‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 89 sur 163 · LIVRE II. SOI · texte numérisé non relu

LIVRE II. SOI

Je ne te celoy rien ny dessein ny p*»nsrr

Suis-je pas malheureux qu'il me faut te laisser?

A qui plus désormais conteroy-je mes painesT

Quels antres, quels rochers, quels bois, quelles fontaines

Des lieux plus égarez, où perdu, je m'en vois,

Fidelles, garderont les soupirs de ma voix?

liais, ô cher monument de mon mal déplorable!

Tu ne suHisois pas; je suis si misérable,

Et le ciel fait sur moy tant d'orages pleuvoir.

Qu'en ton sein tous mes maux lieu ne pouvoient avoir;

11 faut qu'en mille endroits leur desbord se respande.

Qu'il n'y ait coin du monde où mon cry ne s'entande,

Val, mont, plaine, caverne, oyseaux, bestes*, poissons,

Qui ne plaignent ma perle en diverses façons.

Tu ne me verras plus, sous l'aimable silance

Des solitaires niiicts, me mettre à la cadance

Du troupeau d'Eleuthere et, soigneux de leurs pas.

Perdre en ces vains plaisirs le somme et le repas.

Ma fortune a de moy leur faveur estrangée,

lia source d'Hippocrene en Cocythe est changée.

Mon myrthe et mes lauriers cyprez sont devenus,

Les destours d'Helicon ne me sont plus connus,

Apollon me desplaist, tous ses dons je refuse ;

Estant laissé d'Amour, peu me chaud de la Muse I

Et rien d'elle à présent ne me peut contenter.

Que les vers qui sçauroient mes obsèques chanter.

Or comme en ces discours mon esprit se distillo, Le jour trop clair me force à sortir de la ville, Pour me rendre au bateau qui devoit m'enlever. Et de l'ame et du cœur sans pitié me priver. Aussi-tost les rameurs trop pronts à mon dommage, Fendans l'eau d'avirons, m'esloignent du rivage, Où fiché je regarde, et mes yeux obstinez. Sans ciller, vers le Louvre estoient tousjours tournez. Pour le voir plus long-tans sur les pieds je me dresse. Maudissant des vogiieurs l'importune vitesse. Et me reputant lasche et de cœur desnué, Que plustost que partir je ne m'estoy tué, Et ,victime propice au feu qui me dévore. Sanglant je ii'estoy clieu prés l'autel que j'adore.

Bien-heureux, ce disoy-je, à qui les cieux amis D'une ville si belle ont le séjour permis, Non pour les bastimens dont elle est si hautaine. Non pour y voir la cour, le palais ou la Seine, Ny de tant d'habitans le reflus nompareil, Mais pour estre esclairez des yeux de mon Mieil,

W/i ELEGIES.

Et pour voir des beautez Texemplaire et l'idéf , En ce lieu des Amours, et des Grâces guidée. Puissé^je encor un coup si grand heur recevoir, Et jamais plus n'ouyr, ne parler ny ne voir!

J'aocroissoy de ces plaints le regret qui me tuè, Quand du tout le chasteau se desrobe à ma veuë. Ce fut lors qu'à plein bras la douleur m'assaillit^ Un tremblement me prit, le genouil me faillit Et la mort si souvent à mon aide implorée. Vint s'apparoistre à moy, hâve et desfigurée ; Je la vey, c'estoit elle, et je la reconnu, Telle elle est aux mortels quand leur jour est venu. A cet horrible aspect mon ame espouvantée Quitta son corps perclus, la voix me fut ostée, Mon visage et mes yeux ternirent leur couleur. Et tombay comme un tronc sans force et sans chaleur.

Ce qui m'advmt depuis est aux autres notoire. Car du bien et du mal je perdy la mémoire ; Je ne sçauroy parler du secours des rameurs, De l'eau qu'on roc jetta, de l'efiflroy, des clameurs; Bref, je ne m'apperceu de rien qu'on me sceut faiw», Tant que je fusse mis dans ce lieu solitaire, On mes sens défaillis ayant repris vigueur. J'en despite le ciel et maudy sa rigueur, Sçachant que rien n'est propre à mes maux incurables, Que la mort, seul recours des amans misérables.

LA PYROMAISCE

L'amoureux Dorylas ayant i'ame frappée, Depuis maintes saisons, des yeux de Panopée, La ftere nerelde, en- pleurs se consumoit, Et sans fhiit ses regrets par les ondes sonoit; Ny ses longues douleurs, ni son amour fidelle, Ny ses yeux ruisselans d'une source éternelle, Ny le feu trop couvert qui le fait dessécher, Avoient peu de sa nymphe entamer le rocher.

Un soir du mois de juin, que la flamme etherée S'estoit pour luire ailleurs de nos yeux retirée. Que l'air estoit serain, la mer se reposoit, Kt que le doux Zephyre endormy s'appaisoit. Ce pescheur misérable, au plus fort du silence, Chiand chacun est en paix, sent moins de patience. Amour, cruel pirate, incessamment le poind, Et sur mer ny sur terre il ne repose point.

