‹ Œuvres de Philippe Desportes (volume 3)Chapitre 9 sur 163 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

Plus heureux que Villars, Desportes s'était retiré dans son abbaye de Bonport. Là, au milieu d'une douce quiétude, il reprit sa traduction des Psaumes. L'interprétation du texte sacré ne l'absorbait pas entièrement : deux jeunes femmes annotaient, dit-on, ses vers, madame Patu et madame d'Aigrontin *. Il faisait aussi des voyages à la cour et y prenait part aux fêtes royales. Dans une de ces visites, le Béarnais lui dit un jour, avec sa libre gaieté, devant la princesse de Cbnti : « Monsieur de Tiron, il faut que vous aimiez ma nièce : cela vous ranimera et vous fera produire encore de belles choses, quoique vous ne soyez plus jeune. » La princesse répliqua non moins librement: «Je n'en serais pas fâchée, je vous assure; il en a aimé qui étaient de meilleure maison que moi. » Elle entendait Marguerite de Valois, l'abbé passant pour avoir été au mieux avec elle, avant qu'elle fût reine de France *.

Les provocations d'ailleurs ne manquaient pas au riche bénéficiaire; mais, toujours clairvoyant, il ne se faisait point illusion sur les motifs qui inspiraient les aimables coquettes. L'une d'elles, le poursuivant de ses agaceries intéressées, le vieux poète calma son ambition par un charmant sonnet :

Ah I je vous entends bien I Ces propos gracieux, Ces regards dérobés, cet aimable sourire, Sans me les déchiffrer, je sais qu'ils veulent dire : C'est qu'à mes ducatons vous faites les doux yeux.

Quand je compte mes ans, Tithon n'est pas si vieux ; Je ne suis désormais qu'une mort qui respire; Toutefois votre cœur de mon amour soupire, Vous en faites la triste et vous plaignez des cieux.

Le peintre éloit un sot, dont l'ignorant caprice Nous peignit Cupidon un enfant sans malice, Garni d'arc et de traits, mais nu d'accoutremens.

* Aussi trouve-t-on dans le pamphlet qui a pour titre : Bibliothèque de madame de Hontpensier, le passage suivant: —Article 75. Psaumes mis en rimes par Philippe Desportes, revus et corrigés par madame Patu, avec les annotations et sonnets de madame d'Aigrontin.

s Talltmant des Réaux.

LY11I PHILIPPE t)£SrORTKS,

Il falloit pour carquois une bourse lui pendre, L'habiller de clin(,uans. et lui faire répandre Rubis à pleines nhains, perles et dianoans.

Ainsi rien ne troublait la lucidité de son esprit ou le calme de son âme. Il dominait les événements, flairait les pièges et savait toujours se rendre aussi heureux que possible. Un de ses amis intimes, Jacques de Montereul, a parfaitement décrit son inva« riable sérénité ;

L'Age Ty conviant, guidé par la raison, Il changea doucement la cour à sa maison, Port de félicité aux autres non commune. Jamais homme n'usa des biens de la fortune Sagement comme lui. Tranquillité d'esprit, Dont on a tant parié, dont on a tant écrit. Que chacun cherche tant, que personne ne treuve. Vrai nectar qui rend dieux les mortels qu'il abreuve, Douce paix de noire âme, /i bon droit avois-lu Choisi pour ta demeure une si grand' vertu. Jusqu'au dernier soupir, cette compagne chi re Me l'abandonna point ; avec elle sa mère, La bonne conscience, étoit à son côté.

Ses Psaumes, dont il avait publié une soixantaine à Paris, chez Mainert Pâtisson, dés 1592 et' pendant le siège mAme de Rouen S furent terminés en 1595: on les réimprima en 1508 et 1604*. Du Radier vante beaucoup l'exactitude de la version; je ne le contredirai pas, mais le style ne mérite certainement aucun éloge. Avec la meilleure volonté du monde, je n'ai pu d(3couvrir une strophe élégante ou remarquable dans tout le volume. L'âge avait de bonne heure répandu ses ombres sur le talent du poète et rassemblé autour de lui ses brouillards. Ses amis, ses protégés, ses connaissances, flattèrent ses oreilles de leur complaisante approbation; de Thou, dans son //(.^^Vt* }/» verselle, Tessier, Sainte-Marthe, exagèrent la valeur de ces stances caduques. D'autres murmurèrent tout bas un jugement plus vrai, comme Du Perron. Le hautain Malherbe exprima son avis d'une façon brutale.

Un jour qu'il dinait chez Desportes, avec le neveu de celui-ci, et que le potage se trouvait déjà sur la table, le vétéran lui parla de ses Psaumes et voulut lui en offrir un exemplaire. Comme il 86 disposait à l'aller chercher, le Normand l'arrêta tout court :

* BfblMhè([ue françoise, de l'ablté Goujet, t. XIT. ^

s Denis Caigniet, musicien du marquis de Villeroy, les mit en musique à plusieurs parties; son trevnil fut imprimé chez Pierrf> PtanlLirH, fw iffOT.

PHILIPPE BESPORTKS. LU

«Laisses, laisses, lui diuil, votre polage vaut mieux que vos Psaumes. » Desportes ne releva point cette grossièreté, mais ne souflla root pendant tout le repas : au sortir de table, ils prirent congé l'un de l'autre et ne se revirent Jamais. L'éplucheur de syllabes n'en fut pas quitte pour cette rupture. La verve moqueuse de Régnier lui inspira un désir de vengeance qu'il ne put comprimer : l'ennemi mortel des enjambements reçut en pleine poitrine la neuvième satire, qui a d'ailleurs rimportanr<> (i'nn manireste littéraire. L'auteur y dit de notre poète :

Or, Rapin, quant à moy, je n'ay point tant d'esprit. Je vay le grand chemin que mon oncle m'apprit, Laissant là ces docteurs, que les Muses instruisent Rn des arts tout nouveaux; et s'ils font, comme ils disent, De ses fautes un Uvre aussi gros que lé sien. Telles je le» croirai quand ils auront du bitn, Rt que leur belle Muse, à mordre si cuisante. Leur donVa, comme à luy, dix mille écus de rente, De l'honneur, de l'estime', et quand, par l'univers, Sur le luth de David on chantera leurs vers; Qu'ils auront joint l'utile avec le délectable, Et qu'ils Si^aoront rimer une aussi bonne table.

Malherbe n'osa faire bâtonner le neveu d'un homme influent, conmae il avait fait rouer de coups le poêle Berthelot, pour se venger d'une parodie *, Sa colère s'épancha sur les œuvres m^mes, et, d'une main crispée, il barbouilla tout un exemplaire de ses notes critiques ou soi-disant telles. Ce griffonnage passa dans la bibliothèque du fameux Balzac, puis dans celle du président Bouhier : il se trouve maintenant à l'hôtel Hazarin. Charles Nodier en possédait une copie. Les remarques du lourd pédant n'ont aucune valeur. Il s'en exhale un parfum d'épicerie, une odeur de savon et de suif, qui dénote la vocation réelle du censeur : pourquoi Malherbe n'a-t-il point trôné dans un comptoir, ne s'esl-il point prélassé dans une arrière-boutique?

Mais, si l'école des arrangeurs de mots ne traitait pas bien no.trc poète, les marques de déférence ne lui manquaient point : on l'en obsédait même, comme la plupart des hommes illustres. On lui apportait une foule d'ébauches, qu'on le priait 6ct juger, avec la ferme espérance qu'il les trouverait admirables. Un avocat lui ayant ainsi confié un gros poème, le malin abhé transmit la tâche à son neveu. L'auteur disait dans un endroit :

Je bride ici mon ApoHon.

<- Observations de Ménage sur les poMes de Malherbe, p. niT.

Régnier, suivant le témoignage de Tallemant des Beaux, écrivit à la marge :

Faut avoT le cerveau bien vide Pour brider des Muses le roi ; Les dieux ne portent point de bride, Mais bien des ânes comme toi.

Quelque temps après, le rimeur vint chercher son œuvre, que Desportes lui remit avec Torce compliments. Mais voilà que le lendemain notre homme arrive tout boufA de colère :

— On ne se moque pas ainsi du monde, dit-il à Desportes, mon manuscrit, à vous entendre, contenait de fort belles choses : elles sont belles, en vérité, celles que j'y ai découvertes!

Et il lui montre l'épigrainme : Desportes reconnaît aussitôt l'écriture de son neveu et se confond en excuses, n'ayant garde de ménager son extravagant auxiliaire. L'oncle et le neveu no. se ressemblaient point et ne devaient pas non plus avoir le même sort : Régnier se fit tout jeune de nombreux ennemis. En vain son père le sermonnait, en vain il lui recommandait de ne pas écrire ou d'imiter la sagesse de son habilp parent : ses avis échouaient contre un naturel indomptable *.

