L1VI
Je ne te ctloy neu ny dessein ny penser
Suis-je pas malheureux qu'il me faut te laisser?
A qui plus désormais conteroy-je mes paines?
Quels antres, quels rochers, quels bois, quelles fontaines
Des lieux plus ejjarez, où perdu, je m'en vois,
Fidelles, garderont les soupirs de ma voix?
Mais, ô cher monument de mon mal déplorable!
Tu ne sufGsois pas; je suis si misérable,
Et le ciel fait sur moy tant d'orages pleuvoir,
Qu'en ton sein tous mes maux lieu ne pouvoient avoir;
11 faut qu'en mille endroits leur desbord se respande.
Qu'il n'y ait coin du monde où mon cryne sentande.
Val, mont, plaine, caverne, oyseaux, bestes, poissons.
Qui ne plaignent ma perte en diverses façons.
Tu ne me verras plus, sous l'aimable silance
Des solitaires nuicts, me mettre à la cadancc
Du troupeau d'Lleuthere et, soigneux de leurs pas.
Perdre en ces vains plaisirs le somme et le repas.
Ma fortune a de moy leur faveur estrangée,
Ma source d'Hippocrene en Cocythe est changée,
Mon myTthe et mes lauriers cyprez sont devenus,
Les destours d'Helicon ne me sont plus connus,
Apollon me desplaist, tous ses dons je refuse;
Estant laissé d'Amour, peu me chaud de la Muse!
Et rien d'elle à présent ne me peut contenter,
Que les vers qpii sçauroient mes obsèques chanter.
Or comme en ces discours mon esprit se distille. Le jour trop clair me force à sortir de la ville, Pour me rendre au bateau qui devoit m'enlever, Et de l'ame et du cœur sans pitié me priver. Aussi-tost les rameurs trop pronts à mon dommage. Fendans leau d'avirons, m'esloignent du rivage, Où fiché je regarde, et mes yeux obstinez. Sans ciller, vers le Lou\Te estoient tousjours tournez. Pour le voir plus long-lans sur les pieds je me dresse, Maudissant des vogueurs l'importune vitesse, Et me reputant lasche et de cœur desnué. Que plustost que partir je ne m'estoy tué, Et .victime propice au feu qui me dévore, Sanglant je n'estoy cheu prés l'autel que j'adore.
Bien-heureux, ce disoy-je, à qui les cieux arnis D'une ville si belle ont le séjour permis. Non pour les bastimens dont elle est si hautaine. Non pour y voir la cour, le palais ou la Seine, Ny de tant d'habitans le reflus nompareil. Mais pour cstre esclairez des yeux de mon soleil,
pour voir des beaulez l'exemplaire et l'idée, En ce lieu des Amours et des Grâces guidée. Puissé-je encor un coup si grand iieur recevoir, Et jamais plus n'ouyr, ne parler ny ne voir!
J'accroissoy de ces plaints le regret qui me lue, Quand du tout le chasteau se desrobe à ma veuë. Ce fut lors qu'à plein bras la douleur m'assaillit! Un tremblement me prit, le genouil me faillit Et la mort si souvent à mon aide implorée, Vint s'apparoisfre à moy, hâve et desfigurée; Je la vey, c'esloit elle, et je la reconnu. Telle elle est aux mortels quand leur jour est venu. A cet horrible aspect mon ame espouvantée Quitta son corps peixlus, la voix me fut ostée, Won visage et mes yeux ternirent leur couleur. Et tombay comme un tronc sans force et sans chaleur.
Ce qui m'advmt depuis est aux autres notoire. Car du bien et du mal je perdy la mémoire ; Je ne sçauroy parler du secours des rameurs. De l'eau qu'on me jetta, de l'efTroy, des clameurs; Bref, je ne m'apperceu de rien qu'on me sceut faire, Tant que je fusse mis dans ce lieu solitaire, Où mes sens défaillis ayant repris vigueur, J'en despite le ciel et maudy sa rigueur, Sçachant que rien n'est propre à mes maux incurables, Que la mort, seul recours des amans misérables.
LA PYROMANCE i
f L'amoureux Dorylas ayant l'arae frappée, i
Depuis maintes saisons, des yeux de Panopée, ij
La fiere nereïde, en pleurs se consumoit, ^
Et sans fruit ses regrets par les ondes semoit; ^;
Ky ses longues douleurs, ni son amour fidelle, t
Ky ses yeux ruisselans d'une source éternelle, î
Ky le feu trop couvert qui le fait dessécher,
Avoient peu de sa nymphe entamer le rocher. En soir du mois de juin, que la flamme etherée
S'estoit pour luire ailleurs de nos yeux retirée,
Que l'air estoit serain, la mer se reposoit,
Et que le doux Zephyre endormy s'appaisoit,
Ce pescheur misérable, au plus fort du silence.
Quand chacun est en paix, sent moins de patience.
