte, Apres la beauté sainte, est bien d'une autre sorte Que l'aveugle appétit qui nous va décevant.