Pendant la vieillesse de Desportes, on lui ofTrit l'archevêché de Bordeaux; mais il préférait sa quiétude et son bien-être. Il objecta qu'il ne voulait point avoir charge d'âmes.

— Mais vos moines? lui dit-on.

~ Mes moines? répliqua-t-il ; oh! ils n'en ont point!

Il les connaissait de vieille date.

Enfin le gracieux rimeur tomba malade de sa dernière maladie. L'Estoile prétend qu'il pe croyait point au purgatoire, non plus que M. de Bourges : et, comme celui-ci n'avait point ordonné de messes pour le salut de son âme, le poète enjoignit de chanter seulement après sa mort deux psaumes qui attestaient son ferme espoir d'une éternité bienheureuse *. C'était le seul point de doctrine où il ne fût pas d'accord avec Home 11 laissa, dit-on, échapper ces mois de regret : n J'ai trente mille livres de rente, et je meurs ' ! » Après avoir ainsi fait ses adieux au monde, il ne témoigna plus que des sentiments chrétiens : il était trop habile pour se mettre mal avec le Dieu régnant. Lorsqu'il eut communié, il dit d'une voix tranquille : « 0 der-

* Bibliothè(ptê françoiie, de l'abbé Goujet, t. XIV.

* 0 quam dilecta tabernacula tua, Deus virtutum!->-Liet«ius sura in liis quae dicta sunt mihi : in domum Domini ibimus.

s t'Estoile, Journal de Henri IV, année 1606.

PHILIPPE DBSPORTBS. LXI

nier jour, tu ne m*8s iK>int surpris! Je savais que la mort ne nous épargne pas longtemps. J'ai mené une vie douce et heureuse, sous un ciel favorable, et, à peine Agé de soixante ans. j'arrive au bout de ma carrière Je n*en murmure point; j'abandonne le monde sans douleur et sans inquiétude, persuadé que le dieu paternel, qui nous tend la main pour nous sauver, re~ cevra ma pauvre âme dans ses bras. Exauce ma prière, 6 souverain maître I J'ai souillé en moi ton image ; fais disparaître jusqu'aux moindres vestiges de mes erreurs et ouvre^moi le cieP. > Gomme il achevait cette phrase, il rendit le dernier soupir. C'était le 5 octobre 1606 : Desportes avait en conséquence soixante ans et cinq mois.

Son fV^re Thibaut le flt enterrer dans l'abbaye de Bonport, où il venait de fermer les yeux pour toujours, et mit sur son tombeau l'épitaphe suivante :

« A Philippe Desportes, abbé oommendataire de ce couvent, célèbre par Taménité de ses mœurs, par la délicatesse de son esprit, par tous les genres de savoir et de qualités, si éminent .d'ailleurs par son Jtalent comme poète, que les Muses semblaient avoir découvert tous leurs secrets à un seul individu. Ces mérites supérieurs en avaient fait, suivant l'opinion générale, le prince des poètes français de son temps, l'égal des poètes anciens de Rome ou d'Athènes. Us le rendirent si agréable aux rois très-chrétiens Charles IX, Henri 111 et Henri IV, que la libéralilé de ces souverains dépassa de beaucoup ses vœux, la nature lui ayant donné une extrême modération. Par un exemple rare de désintéressement à une époque ambitieuse, il refiasa d'abord la charge importante de secrétaire des commandements du roi, puis le siège archiépiscopal de Bordeaux. Quoique, |)armi tant de titres divers, son excellente traduction des Psaumes de David pût suffire à sa gloire étemelle, Thibaut Desporles, par affection et par reconnaissance pour un frtre si bon, cjui l'avait obligé, a voulu lui consacrer ce monument, où il repose dans l'espoir d'une résurrection bienheureuse. U vécut soixante ans et cinq mois, et mourut en 1606, le troisième jour des nones d'octobre *.

» le Tombeau de Desportes, par Jacques de Hontereul. Le» dernière» paroles semblent prouver que Desporfes ne croyait pas plus à l'enfer qu'au purgatoire.

« Voici le texte blin de celte épitaphe, que nous a conservée Niceron, dan» ses Mémoires pour servir à VMstoire des hom^ves illustres, t. XXV :

« Philippe Portœo, hujusce monaslcrii abbati coramendatario, morura suavitate, eleyantia ingenii, omnique eruditionis ac virliilis génère pra?-

LXII rniLIPI'K DESPUltTES.

Talleinaiil dus lléaux prétend que Dasporlcs avait eu la fantaisie de posséder tout le patrimoine de sa famille. Trois sœurs lie voulurent point lui vendre leur part : il en çarda rancune et détourna d'elles ses bienfaits, qu'il répandit exclusivement sur son frère et sur ses trois autres sœurs.

Un fils naturel, qui avait hérité de ta précieuse bibliothèque, la dispersa et gaspilla, comme l'ignorant de 'la fable. lUic partie senlement fut sauvée par lesvJésuites, qui la iran$portàrent rue Saint-Jacques, dans leur fameux collège de Clermont'.

Régnier obtint, après la mort du poète étégiaque, une iicnsion de deux mille livres sur son abbaye des Vauxnle-Cemay. Il la dut à la protection du maréchal d'Estrécs'.

MU

bespertes a imité Ovide, Catulle, 1 roperoe, Tibulle, parmi les anciens; on reconnaît à chaque instant leurs pieneries, leurs camées et leurs perles enchâssées dans ses vers. Nais Pétrarque, Uembo, Sannazar, Manille, Tibaldo, Molza, TansiUo, Angerianus, panni les modernes, lui ont fourni plus de joyaux encore, sans parler des faux diamants. Pour apprécier sa valeur, il est donc nécessaire de jugei' l'influence que les rrmeurs ullramontains ont exercée sur lui.

claro, poelices vero peritia ddeo excellenti, ut ei uni Musas omnes suas art<*8 aperuisse videonttir. Quibus dotibus, omnium calcuio, Gdllorum poelarum sui iiaeculî princeps, antiqtùs etiam latinis ac grtecis non inferior habilus, chriatiaDissimiB regibus Carolo IX, Henrico III ac IV, tam gratus eilitit, ut principura liberalitate plus ei collatnm sit, quam iiiodenUissiroi viri nalura capere poluit, raroque bac ambiliosa tempestale spretae polestatis exemplo, primo nin])li8simaiit notarii sacrarom jussionum dignitniem, dtfinde Burdigaiensem archiépiscopal uni récusa vit. Iluic, licet ad sempiternam gloriaro, inter tôt eximias virlules, Psalroorum Tavidis absolutissima versibus Gallicis expressio suflicereU allainen TheobuJus Poi*-^ lius, pietatis gralique animi erga frairt'm optimum bene de se meritum, liic in spe resurrectionis bealae quiesceulfm, istiid roonumentum extare voluiu Vixil annos 60, mens. 5; obiit 3 nondi oclobris, anno lfl06.»

« TraUé de» pha belles Bibliothèques, par le P. Jacob, p. 524.

* « Il est parié de celte pc-nsion, d.l l'abbé Goiget, dans une pièce faile alors contre Régnier, intitulée : Le CoMbal de Régnier et de Bertelot. » Talleinant la porte à cinq mille livres: mais su parole ne doit jamais faire «uto^ rite*

PHILIPPE DBSP0RTB8. Util

Ilappelons d'abord que Pétrarque a donné le ton à la poésie sentimentale, servi de modèle au delà des Alpes. Son influence, pernicieuse en Italie, ne le fut pas moins chez nous. Sans doute son affection n'est pas dépourvue de délicatesse : il nous olfre, jusqu'à un certain point, le type de l'amour rêveur, platonique et désintéressé. La passion qu'il exprime n*a rien de commun avec l'ardeur des sens : un mot, un regard, un sourire, voilà tout ce qu'il implore; il s'enivre de la faveur la plus innocente et coinpose dix sonnets on ballades sur une entrevue. Peu d'hommes ont été aussi chastes dans leurs écrits; mais cette réserve factice, en désaccord avec ses mœurs, l'a jeté dans le (iaïux et le conventionnel. Cest un amour de tête qu'il peint, une donnée littéraire qu'il développe. Sa dame et lui étaient convenus de s'adorer soit en vers, soit en prose, mais de ne point franchir la limite des tendresses immaculées. L'amant soupirait, tournait languissamment les yeux, se confondait en éloges sur le front, sur la bouche, sur le menton, sur les cheveux de sa déesse, de son astre, de son soleil; l'amante lui octroyait tous les mois un re>gard, lui adressait une parole à chaque saison nouvelle, lui permettait de toucher sa main une fois par an. C'était alors d«>> cantiques d'allégresse qui n'en finissaient point.