LIVRK II. •Or>

Tout le jour dans sa barque il avoit fait des plaintes Kn si piteux accens, que les nymphes contraintes A voient de tiedes pleurs ses cris accompagnez, Et les fleuves s'estoient de leur course esloignez.

Or ainsi que la nuit tendit ses larges voiles, Et qu'on veit dans le ciel les premières estoiles Monstrer leur belle veué et de rang se lever, Luy, qui sent tout de mesme en son cœur arriver Mille nouveaux soucis, pour prendre leur pasture, Les pieds et les bras nuds, nud teste et sans ceinture, Poussa du coeur, ces mots dressant bien haut les yeux : .Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux. 0 toy, sœur de Phebus ! ô royne vagabonde ! Puissante au ciel, en terre et sous la nuict profonde, Qui faits à points réglez la marine escumer, Et produis haiH et bas tout ce qui peut charmer, Preste-moy ta lumière et sois ma secrétaire. Or' que sous la nuict sombre, en ce lieu solitaire, J'invoque à mon «ecours la justice des dieux. Naissez, feux de la nuict. naissez parmy les cieux.

Amour, cruel enfant d'une mère cruelle, Venus, fllie des flots, et comme eux infldelle, Qui des plus humbles cœurs vas sans plus triomphant , Que vous estes cruels, et la mère et l'enfiEint ! Tous ces rochers voisins ont une ame plus tendre. Pensez le bel lionneur 1 les cruels ont sceu prendre Un captif misérable à leurs pieds estendu. Qui pour mieux les fléchir ne s'est point deffendu. Et laissent cependant l'ingrate Panopée, Sans soin, sans amitié, de mes larmes trempée, Qui mesprise leur force et mon mal soucieux. Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux.

Tous les feux de la nuit au ciel ont pris naissance, H est tans que, dévot, mes charmes je commance; Voilà l'autel tout prest de gazons façonné ; D'algue et d'absinthe blanc il est environné. Par neuf fois dans la mer j'ay ma teste plongée, J'ay sur l'autel sacré la verveine aiTangée, L'encens est allumé. Toy qui te vas changeant En fleuve, en flamme, en roche, en serpent s'allongeant, Je t'invoque, ô Proie ! cet autel je te dresse. Sors du fond de ces eaux, viens guarir ma tristesse, Et rechange mes sens qu'Amour rend furieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.

Meris, le vieux sorcier tant craint en ces rivages. Qui peut en tans serain couvrir la mer d'orages.

1ii*«r (lu cioi la lune et sa course aiTcster,

Et qui ait contremont les torrens remonter,

M'apprist une magie aux nochers peu commué,

Pour trouver sa fortune avant qu'estre advenue. •

J'en veux faire Tessay, car je veux découvrir

Si l'Amour de ses traits pourra le cœur ouvrir

De ma belle ennemie, et casser cette glace.

Ou si l'inimitié sans plus y trouve place.

. Dans ce large vaisseau qui d*eau doute est comblé,

J'ay mis du costé droit maint branchage assemblé

D'olivier et de myrthe ; en la gauche partie

J'ay mis du chesne sec et des feuilles d'ortie.

Le droit pour la douceur, l'amour et la pitié;

L'autre pour la rudesse et pour Hnimitié.

Je scauray maintenant si le ciel m'est contraire.

S'il faut sans tant languir que je me désespère,

Ou si mon tii^c sort se doit changer en mieux.

Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.

Voilà dans le vaisseau comblé d'eau de fontaine. De claire humeur d'olive une coquille plaine; i.a mesche est au dessus, il la faut allumer. Si je veux de tout point mes charmes consomer; La conque à cet effet icy me fut portée De l'Indique océan par le grand Cloanthée. Cette huile est de la lampe incessamment ardant Dans le temple à Neptune aux fins de l'Occidant ; Et ceste mèche neuve a toute esté fllée Des innocentes mains de la vierge Erilée. Reste é voir si j'auray favorables les dieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les eietix.

Regarde, 6 Panopôe 1 ardant feu de mon ame, Regarde un peu la mèche et comme elle prend fia me i Helasi s'il t'en souvient, mon cœur mal ad visé Fut ainsi tout à coup par tes yeux embrasé ! Je sçauray maintenant ma douteuse advanture; Car si pour tout jamais tu me dois estre dure, La flamme au costé gauche aussi-tost s'espandra FA sur le chesne sec, esclairant, se rendra ; Mais si ta paix un jour me doit estre donnée. Sur le myrthe et l'olive on la verra tournée, tkkmblant mon triste cœur de rayons gracieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.

o ciel, ô mer, ô terre, ô dettes puissantes, Oui régnez au séjour des ombres pallissantes ! Toy, royne Proserpine, et vous, tristes esprits. Par qui la nuict resonne en effroyables cris,

LivHK II. sor.