Amour, cruel pirate, incessamment le poind,
Et sur mer ny sur terre il ne repose point.
LIVKE 11. , 503
Tout le joiu' dans sa barque il avoit lait des plaintes En si piteux accens, que les nymphes contraintes Avoient de tiedes pleurs ses cris accompagnez, Et les fleuves s'estoient de leur course esloignez.
Or ainsi que la nuit tendit ses larges voiles, Et qu'on veit dans le ciel les premières estoiles Monstrer leur belle veuë et de rang se lever, Luy, qui sent tout de rnesme en son cœur arriver Mille nouveaux soucis, pour prendre leur pasture. Les pieds et les bras nuds, nud teste et sans ceinture, Poussa du cœur, ces mots dressant bien haut les yeux ; Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux. 0 toy, sœui' de Pliebus! ù royne vagabonde! Puissante au ciel, en terre et sous la nuict profonde, Qui faits à points réglez la marine escumer, Et produis haut et bas tout ce qui peut charmer, Preste-moy ta lumière et sois ma secrétaire. Or' que sous la nuict sombre, en ce lieu solitaire. J'invoque à mon secours la justice des dieux. Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux.
Amour, cruel enfant d'une mère cruelle.
Venus, fille des flots, et comme eux infidelle, Qui des plus humbles cœurs vas sans plus triomphant, ° Que vous estes cruels, et la mère et l'enfant ! Tous ces rochers voisins ont une ame plus tendre. Pensez le bel honneur ! les cruels ont sceu prendre Un captif misérable à leurs pieds eslendu. Qui pour mieux les fléchir ne s'est point deffendu. Et laissent cependant l'ingrate Panopée, Sans soin, sans amitié, de mes larmes trempée. Qui mesprise leur force et mon mal soucieux. Naissez, feux de la nuict, naissez parmy les cieux.
Tous les feux de la nuit au ciel ont pris naissance, 11 est tans que, dévot, mes charmes je commance; Voilà l'autel tout prest de gazons façonné; D'algue et d'absinthe blanc il est environne. Par neuf fois dans la mer j'ay ma teste plongée, J'ay sur l'autel sacré la verveine arrangée, L'encens est allumé. Toy qui te vas changeant En fleuve, en flamme, en roche, en serpent s'allongeant, Je l'invoque, ô Proté! cet autel je te dresse. Sors du fond de ces eaux, viens guarir ma tristesse, Et rechange mes sens qu'Amour rend furieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.
Meris, le vieux sorcier tant craint en ces rivages, Qui peut en tans serain couvrir la mer d'orages.
Tirer du ciel la lune et sa course arrester. Et qui ait contremont les torrens remonter, M'apprist uncmaçie aux nochers peu connue, Pour trouver sa foitune avant qu'estre advenue. J'en veux faire l'essay, car je veux découvrir Si l'Amour de ses traits pourra le cœur ouvrir De ma belle ennemie, et casser cette glace, Ou si l'inimitié sans plus y trouve place.
Dans ce large vaisseau qui d'eau douce est comblé, J'ay mis du costé droit maint branchage assemblé D'olivier et de myrllie; en la gauche partie J'ay mis du chesne sec et des feuilles d'ortie. Le droit pour la douceur, l'amour et la pitié; L'autre pour la rudesse et pour l'inimitié. Je sçauray maintenant si le ciel m'est contraire, S'il faut sans tant languir que je me désespère. Ou si mon triste soit se doit changer en mieux. Luisez, feux de la nuicl, luisez parmy les cieux.
Voilà dans le vaisseau comblé deau de fontaine, De claire humeur d'olive une coquille plaine; La mesche est au dessus, il la faut allumer, Si je veux de tout point mes charmes consomer; La conque à cet effet icy me fut portée De l'Indique océan par le giand Cloanthée. Cette huile est de la lampe incessamment ardant Dans le temple à Neptune aux fins de l'Occidant; Et ceste mèche neuve a toute esté filée Des innocentes mains de la vierge Erilée. Reste à voir si j'auray favorables les dieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux. Regarde, ô Panopùe ! ardant feu de mon ame. Regarde un peu la mèche et comme elle prend flame! Helas' s'il t'en souvient, mon cœur mal advisé Fut ainsi tout à coup par tes yeux embrasé ! Je sçauray maintenant ma douteuse advanture; Car si pour tout jamais tu me dois estre dure, La Hamme au costé gauche aussi-tost s'espandra Et sur le chesne sec, esclairant, se rendra; Mais si ta paix un jour me doit estre donnée, Sur le myrthe et l'clive on la verra tournée. Comblant mon triste cœur de rayons gracieux. Luisez, feux de la nuict, luisez parmy les cieux.
0 ciel, ô mer. ô terre, ô deïtez puissantes, Oui régnez au séjour des ombres pallissantesî Toy, Toyne Proserpine, et vous, tristes esprits, Par qui la nuict resonne en effroyables cris,