Sont-ce là les véritables caractères de l'amour? Ne le défigure t-on pas en voulant le réduire à une sorte d'ivresse intellectuelle, à une mystique adoration? Il a évidemment son enthousiasme, sa poésie, tous les genres de délicatesse, tous les raffinements de l'esprit et du coeur, mais il ne flotte point dans le vague de l'espace; son côté réel, positif, n'échappe aux regards de personne; rimagination peut rembetUr, eke ne saurait l'omettre sans égarer cette violente affection, sans lui donner un aspect louche, un caractère faux, absurde même et par suite fastidieux, comme tout ce qui est chimérique. Au bout de quelque temps, le poète et son idole paraissent deux visionnaires.

Celte absence de vérité frappe d'autant plus, «que, malgré s» discrétion invariable, Pétrarque laisse constamment apercevoir sa nature méridionale. U ne manifeste que des sentiments d'une padeur'angéliqùennaîs son élocution n'a pas des ailes de séraphin. Son enthousiasme idéal traîne derrière lui un lourd matérialisme: qunnd son esprit s'exalte, quand son imagination se tourne vers le ciel, où lui apparaissent des beautés divines, son expression rampe sur la terre et brise l'élan de sa pensée.

Quel étrange choix d'abord pour un amoureux que cette fonni^ du sonnet, forme restreinte et compliquée en même temps, qui Bé prête si mal aux véhémentes effosiona d'un cœur bieji épris'

Toujours le même nombre de vers, toujours le méuie entrelacement de rimes, toujours la même espèce d'harmonie. Jamais cette éloquence facile, abondante, involontaire, qui sort des profondeurs de T&me, jamais ces fougues de la diction et du rhythme, où se laissent entraîner les passions violentes. On se moque des hommes inflexibles sur l'étiquette, pleins d'attention pour leur costume et prenant un soin perpétuel de ne pas en déranger la symétrie; éclairées par un instinct qui ne les trompe pas, les femmes détestent généralement ces petits^maitres; ellets pensent qu'étant si occupés de leur personne et de leur parure ils ne saïu'aient éprouver les fortes émotions inséparables des vraiâ attachements.

Ùais celui qui révèle dans ses paroles une égale contrainte, qui les soumet à une irrévocable mesure et songe aux mots bien plus qu'au sens, n'a-t-il point un ridicule du même genre? Peut-on le croire transporté de joie et de douleur, quand il attife prétentieusement ses phrases, leur met du carmin et des mouches? L'exaltation du cœur a-t-elle jamais inspiré des calembours? Pétrarque cepeniant fait un usage perpétuel de cette glaciale équivoque. Il nomme sa maîtresse un laurier, l'or, l'air, l'heure {Lauro, Loro^ L'aura, Vora), prenant plaisir à greffer sur ce tronc vicieux tout un branchage de développements insipides. Il vous dira qu'il ne peut être heureux sans l'or, sans conquérir le laurier, sans respirer l'air, sans que l'heure lui soit favorable, et autres sornettes du même genre. Il s'amuse à réunir par la pensée deux syllabes distantes l'une de l'autre pour en former le nom de sa belle ennemie, de son inflexible Diane, comme dans le vers suivant :

Cosi LAUdare e REverire insegna La TQce stessa, etc.

Colonne, l'ami de Pétrarque, n*est plus un ami : c'est une véritable colonne, soutien du poète. Dans d'autres endroits, Laure devient un soleil, un astre, un bien, un trésor, une fontaine. Pétrarque se lasse-t-il du sonnet, il écrit des sextines : ce sont des pièces de vers où six mots donnés se retrouvent dans chaque strophe. Quelques-unes se distinguent par une recherche prodigieuse : chacun des six mots termine un vers, mais ils ne gardent point le même ordre, et les combinaisons que poursuit l'auteur sont tellement \-ariées, tellement laborieuse^, que nous ne saurions en donner une idée nette : il faut les voir pour les comprendre. La même affectation gâte perpétuellement le style du poète; il ne craint pas de dire : « Je me nourris de ma mort et je vis dans la flamme : étrange

PHILIPPE DBSPOftTES. lsv

aHraenll bizarre salamandre! » Les troubadours, au surplus, lui avaient enseigné cet art funeste; et les subtilités de l'espril earame du langage sont si naturelles aux méridionaux, que Caldéron, Lopede Vega. une foule d'auteurs espagnols, en abusent aussi opiniâtrement que les rimeurs italiens.

Les accents vrais sont donc assez rares chez Pétrarque : presque jamais Il ne pousse un cri de joie, il ne laisse échapper loi sanglot de douleur. La rhétorique le préoccupe en général bien plus que son amoUr. 11 faut lire mainU sonneU pour trouver 1 expression réelle de la tendresse, du plaisir et de la mélancolie.

Tacito vo : clie le parole roorle Farian pianger la gente, ed i' desio Che le lagrime mie si spargan sole.

• Je vais en silence, car mes tristes paroles feraient pleurer tout le monde, et je veux répandre des larmes solitaires. »

Feuilletez Pétrarque, vous verrez combien sont peu nombreux les passages où l'on sent vibrer, comme dans celui-ci, une profonde et sincère émotion. L'emploi continuel de la mythologie augmente la fï-oideur de ses paroles et ^oute au caractère fac- Uce de sa poésie : l'Amour et son arc, Apollon et Phœbé, Jupiter et Neptune, détournent sans cesse l'attention du lecteur, qui voudrait voir les amants errer tout seuls parmi les bois, sons «ne pluie de fleurs, les poètes méridionaux prodiguant les fleurs avec une libéralité inépuisable. Voici, par exemple, la lourde et ennuyeuse métaphore dont il surcharge, dont il comble, pour ainsi dire, tout son deuxième sonnet ;

« Voulant exercer une gracieuse vengeance et punir d'une seule fois mille outrages, l'Amour reprit clandestinement son ai-c, «omme une homme qui cherche le lieu et l'occasion de nuire.

« Ma force s'était retirée dans mon cœur, aussi bien que dans mes yeux, comptant y faire résistance, lorsque le coup mortel descendit justement là où toutes les flèches s'émoussaient d'habitude.

« Troublée dès le premier assaut, elle n'eut ni le temps ni la vigueur de prendre les aimes, comme il était nécessaire;

« Elle ne sut pas davantage m'entralner sur la haute et abrupte colline, pour me tirer adroitement de la bataille, d'où je voudrais bien, mais ne puis actuellement sortir. » ,

Lancée dans une voie fatale par un homme d'un immense renom, entraînée aussi par les tendances secrètes de l'esprit national, toute la littérature italienne courut après les jeux de

LXVI PHILIPPE DKSPOBTES.

mots, les mêlaphoi'es guindées, les hyperboles absuixles, les jongleries de la phrase. Les Italiens, en général, expriment Tamour comme s'ils ne le sentaient pas. Dans la Jérusalem délivrée^ Tancrède se plaint de ce que Teau de ses larmes n'éteint pas le Tcu de son cœur ! Marini fait usage de termes plus redierchés encore, et tous les poètes inférieurs prodiguent les locutions h<'léroclites. Ils ne deviennent naturels, sauf exception, qu'en devenant trop lestes. Certains passages de l'Anoste, de Boccace et de l'abbé Casti suffiraient pour le prouver. Il est peu d'ouvrages italiens qui ne renferment des détails inconvenants. Le plus modeste, le plus délicat, le plus réellement épris des poètes nlli'amontains, c'est le plus énergique de tous. Dante a su peindre l'amour noble et pur, comme il a su peindre l'horreur de l'abime et Ifs désolations de l'enfer.