Favorisez mon charme, et faites que je sçache Ce que ma belle nymphe en sa poitrine cache^ Et qae ce feu sacré le découvre à mes yeux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.

Le feu sans vaciller immobile séjourne, Ny deçà ny delà sa lumière il ne tourne. Pauvre, helas! que je suis! c'est signe qu'en ton co&iir Tu ne loges encor ny pitié ny rigueur; La haine ou l'amitié ton courage ne donte» Et, pour tout, de mon mal tu ne fais point de conte; Tu me vas dédaignant. Destins injurieux, Estre du tout hay me plairoit beaucoup mieux I Quoy ! sera donc ainsi ma franchise asservie. Sans que je sçache, helas ! ny ma mort ny ma vie? Demourray-je tousjours languissant et confus, Sans pouvoir m'asseurer d'accord ny de refus? Quel mal plus déplorable, ô sort que j'importune ! De gi-ace, hé! monstre-moy l'une ou l'autre fortune. Et s'il faut que j'attende ou douceur ou pitié.

Le feu s'enfuit d'Amour et suit Tinimitié. Voilà de mon destin la pileuse nouvelle ! Ma nymphe n'aime rien, elle est tonte cruelle. Les rochers sont plus doux que son cœur endurcy, Il n'en faut espérer ny pitié ny mercy. Mais pourquoy, misérable, ay-je fait tous ces charmes? Ne le sçavoy-je pas? tant de ruisseaux de larmes, Tant de flots, de soupii^s, tant de mal enduré. Assez auparavant m'en avoient asscnré.

Sourde flile d'un roc, ame flere et sauvage, J'estimoy que ma peine eust flechy ton courage. Mais je voy mes desseins rompus par la moitié; Le feu s'enfuit d'Amour et suit l'inimitié.

Malheureux fût le point que j'en sa connoissance t De là tant de malheurs en moy prindrent naissance; Je mesprisay soudain ce qui m'estoit plus cher, Et tout ce que j'aimoy ne feit que me fascher. Mais que suis-je à présent? ou qu'estoy-je avant l'heure Que le maudit Amour feit en moy sa demeure? J'entrois en la jeunesse, et ma belle saison Commençoit à pousser une blonde toison ; J'avois la couleur vive, et, tout plein de franchise, Contant entre les miens, je vivois de ma prise. Ces eaux incessamment redisoient mes chansons, Je nageois, je peschois de cent mille façons. ' Ores d'un rude poil j'ay la face couverte, A rien fors qu'aux regrets ma bouche n'est ouverte.

De chacun de mes yeux un ruisseau va coulant. D'horreur, de feux, de mort, sans plus je vay parlant; Ma ligne et mes filets demeurent sans rien faire, Et, pour tout exercice, or* rien ne me peut plaire Que blasphémer du ciel l'ii^uste mauvaistié. Le feu s'enfuit d'Amour et suit l'inimitié.

Or puis que de tout point mes attentes sont vaines, Doy-je pas donner cesse à ma vie et mes paines, Et du haut de ce roc en la mer m'élancer. Sans d'éternelles morts nuit et jour trespasser? Enhardy4oy, mon cœur; mais je voy la lumière Qui chancelle incertaine et flamboyé en aiTiere; Or' à gauche, or' à droit elle se va jettant. Et court puis çà puis là d'un rayon inconstant ; De la haine à l'amour légère elle est portée. Et plus en mesme lieu ne demeure arrestée.

J'entens bien maintenant que veut dire oecy, Ma nymphe en mesme tans m'aime et me hait aussi ; Son ame est en balance. Ah I non, c'est un présage Combien l'amour de femme est soudaine et volage : On la voit çà et là diversement errer; Jamais l'homme advisé ne s'en doit asseurer. Comme un caméléon, le cœur de ces cruelles Se change à tous objets, et la plus ferme d'elles Aimeroit beaucoup mieux, pour son contentement, Vivre avec un seul œil qu'avec un seul amant. Mais où me porte, helasi l'ardeur qui me devorr? Je mesdy folement d'un sexe que j'adore, Et ne voy le bon-heur qui me suit à son tour : I.e feu laisse la haine et s'arreste à l'Amour.

La flamme au costé droit s'est du tout retirée; Hé Dieu! revé-je point? Non, c'est chose asseurée; Son rayon tant aimé sur l'amour s'est jette, Et ne retourne plus sur le gauche costé. Mais pourtant ma pauvre ame est toujours en tourmante; Je crains qu'un vent malin renverse mon attante, El que le sort cruel vei*s moy fasse retour: Le feu laisse la haine et s'arreste à l'Amour.

0 feu saint et fatal, si clair en ma pensée! De grâce, hé! suy tousjours la trace encommencée. iNe tourne plus ailleurs, et me rens asseuré D'un bien, qui m'est si cher et si désespéré! C'est pour Vfay qu'il demeure, et sa lumière vive Se courbe et se respand sur la branche d'olive, Et sans plus maintenant elle esclaire à l'eiitour : Le fpu laisse la haine et s'arreste à l'Amour.

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