Les poètes s(y)tentrionaux, à la vérité, ne sont point exempts de recherche : ils ont leur genre d'affectation et de mauvais ^'oût; mais leurs excès n'attaquent point la forme, ne la chargent pas de vaines ciselures. Les pointes, les calembourt, les Mllégories, les tours de force rhythmiques, les intéressent peu. iipur prétention a pour objet la pensée même et porte sur les •inalyses psychologiques, les délicatesses du sentiment, se trahit par la subtilité de l'expression et des distinctions morales; si ^'le tombe dans l'àrgutic, dans la lâétaphysiqué, elle ne tombe fias dans le faux ; les passions vives s'accommodent trés-bieii d'une certaine finesse exagérée; elles y poussent, elles la produi- .stnit même naturellement. L'amour sincère est jaloux d'un regaixl, d'un mot, d'un signe, d'un rêve, d'une pensée. Les rafllnements des poètes septentiionaux ne choquent donc point comme l'alféterie des littératures méridionales. C'est de la scolastiquo, sans doute, mais une scolastique charmante et vraie, tille s'adresse ù des femmes réelles, qui i'écoutent en souriant, qu'elle exalte et qu'elle enivre. Aussi le genre humain l'a-t-il.en quelque sorte, adoptée, au lieu qu'il repousse les fadeurs ultràmontaines. Amy Robsart, Ëgmont, Julie et Saint-Preux, Max et Tliécla, Chatterton, Adolphe, Ginq-Mars, Virginie, le Corsaire, le Giaour, ne nous choquent point, ne nou^ fatiguent point de leur tendresse hypeibolique, parce que tout 1 monde a plus ou moins éprouvé leur enthousiasme, regrette oa convoite ces fiévreux transports; mais personne n'a employé le langage factice de Pétrarque et de ses imitateurs, personne ne s'est laissé entraihf^r à ces orgies de mots, de syllabes, de métaphores, d'eui« blêmes, de concetti et de calenibours. Ou peut parler aux femmes comme les héros de Thomas Moore : elles éclateraient

PHILIFPB DBSPOBTBS. LIVH

de rire si on leur dAitait la phmes tmpoulées, la abmrdes fiattefies des poêles italiens.

Puisqne j'ai cité une pièce entière de Pélrarqiiep je Tais laî opposer on morœaa écrit par un anteur septentrional. Voici les adieux que lord Byron adressait à sa femme :

■ Sois lienrepse! et si nous devons être séparés pour toujours, èh bien! je te le dis pour toiqoors : Sois heureuse! Quoique tu demeures inBezibie, jamais mon cœur ne se révoltera contre toi.

«Je voudrais que tu posscs lire dans ce sein, on ta tète a si firéquemment reposé, alors qn*nn tranquille sommeil Tenait fermer tes paupières, ce sommeil que tu ne connaîtras plus ja< mais!

«Je voudrais que ce coeur, dédaigné par toi, pût te déoouvrii' diacnne de ses intimes pensées : tu verrais enfin qu'il est mal de le repousser ainsi.

• Quoique le monde approuve ta conduite et sourie du malhen^qui me frappe, tu dois être oSmsée de telles louanges provoquées par ma douleur.

« Quoique bien des butes aient projeté leur ombre sur moi« ne pouvait-on choisir, pour me porter une blessure incurable, un autre bras que celui qui m'entourait jadis?

« Et pourtant ne te trompe pas, ne te fais point illusion l'amour peut périr d'une mort lente, mais une violence soudaine ne peut arracher les cœurs l'un à l'autre.

« Le tien gardera toujours le principe de sa vie; quoique saignant, le mien continue de battre; et rétemelle pensée qui doit nous torturer, c'est que nous ne serons plus jamais réunis.

« Voilà des mots d'une tristesse plus profonde que les lamentatims sur les tombeaux. Nous vivrons tous les deux, mais chaque matin nous éveillera dans une couche solitaire.

« Et si tu voulais chercher des consolations, lorsque notre enfant bégayera ses premières paroles, lui apprendras-tn à dire : non père! quoiqu'elle ne doive jamais recevoir mes soins? . « Quand ses petites mains te presseront, quand ses lèvres se poseront sur les tiennes, pense à celui dont la prière te bénira, que ton amour avait bèuL

« ^i ses traits te rappellent les traits que tu ne dois plus voir, ton cœur tremblera doucement d'une émotion Adèle à mon sou-

« Tu connais peut-être toutes mes erreurs, nul ne peut connaître toute ma folie; mais toutes mes espérances te suivent. i part que tu ailles; et cependant elles sont frappées d'un

LXVni PHILIPPE DESPORTES.

« Chacun de mes sentiments a souffert une atteinte; mon orgueil, que l'univers n'aurait pu courber, fléchit devant toi, devant toi qui m'abandonne : et mon àme m'abandonne à son tour.

« Mais c'en est fait : toutes les paroles sont vaines, surtout celles que prononce ma bouche. Seulement les pensées que nous ne pouvons retenir se frayent un chemin malgré nous.

« Sois heureuse ! Ainsi déchu, violemment arraché à toutes mes affections intimes, le cœur navré, solitaire et maudit, je ne puis guère entrer plus avant dans les régions de la mort. »

Que l'on fouille la littérature italienne, et qu'on y trouve un morceau où vibre la même éloquence, où gémisse une douleur aussi vraie, aussi bien rendue !

Ces explications étaient tout à fait nécessaires pour caractériser l'influence de la poésie ultramontaine sur nos écrivains pendant le seizième siècle. Deux courants principaux traversent alors le monde intellectuel, l'un venu de l'Attique «t grossi à Rome, l'autre sorti de Florence et du mont Palatin à une époque plus récente. Tous deux se mêlent, se croisent dans les pns> miers travaux de la Pléiade, les inondent même comme un véritable débordement. C'est l'inspiration italienne qui contourne ces vers de Ronsard : •

De la nature un cœur je n'ai receu ; Ainçois plustost, pour se nourrir en feu. En lieu de luy j'ay une salamandre :

Car, si j'avois de chair un cœur hunriain, Long temps y a qu'il fust réduit en cendre, Veii le brasier qui se cache en mon sein.

A la seconde génération, la source gréco-latine ne verse plus à notre littérature que des flots intermittents; mais Tonde italienne augmente son tribut et parait vouloir tout submerger. | Desportes, qui avait vingt-deux ans de moins que Ronsard, fut l'auteur le mieux doué de celte nouvelle génération. Ses stan- I ces et couplets n'ofift^nt, pour ainsi dire, aucune trace de pédantisme de l'époque, mais la recherche italienne y domine. . Qu'on ouvre ce volume au hasard, quelque réverbération de l'art ' ultramontain frappera aussitôt les yeux :

Comme dans un miroir on voit toutes les Grftces Au clair de vostre teint, et le vainqueur des dieux Est aveugle deux fois quand vous fermez les yeux, Et sans vous ses brandons seroyent changes en glaces.

Voilà qui sent les bords du Tibre et de l'Amo. Les poêles Cimeux par delA les Alpes sont évidemment les modèles que suit notre

PHILIPPE DESPORT£S. lAJX

auteur. Souvent iDttme il ne fait que ]es traduire. Vers la fin de sa carrière, on lui joua le- mauvais tour de publier quarante^ trois de ses sonnets, en regard desquels on avait imprimé les sonnets italiens qu'il avait mis à contribution, sans avertir le lecteur*. Le poète ne s'émut aucunement de celte révélation. 11 déclara même de fort bonne grâce « qu'il avoil pris aux Italiens plus qu'on ne disoit, et que, si l'auteur l'a voit consulté, il lui aaroit fourni de bons mémoires. » Les emprunts de Desportes doivent être en effet beaucoup plus nombreux. Henri Estienne, dans la PréeelUnce du langage ffançois, mentionne trois de ces interprétations que le critique a oubliées : deux sonnets «et des stances *. Pasquier en cite d'autres, et, si on voulait chercher, suivre il piste du voluptueux rimeur, on découvrirait la trace de ses pas sur une foule de propriétés où il allait clandestinement à la maraude.

f uand on compare ses vers aux morceaux primitifs, on i-emarque avec étonnement qu'il charge le style original de fioritures nouvelles, au lieu de le simplifier. En voici un exemph; cuneux; nous citerons seulement les deux premièi-es slrophrs du sonnet italien et de rimitalion française :

Ghi vede gli occbi volfetri, e di vagheiza Non resta vinto, al primo enconiro, e privo De l'aima, puo ben dir cbe non è vivo, Ne sa cbe cosa sia grazia e beilezza.

Chi non gli vede ancor, puo de l'asprezza Lamen'arsi del Fato, e havere à scbivo La vita, e dire : A cbe mi val s'io vivo. Non potendo gustar tanta dolcezza?

Nous traduisons tant bien que mul ces vers alambiqués :

• Celui qui voit vos yeux et, au premier abord, n'est pas vaincu, privé de son ûme par leur beauté, peut bien dire qu'il ne vit pas, qu'il ignore ce que c'est que la grâce et la perfection.

« Celui qui ne les a pas encore 's-us peut gémir de la cruauté du sort, prendre la vie en dégoilt et se dire : A quoi me sert de vivre, sans pouvoir savourer une telle douceur? »

Ces expressions suffisaient déjà pour charmer les partisans de

« Us fUncontre» det Muses de France el d7ta««, Lyon, leo*. un mince \olume in-4, dédié à la reine. Le privilège est de novembre 1603. L'auteur donne en masse, au commencement de l'ouvraige, les noms des écrivains imités par Desportes, mais il ne les joint pas à chaque pièce, ce qui eût été cependant bien préférable.

* Pages 90 et suivantes, édition de M. Feugères.

Ul PHILIPPE DESPORTES.

ce qu'on nommait alors le beau style; Desportes, les estimant trop peu ornés, y ajouta de nouvelles ampoulés.

Qui voit vos j-eux divios, si prompts & décocher, Et ne perd aussilost le cœur, rdme et l'audace. N'est pas homme vivant : c'est un morceau de ghce, Une souche insensible ou quelque vieux rocher.

Qui ne voit point vos yeux doit les siens arracher, Et maudire le ciel, qui ce mal lui pourchasse : Je ne voudrois point d'yeux, privé de tant de grftce. Car tous autres objets ne font que me fascher.

Ce qui prouve combien était devenue forte l'habitude d'imilei* les Italiens, c'est que De-sportes suivait leurs traces jus(fQe dans des œuvres pieuses. Tombé malade, à vingt-^atre ans, d'une maladie grave qui lui arracha des cris de douleur pendant six mois, il lit trêve à ses plaintes langoureuses, à ses lamentations facticesr 11 semble que, pour gémir et invoquer l'aide du ciel, il n'avait pas besoin de modèles et que ses angoisses seules auraient dû l'inspirer. Hais la mode l'emporta sur la nature; il se désola conformément à l'usage adopté par delà les monts. Six au moins des sonnets qu'il écrivit alors sont traduits de l'italien, comme le prouvent les notes qui les accompagnent dans celte édition. L'un d'entre eux a été l'objet d'une grande curiosité. On y a retrouvé le motif, les images et même les expressions du fameux sonnet de Desbarreaux, que tout le monde savait par cœur au dix-septiéme siècle; on admirait surtout le trait ingénieux qui le termine :

J'adore en périssant la raison qui t'aigrit : Mais dessus quel endroit tombera ton tonnerre, Qui ne soit tout couvert du sang de Jésus-Christ?

Du Radier crut avoir fait une grande découverte ien trouvant l'original de cet opuscule dans un morceau de Desportes; il annonça cette bonne fortune littéraire dans le ConiervaUur, et s'en glorifla de nouveau dans ses BécrèaiioM historiques ri critiques. U. Sainte-Beuve a répété purement et simplement son observation. Us ignoraient tous les deux que le sonnet de Desportes était une humble traduction de l'italien de Molza, preuve manifeste qu'ils n'avaient lu ni l'un ni l'autre les Bencontres des muses de France et d'Italie^ où l'emprunt se trouve constaté ; voici les deux opuscules :

Signor, se tu miri à le ,

A dir il vero, ogni martire è poco ;

PHILIPPB DB8P0BTBB. LXXI

S* al merto di cfai ogn' or piangendo invoco, Troppo ardoiti saette hai in me distese.

Ei par per noi innaoa cane preie, Con laquai poi morendo estinse il foco De* tttoi disdegni, e riapene il loco Che' il nostro adorno mal giâ ne contose.

Goa qoesta fida ed onorata acoria, Dinaïui al seggio tuo mi rappresento, Carco d'orrore e di mi stesso in ira.

Tu paoe al car, ch' egli ê ben tempo, apporta, K le gravi mie colpe, ood' îo pavento, Nel sai^e tinte del figliuol tuo mira.

Hélas! ai tu prends garde aux erreurs que j'ai faites, Je l'aTOue, à Seigneur ! mmi martyre est bien doux; Hais, si le sang de Christ a satisfait pour nous. Tu décoches sur moi trop d'ardentes sagettes.

Que me deraandes-lnî mes œuvres imparfaites, Au lieu de l'adoucir, aigriront ton courroux; - Sois moi donc pitoyable, 6 Dieu I père de tous ; Car, où pourrai-je aller, si plus lu me rejettes?

D'esprit triste et confus, de misère accablé. En horreur à moinméme, angoisseux et troublé. Je me jette k tes pieds; sois-moi doux et propice!

Ne tourne point les yeux sur mes actes pervers. Ou, si tu les veux voir, vois les teints et couverts Du beau sang de ton Fils, ma grâce et ma justice.

Ce dernier vers, bourré de chevilles, n'a certainement pas la force et la netteté du vers italien correspoa4ant. Ul similitnde des deux morceaux est d'ailleurs incontestable : I>esporte8 a contracté envers l'auteur ultramonlain une dette clandestine; Desbarreaux a soustrait à Desportes, sans avertir le public, ce que Desportes avait soustrait lui-môme, et is'est fait nne répn« tation à peu de (hus. La gloire a d'étranges Caprices et distribue souvent bien mal ses couronnes.

En résumé, on peut dire de notre poète, comme de Ronsard, (jue presque tous set défauts lui vinrent de TlUlie, 411^ presque

hXXll PHILIPPE DE8PORTB8.

toutes ses qualités lui appartenaient. Aussi la fbrme la plus spéciale aux écrivains méridionaux lui a-t-elle été peu avantageuse. Ses sonnets ne valent pas ses élégies, dialogues, stances, prières et chansons. On en citerait avec peine quatre ou cinq où ne minaude pas l'affectation italienne. Nous avons transcrit le morceau que lui dicta son bon sens contre les femmes intéressées qui cherchaient à le séduire pendant sa vieillesse. . Les meilleurs ne portent aucune trace d'imitation • Une belle dame lui ayant redemandé ses lettres d'amour, il lui écrivit sur-le-champ cette réponse, dans laquelle palpite un sentiment véritable :

Lettres, le seul repos de mon âme agitée. Hélas ! il le faut donc me séparer de vous, Et que par la rigueur d'un injuste courroux Ma plus belle richesse ainsi me soit ostée.

Ha I je raourray plustost, et ma dextre indomtée Fléchira par mon sang le ciel traistre et jaloux, Que je m'aille privant d'un bien qui m'est si doux : Non, je n'en feray rien, la chance en est jetée.

Il le faut loutesfois, elle les veut ravoir,

Et de luy résister je n'ay cœur ny pouvoir :

A tout ce qu'elle veut mon âme est trop contrainte.

O beauté sans arrest <, mais trop ferme en rigueur, Tiens, reprends les papiers et ton amitié feinte. Et me rends mon repos, ma franchise et mon cœur.

Les observations, auxquelles donnent lieu les sonnets de Desportes, demeurent vraies si on les applique à ses autres pôëmes. Cest quand il oublie les anciens, quand il oublie les fadeurs italiennes, qu'il se^montre supérieur. Étant inspiré par la nature, et le fond ne nuisant point à la forme, ses dons d'écrivain produisent alors tout leur effet. Une nuit, par exemple, travaillé d'amoureux désirs, le poète cherchait vainement l'oubli et le repos. Dans sa pénible agitation, l'idée lui vint d'adresser une prière au sommeil; ne connaissant pas de morceau où le même sujet fût traité, il exprima simplement ce qu'il sentait et fit un chef-d'œuvre. 11 faudrait citer cette pièce tout entière, car elle est belle depuis le commencement jusqu'à la fin, mérite soutenu qu'offrent rarement les œuvres du seizième siècle. Comme on peut la lire, page 74 de ce volume, nous nous bornerons à citer quelques strophes charmantes. Admirez d'abord cet exorde :

i C'est-à-dire : que rien n'arrête, à laquelle rien ne résiste.

PHILIPPE DESPORTRS. LXXHI

Somme, doux repo* de noi yeux.

L'aimé des hommes et des dieux, Fils de la nuit et du silence, Qui peux les esprits délier, Qui fait les soucis oublier Et Je mal plein de TÎoience :

Approche, A sommeil désiré !

Las ! c'est trop longtemps demeuré ;

La nuict est à demy passée,

Et je suis encore attendant

Que tu chasses le soing mordant,

Hoste impwlun de ma pensée.

Quelle gracieuse allure ! quelle marche légère! Coinine les mots semblent d'eux-mêmes prendre leur place dans ces strophes harmonieuses. Presque aussitôt le poète fait une peinture exquise de la nuit :

Haste toy, sommeil, de venir; Mais qui te peut tant retenir?

Rien en ce lieu ne te relarde.

Le chien n'aboie icy autour, Le coq n'annonce point le jour.

On n'entend point l'oye criarde.

Un petit ruisseau doux-coulant A flots sinueux va roulant.

Qui t'invite de son murmure.

Et l'obscurité de la nuit Moite, sans chaleur et sans bruit, Propre au repos de la nature.

Ne semble-t-il pas voir celte nuit obscure, moite, fraîche et silencieuse, bien propre, en effet, à calmer les sens, à plonger l'esprit et le cor)» dans un repos léthargique? Toute la fin doit être mise sous les yeux du lecteur pour montrer quelle perfection atteignait Desportes quand il suivait la pente de son génie; l'auteur s'adresse toujours au sommeil :

Si tu peux nous représenter Le bien qui nous doit contenter, Séparé de longue distance, 0 somme doux et gracieux !

Représente encore à mes yeux Cdle dont je pleure l'absence.

Le bien de la voir tous les jours Autrefois étoit le secours De mes nuicts, alors trop heureuses; Maintenant que j'en suis absent, Rends-moy, par un songe plaisant, Tant de délices a

LniT PHILIPPE DESPORTIS.

Si tous les songes ne soat rien, C'est tout un, ib me plaisent bien< J'ainoe une telle tromperie, naste-toy donc pour mon confort :

On te dit frère de la niert, Tu seras père de ma vie.

Mais, las! je levais appelant, Tandis la nuit'en s'envolant Fait place à l'aïuiore vermeille.

0 Amour! tyran de mon cœur, Cest toy seul qui, par ta rigueur, Empesches que je ne sommeiOe.

Hét queUe étrange cruauté!

Je t'ay donné ma liberté, Mon cœur, ma vie et ma lumière, Kt tu ne veux pas seulement Me donner, pour allégement, • Une pauvre nuit tout entière!

A-t-on rien fait de mieux depuis Desporles? A-t-on jamais donué au vers français une allure plus vive, plus facile, plus moderne? La prestesse, la rapidité du mouvement distingue en général ses strophes et leur communique une grâce particulière. Lis«e, pour preuve, ce début que l'on chante presque mal^ soi : ri

Douce yberté désirée.

Déesse, où fe»-lu retirée.

Me laissant en captivité?

Hélas! de moy ne te détourne !

Retourne, ù liberté! retourne, Retourne, 6 douce liberté !

Ton départ m'a trop fiiit connaître Le bonheur où je soulois être, Quand douce tu m'allois guidant.

Et que, sans languir davantage, Je devois, si j'eusse été sage, Perdre la vie en te perdant *.

On admire la même rapidité, la même souplesse de marche dans la pièce qm commence par cette strophe, et que sa longueur nous empêche de reproduire ici :

Fay que je vive, ô ma seule déesse !

Fay que je vive, et change ma tristesse

En plaisir gracieux; Change ma mort en immortelle vie,

* Voyet la chanson Iwri mtière, page IS7..

PHILIPPE OESPUITES. j^xXV

Et fay, iMB cœur, qiie mon ame ravie S'envole entre les dieux '.

Tooler.»oùs entendre de* notes plus gr.ve,, ,„,i, .ortie, ég^ tanent du oœur, avec toute léloqnem» et toute b mélodie L turdle des sentin>«.ts mi., qui communiquent leur «Unie spéciale .ut mou dont on hit «.ge pour le. exprimer h^ strophes m^iestueuKs vous donneront une iiaule idéedu^i^

0 bienheureux! qui peut passer sa vie ttitre les siens, Irmc de haine et d'envie Pilltay les champs, les forests el les bois, ' Lom du tumulle «t du bruit popobire i^ 4^"^ vend sa liberté pour plaire * Aux Itex désirs des princes et des rois.

Il n'a MM d'une chose incertaine.

Il ne se |N*t d'une espéraace vainc.

Une faveur nél» <tt déeevant ;

Be cent fureurs il n'a l'ao» embrasée,

Et ne maudit sa jeunesse abusée, x

Quand il ne trouve à la fln que du vent.

II ne frémit, quand l» mer oourroossée Eirfle ses flols, contrairement poussée Des vents esmus, soufflans horriblement • Et quand, la nuict, à son aise il sommt ** Une trompette en sursaut ne l'éveille Pour l'envoyer du lict au j

L'ambition son courtge n'attise.

D'un fard trompeur son ame il ne déguise

Il ne se plaist à violer sa foy.

Les grands seigneurs sans cesse 0 tfimporlune

Mais en vivant content de sa fortune '^ *'

H est sa cour, sa faveur et son roy.'

Je vous rends grâce, à déilei sacrées Des monts, des eaux, des forests et des pK^s. Qui m'exemptes de pensers soucieux. *

Et qui rendez ma volonté contente, Chassant bien loin la misérable altenle El les désirs dn cceiirt ambitieux.

Urnour, qu'il ctprimait d'habilude avec toutes ies sukiiia I.«.recliml.e8ct pointes méridionales, prenaitsmil «« ni de la grâce ou de réioquence, de la forœ Tde la vfv.Hr T^ .«•ilabandonn.it ,a iW r^orU^^Vm^i:^^^^^^

» IJflisw-, pi^e 4io*

justement appelé l'attention du lecteur sur trois t>ièces charmantes. La villanelle qui débute par ces mots :

Bozelte, pour un peu d'absence, elc. * ;

la spirituelle chanson des Amoura de Diane :

Un doux trait de vos yeux, ô ma fiùre déesse, etc. *-, et le sixième sonnet des Bergeries :

Ah ! mon Dieu, je me mmirs ! il ne faut plus attendre, elc.

On aurait pu en signaler beaucoup d'autres où respire la même vérité, qui marchent avec la même prestesse et la même désinvolture. Quoi de plus charmant que ces couplels :

La terre, naguère glacée, Est ores de vert lapissée ; Son sein est embelli de fleurs; L'air est encore amoureux d'elle.

Le ciel rit de la voir si belle, Et uioi, j'en augmente mrs pleurs.

Des oiseaux la troupe légère.

Chantant d'une voix ramagôri', S'égaye aux bOis à qui mieux mieux ; El moi, tout rempli de furie.

Je sanglolte, soupire et crie .

Par les plus solitaires lieux.

Les oiseaux cherchent là verdure; .Vui. je cherche une sépulture.

Pour voir mon malheur limité.

Vers le ciel ils ont leur volée, Et mon arae trop désolée N'aime rien que l'obtcurité.

Quand je vos tout le monde rire.

C'est lors que seul je me relire A part, en quelque lieu caché :

Comme la chaste tourterelle.

Perdant sa compagne Adèle, .

Se perche en quelque tronc séché.

Le beau jour jamais ne m'éclaire; Toujours une nuit solitaire Couvre mes yeux de son bandeau; Je ne vois rien que les ténèbres, ' Je n'entends que des chants funèbres,

St^rs présages de mon tombeau.

* Voyez la pièce entière, page 450.

* Page 77 de ce volume.

La France, en deux paris divisée, Pe guerres aiguère embrasée Sont or' le doux fruil d'une paix ; Mais, las! nul fruit je n'en rapporte.

Car la guerre est toujours plus forte Entre mes pensers que jamais.

J'ai choisi et rapproché dans ce morceau les slropiies Ips plus I»elles. Ce travail serait inutile pour la délicieuse chanson des Auwurs de Diane, qui commence par ce vers :

Quand je songe anx plaisirs qu'on reçoit en aimaut, etc.

Elle est parfaite d'un bout à l'autre et l'on n'y trouve pas une expression, pas un mot que l'on voudrait changer. On en peut dire autant des gracieux couplets qui onicnl les Amours (THippolffte et dont voici le début :

Pour faire qu'une aflectîon Ke soit sujette i l'inconstance, Il faut lieaucoup de connoissancc Et beaucoup de discrétion '.

L'amour a même inspiré à Desporles des accents hérorques tout nouveaux dans notre littérature. Ainsi, une pièce embléraalique, où il accuse au tribunal de la raison l'invincible dieu, contiéht celte éloquente réponse; son adversaire l'incrimine à son tour:

higrat estait vraiment et sans reconnoissance.

De me rendre à présent si pauvre récompense,

Pour cent mille bienfaits qu'il a reçus de moi.

Jai purgé son esprit par ma divine flamme,

L enlevant jusqu'au ciel et remplissant son aine

D amour, de beaux désirs, de constance et de foi.

Je l'ai fait ennemi du tumuhe des villes.

Je I ai purifié de passions servîtes,

Compagnon de ces dieux qui sont parmi les bois;

J ai chasse loin de lui l'ardente convoitise,

L orgueil, l'ambition, l'envie et la feinlise.

Cruels bourreaux de ceux qui font la cour aux rois.

j;ai fait par ses écrits admirer sa jeunesse,

J ai rHveilié ses sens engourdis de paresse,

Hautam et généreux je l'ai fait devenir :

Je I ai séparé loin des sentiers du vulgaire

fct lui ai enseigné ce qu'il lui fallait faire

Pour au mont de yert]| sûrement parvenir.

'■^':si\''^'::ir^^,^:^^^^^

Je lui ai fail dresser et la vue el les ailes

Au bienheureux séjour des choses iminorlelles ;

Je Tai tenu captif pour le rendre plus franc, etc.

Mais le service des dames, comme celui des rois, est plein de U'ibulaiions, de désenchantements et de secrètes douleurs. Nous ^vons entendu le po»ite gémir de la contrainte, de l'anxiété, des /lumiliationsqul tourmentent l'hôte assidu des cours: les plaintes que lui arrachent ses infortunes amoureuses sont beaucoup plus violentes. Dans mes études sur les Quinze Joies de mariaife et sur l'Évangile des QHenouiUes^ j'ai mis en lumière ce fait bizarre, qu'il y eut en France, au quinzième siècle, une réaction impitoyable contre les femmes, qui s'exprima, non-seulement par des ouvrages en prose et en vers, par des pamphlets et des traités railleurs, mais par une persécution matérielle, par des procès et des bûchers, dont le plus fameux dévora Jeanne d'Arc, Les Stances du mariage semblent une dernière expédition de cette farouche croisade : le dépit, la haine, le ressentiment, animent Desportes d'une véiitable éloquence. Les mots, les expressions ne loi coûtent pas : il rime vingt-cinq strophes d'une haleine, sa fureur coule à pleins bords; et ses gracieuses ennemies jouaient de malheur, car le poète n'a jamais écrit d'un j»luh beau style, n'a jamais montré une verve plus ardente, ne s'est jamais mieux soutenu. Dès la première strophe, ses vei's roulent comme un flot qui doit tout emporter :

De toutes les fureurs dont nous sommes pressés. De tout ce que les cieux ardemment courroucés Peuvent darder sur nous de tonnerre el d'orage. D'angoisses, de langueurs, de meurtre ensanglanté, De soucis, de travaux, de faim, de pauvreté, Rien. n'approche en rigueur la loi de mariage»

Dure et sauvage kn, nos. plaisirs meurtrissant. Qui, fertile, a produit un hydre renaissant De mépris, de chagrin, de ranébne et d'envie» Du repos des humains l'inhumaine iio'son. Des corps et des esprits la cruelle prison, La source des malheurs, le fiel de notre vie.

On dit que Jupiter ayant» pour son péché, Sur le dos d'un rocher Prométhée attaché, Qui servoit de pâture k l'aîgle insatiable. Ne se contenta pas de tant de cruauté, Hais voulut, pour montrer qu'il étoit dépilé, Rendre le genre humain de tout point misérable.

11 envoya la femme aux mortels ici-bas. Ayant dedans ses yeux mille amoureux appasi

PHILIPPE D&8POBTE8. LUIX

Bl poi-lant «n J« maiii um boMa féconds Dm semences du mal, les procès, le discord. Le souci, la douleur, la vieillesse et la mort; Bref, elle avait en dot tout le raalheur du monde.

Dans Ifi reste da moreeav, le poète fulmine avec U méine vli>lenee, avec la même richesse d'images et le même bonheur de style; un coap de tonnerre vraiment effroyable termine cette orasente iroiHiécation :

0 supplice inrernal. en la terre transmis

Pour gêner les humains, gène mes ennemis ■ ;

^Itt'ils soient cbarjiés de Ters, de iourmrnts et de flamme!

Mais fuit de ma maison, n'approche point do moi ;

Je hais plus que la mort ta rigoureuse loi.

Aimant mieux épouser un tombeau qu'une femme.

Un si cruel anathéme exigeait une réponse, et Taulnur ne pul se dissimuler qu'il devait plaider la cause de la partie advei'se. Mais comme on défend mal ses antagonistes! comme la (^éncrusité vous inspire moins bien que la colère! La justice fit écrire au poSte, devinez quoi? une chanson! 11 avait foudroyé le beau sexe dans une diatribe longue et furieuse : il le disculiia, ou pour mieux parler, il attaqua, fronda les hommes dans de gais couplets, avec un sourire jovial. Les plaignantes, d'ailleurs, n'expriment qu'un seul grief par la bouche du poète : elles nous reprochent nos inlidclités, comme si elles n'avaient nul autre sujet de mécontentement, ou ne tenaient qu'au monopole de notre aflTection. Voici les meilleurs couplets du morceau :

Les pensers des hommes ressemblent A l'air, aux vents et aux saisons.

Et aux girouettes qui tremblent Au gré du vent sur les maisons.

Leur amour est ferme et çonstoite Comnw la mer grosse de flots, Qui bruit, qtii court, qtii se tourmente Et jamais n'arrête en repos.

Nicole Estienne, fille de l'imprimeur Charles Estientte et femme du médecin Jean Liébault, trouva cette réplique insuffisante, comme elle l'est en réalité» Elle prit donc les armes pour combattre Desportes ; mais Clorinde n*a pas le bras de Tancréde. Elle rend à son ennemi coup pour coup, rétorque ses arguliients

* Le mut geoer, qui voulait dire toilttrer, avait autrorois un sens bien phis fort que de noo jours. Voyez la pièce entière, pége 4tS de ce volume.

LUtX PHILIPPE 0ESP0II1K8.

et se sert même contre lui de ses propres expressions : il lui manque la vigueur et la furie. Quoique les Misères de U Femme mariée aient dix strophes de plus que la satiie de Desportes, on n'y trouverait pas un de ces vers qui entrent comme des flèches au cœur du sujet. Les femmes ont eu, pendant le seiciéme siéde, de même que plus tai-d, quand Boileau les persifla, le malheur d'être défendues par des champions inhabiles : Perrault, si distingué comme penseur, ne possédait pas le style incisif et mordant de son adversaire *. Madame Liébault, quoique soutenue par le ressentiment, n'avait pas assez de nerf pour terrasser Desportes. La fougueuse diatribe du poète laissa plus de souvenirs que sa i:iolle réfutation. En 1614, un anonyme la rappelait et la commentait dans une brochure intitulée : Brief discpurs pour ia réformation des Mariages. Cette facétie n'est même qu'une amplification maigre et commune de l'ardente invective lancée par Desportes contre les femmes.

La vigueur qui anime la dernière prouve que l'auteur pouvait faire autre chose que pincer de la guitare et chanter des vers d'amour. Il trouvait à l'occasion des accents héroïques, où la voix de Corneille semble retentir par anticipation. Conmient. le vieux tragique ne s'en est-il pas inspiré? 11 n'aurait pas clierché si longtemps sa forme.

J'aimerais mieux courir à ma mort assurwe. Poursuivant, courageux, une chose honorée, Que, lâche et bas de cœur, mille biens recevoir, De ceux que le commun aisément peut avoir. Mon esprit, né du ciel, au ciel toujours aspire, Et ce que chacun craint est ce que je désire. L'honneur suit les hasarde, et l'homme audacieux Par son malheur s'honore et se rend glorieux.

Uurace et Nicoméde parlent-ils autrement? Les Poéses chre»- , t.ennes, dont on ne s'est pas occupé jusqu'ici, renferment des passages de même nature, où l'inspiration atteint les hautes sphères du sentiment et de la pensée. Que dites-vous, par exemple, de ce fragment d'hymne au Dieu créateur :

Le ciel, qui toute chose embrasse, Fuiroit tremblant devant ta face, S'il te connoissoit irrité ; Et des anges la troupe sainte N'oseroit paroltre en k crainte De ta juste se vérité.

' \o)ei »ott ApologU des Femmt*.

PHILIPPE »EgP0RTE$. t%\XÏ

C'est toi^qui, d'une inain puissanif , Dardes la foudre punissante, El qui, d'un cHn d'œil seulement, Pais tourner celte masse ronde; U flamme, l'air, ia terre et J'onde Soot serfe de ton commandement.

C'est loi, qui n'a point de naissance, friple personne en une cssencr.

Tout saint, tout bon, tout druilurier; Ton doi^ ce grand univers range.

Et, bien que toute chose change.

Tu demeures sans varier.

Ta parole est chose assurée.

Et quand n'aura plus du durée Du ciel i'assidu mouvement.

Elle eucor demeurera ferme.

Comme n'ayant ni fin ni ferme, Non phis que de commencement.

Pour un liomnoe qui avait si longtemps invo({ué les dieux païens, il me semble que voilà des Ions d'njrgue assez majestueux. 11 faudra plus -d'un demi-siècle pour que l'on entende, dans Polffevctet des notes équivalentes. Le repentir et l'inquii^tude ont aussi arraché à Desportes maint accent douloureux, oti gémît une véritable éloquence. On ne pourra méconnaître une émotion réelle dans ce beau passage :

Je ressemble e:i mes maux an passant misérable, Que des brigands pervers la troupe impito-ahle Au val de Jéricho pour mort avoit laissé : II ne pouvoit s'aider, sa fin éloit certaine, Si le Samaritain, d'une arae tout humaine, N'eût étanché sa plaie et ne l'eût redressé.

Ainsi sans toi. Seigneur, vainement je m'essaie; Donne-m'en donc la force et resserre ma plaie. Purge et guéris mon cœur, que ton ire a «oiu-hé. Et que ta sainte voix, qui forya la nature, Arrachant le Lazare hors de l;i sépulture, Airaehe mou es]>rit du tombeau de péché.

Fais rentrer dans le parc ta brebis égarée. Donne de l'eau vivante à ma langue altérée. Chasse l'ombre de moil qui vole aulonr de moi; Tu me vois nu de tout, sinon de vilupéit*; Je suis l'enfant prodigue, embrasse- moi, uion pérv ' Je le confesse, helas ! j'ai péché devant loi.

Pourquoi se fût offert soi-mt'me en sacrifice Ton enfant bien-almé, Christ, ma seule justice; Pourquoi par tant d'endroits son sanj; eût-il versé, Sinon pour nous, pécheurs, et pour te satisfaire?

IXHII PHILIPPE DESPOUTKS.

Les jutles, 0 Seigneur, n'en eussent efi que foire Et pour eux ton saint corpe n'a pas été percé.

Par le friMt de sa mort j'attends vie étemelle; Lavée en son pur sang mon ame sera belle. Arrière, ô désespoira qvi afmm transporté I Que toute défiance hors de moi se relire. L'œil bénin du Seigneur pour moi commence à hiire. Mes soupirs à la Gn ont emu sa bonté.

0 Dieu toujours vivant I j'ai ferme conflance Qu'en rextrême des jours, par ta toute-puîssaiiee. Ce corps couvert de terre, k ta vois se dressant. Prendra nouvelle vie, et, par ta pure grâce. J'aurai Theur de te voir de mes yeux, face k face, Avec les bienheureux ton saint nom bénissant.

Ni Malherbe, ni Jean-Baptiste Rousseau, ni le Franc de Pompignan, n'ont tiré de leur cœur des plaintes aussi vraies, n'ont trouvé d'aussi mélodieux accords. La maladie, la crainte des châtiments célestes, inspiraient Tauteur, quand il a écrit ces strophes, et il a éclipsé d'avance les fastidieux rimeurs que nous venons de citer.

Un dernier point sollicite notre attention : la manière dont le poète aux cinq abbayes décrivait la nature. La Pléiade avait pour elle plus d'afléction, la peignait plus souvent et d'une main plus habile que les auteurs du dix-septiéme siècle. Gda tient à différentes causes que nous avons déjà signalées *; mais il en est une qui m'avait peu fï'appé jadis, quoiqu'elle ne laisse pas d'avoir son importance: je 'veux parler de la haine de Louis XIV pour tout ce qui n'était pas factice, arrangé, conventionnel et prétentieux ; la nature, dans sa simplicité, lui faisait horreur. Saint-Simon nous donne à cet égard de curieux détails. La campagne, autour de ses châteaux, devait suivre totu ses caprices et changer subitement, comme une décoration de théâtre. Dans un marécage, dans une plaine sablonneuse, il voulait en quelques jours voir s'élever une l'orèt touffue : on y transportait de grands arbres, dont les trois quarts mouraient, étaient aussitôt remplacés, travail qui nécessitait de prodigieuses dépenses. Un bois épais, sillonné d'avenues obscures, il le faisait transformer en pièce d'eau, où une flottille de gondoles promenait la cour; puis il ordonnait de combler le bassin et de rétablir la forêt. Les pierres, les pavillons, les sculptures, les peintures, les dorui-es, changeaient avec la même célérité. 11 ne pouvait souffk*ir aucun objet qui ne portât l'empreinte de sa

1 Histoire du Uiet Iftléraires en France.

PHILIPPE DESPORTrS. LXXXIIi

tyrannie, et, pour lui plaire, la libre nature devait elle-même fléchir devant son orgueil Le seizième siècle, bien entendu, n'avait pas subi cette pci-nicieuse influence. Les anciens qu'il imitait, Virgile, Homère et les tragiques grecs spécialement, ne dé^ testaient point, comme le roi boursouflé, l'aspect primitif des champs et des bois. La Pléiade, en outre, eut le bonheur de ne point se laisser trop égarer par les fausses descriptions de IMminla et du Pastor fido. On trouve donc çà et là dans ses ceuvres des images empruntées à la nature, des tableaux môme ou de simples études sur lesquels flotte, comme vat lumière d'or, le charme étemel de la vérité. Plusieurs de ces paysages, de ces ébauches, décorent le poétique château de plaisance construit par Desp6rtes. On a cité avant moi les strophes admirables que je vais reproduire, ne pouvant me dispenser de les mettre sous les yeux du lecteur : •

Si je ne loge en ces maisons dorée», Au front superbe, aux voûtes peinturées D'azur, d'ênaail et de mille couleurs.

Mon œil se paît des trésws de la^lainc, Biche d'oaillet, de lys, de marjolaine, Et du beau teint des prinlanières fleurs.

Ainsi vivant, rien n'e^ qui ne m'agrée; J'oy des oiaeaux la musique sacrée, Quand, au matm, ils bénissent les cieux. Et le doux son des bruyantes fontaines, Qui vont coulant de ces roches hautaines Pour arrosernos prés délicieux.

Que de plaisir de voir deux colombelles, Bec contre bec, en trémoussant des aile8< Mille baisers se donner tour ù tour t Puis, tout i«Ti de leur grâce naïve.

Dormir au frais d'une source d'enti vive. Dont le doux bruit sen^bie parler d'amour !

Dans la pièce intitulée : Discours, pièce qu'on peut lire parmi les Bergerie»* t Desportes nous révèle ses goûts champêtres. Quand il avait quitté la ville, tous les travaux rustiques le charmaient; il pn prenait sa part comme un simple mortel.

Dt s la pointe du jour, que l'aube qui rehiit' A fait évanouir les frayeurs de la nuit. Je choisis quelque mont dont la cime est hautaine, Kl, m'y Iravant chemin, tout pensif, je raroi^ne /

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rXXXTV PHILIPPE DESPOBTES.

El tourne en mon esprit mille et mille discours Des succis incertains d£ vos vaines amours.

Telles étaient ses occupations, les jours de nonchalance et de rêverie. Mais des distractions plus actives ne tardaient pas à lui faire oublier le cours des heures. C'était la chasse au chien courant ou au chien d'arrêt, à l'autour et à l'appeau; puis la pêclie au filet, à la ligne, au (lambeau; venaient ensuite la coupe des foins, la vendange, les fêtes de village. Mais les danses et les cris le fatiguent :

Aussi le plus souvent tout seul je me retire

Au milieu d'un taillis, où je me mets à lire ;

Mais je n'ai commencé, qu'un sommeil gracieux

Me ckH, sans y penser, b paupière et les yeux. ^

O champs plaisants et doux I ù vie heureuse et sainte ! Où; francs de tout souci, nous i^'avons point de crainte* D'être accablés en bas, quand, plus ambitieux Et d'honneurs et de biens, nous voisinons les cieux.

Le poète ne décrivait pas la nature d'après les anciens ou d'après des oui -dire, comme on faisait sous Louis XIV. Rien d'étonnant donc s'il trouve çà et U des images pleines de fra(cheur, s'il esquisse çà et là des tableaux pleins de vérité. Mais n'exagérons point et ne donnons pas lieu de croire- que les scènes, les métaphores pastorales, abondent dans ses vers. Non, sa perpétuelle fréquentation du monde, sa résidence à la cour, produisaient déjA en partie l'effet que l'abus de la société, le séjour des palais royaux, devaient produire plus énergiquement par la suite : l'homme lui masquait un peu la nature, avant de la cacher tout à fait.

Desportes n'a point écrit d'ouvrage en prose, et n'ofllre au lecteur qu'un bagage de poète. Quelques prières seulement, jouîtes A ses Œuvres chrétiennes, nous montrent comment il s'exprimait, quand il n'astreignait point son langage aux formes rhythmiques. Son style mélodieux, abondant et imagé ne perd point alors à être mis en comparaison avec ses odes et sonnets. Comme nous n'avons point cru devoir réimprimer ces pieuses effusions de cœur, nous allons en citer plusieurs passages éten> dus^ Voici d'abord les fragments d'une oraison adressée au Christ, ou, pour mieux dire, |i la Trinité ;

* Thibaut Desporles les publia pour la première fois en 16tl, à Rouen, sous ce titre : Prières et MédiUUiûM chrestiemui, par Philippe liosportes. abbé de Thyron. Les Poésie* chreAiema s'y trouvent jointes.

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