‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 135 sur 190 · fi )•: 11. ôib · texte numérisé non relu

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Leurs soupirs, leurs regards, leurs doux ravissemeus,

Et ces petits refus suivis d'embrassemens,

Ces propos enflammez, ces agréables plaintes,

Ces désirables morts et ces colères faintes.

Tu les peux bien conter, car lu y fus tousjours,

Ayant avecque toy mille petits Amours,

Les uns forgeans des traits, les autres de leurs ailes

Esventant doucement leurs flammes immortelles;

Les autres, voletans, tout autour s'amassoient,

Et les autres de fleurs ton carquois remplissoient,

Dont couvrois ces amans comme d'un grand nuage,

Puis voloient dans leurs yeux et baisoient leur visage.

Chacun à qui mieux mieux se monstrant désireux

De les rendre en ce lieu contans et bien-heureux.

Uelas! pourquoy si tost finit cette journée? Pourquoy n'eust-elle au moins la lon;,'ueur d'une année? Certes le clair Phebus, cessant de luire aux cieux, Monstra bien qu'il estoit sur leur aise envieux, Et fist liaster la nuit plus tost que de cousturae, Remplissant leurs esprits d'angoisseuse amertume. Et leur faisant connoistre, à ce dur partement. Combien l'heur des mortels s'enfuit légèrement.

ADVAMURE SECONDE

CLEOPHO.N

Rigoureux point d'honneur, qui de si chaudes flames Poursuis les jeunes cœurs et les plus belles âmes.. Qui romps leur plus doux somme, et leur fais mespriser L'aise et l'heur de la vie afin de s'exposer. Et, sous l'espoir d'un bruit d'honorable durée, Volontaires, courir à la mort asseurée.

Des malheurs que Pandore en la terre sema. Quand contre Promethé Jupiter s'anima Et rendit nostre race en vivant misérable, Tu es le plus cruel et le plus dommageable ! Il falloit aux mortels des corps de diamant, Pour contre tes efforts résister seurement, Sans en si foible lieu loger tant de courage. Et voir perdre en un rien le plus céleste ouvrage, liais, las! si ta rigueur rendit oncques desfaits De nature et du ciel deux chefs-d'œu\Te parfaits. Ces vers le feront voir, qu'entre cent mille allarmes D'ennuis et de sanglots, j'ay tracez de mes larmes.

Damon et Lycidas, deux astres de ce tans, Deux Achilles nouveaux, deux aimables Printans, Qui semoient comme fleurs les amours par la terre, Et blessoient tous les cœurs par une douce guerre, b'aimoient uniquement. Ce n'estoit qu'un vouloir : En eux un seul esprit deux corps faisoit mouvoir. Jamais l'oeil de Phœbus ne veit telle jeunesse ; C'estoit toute vertu, douceur, grâce et prouesse. Desjà leur clair renom tlamboit en divers lieux, Mars logeoit en leur ame et l'Amour en leurs yeux.

Cleophon, qui partout fait reluire sa gloire. Grand prince et grand guerrier d'immortelle mémoire, Dont le clair jugement jamais ne se déçoit, De ces deux entre tous la valeur cherissoit. Eux, qui de ses vertus ont l'ame toute pleine, K' adorent rien que luy; c'est leur joye et leur peine, Et n'ont plus grand plaisir que de luy faire voir Ce que peut en leurs cœurs l'honneur et le devoir. Advient qu'un soir tout seul Damon se délibère, Ondoyant des grands flots d'une jeune colère, Pour appaiser son cœur bouillant et généreux, De tenter le péril d'un combat rigoureux. Lycidas, qui l'entend, de courroux se transporte. Et, plein d'un beau despit, l'accuse en cette sorte :

Tu me veux donc fuir, o mon plus cher soucy! Donc ma ferme amitié se voit payer ainsi, Qu'en l'essay périlleux d'une belle entreprise. Comme peu valeureux, la vertu me mesprise? A qui plus désormais pourray-je avoir de foy, Si ce qui m'est plus cher se sépare de moy? Kon, il n'en sera rien ; l'amour qui nous assemble Veut qu'au bien et au mal nous ayons part ensemble. Face le sort cruel ce que faire il pourra, Lycidas, ô Damon! jamais ne telairra.

Je te suivray partout, mon ame ardante et pronte De ce fragile corps sçait bien ne faire conte.

Damon repond ces mots : 0 mon plus doux penser. Ainsi victorieux te puissé-je embrasser, Sans qu'aucun accident nostre amour diminue ! Comme assez clairement ta valeur m'est connue, Ce n'est pour cet égard que je l'avoy laissé ; Mais si l'aveugle sort, ou le ciel courroucé, Rendent là de mes jours la carrière achevée, Je vouloy que mon ame en toy fust conservée. Car, bien que le destin me fasse aller devant, 1 8 ne croiray mourir si tu restes vivant ;

LIVUE II.

Joint que de Cleophon la mémoire éternelle, Et ce que nous devons à son amour fidelle, il'arresle et me retient, craignant que le malheur Ne luy verse d'un coup ces deux flots de douleur. Ne me \-ueilles donc sui\Te, ô doux feu de ma vie ! Par ce généreux prince, en pleurant je t'en prie. Reste pour le servir, sans de luy t'esf ranger; Accorde jnes desir«, je ne crains nul danger.

Au nom de Cleophon son ame est fort pressée, Et se sent presque esmeu de changer de pensée; Mais l'ardeur de combatre est trop forte en son cœur, Puis l'objet de Damon reste en fin le vainqueur.

Je te suivray, dit-il, rien ne m'en peut distraire. Cest s'opposer au ciel que d'aller au contraire; Nos destins, amassez dans un mesme fuseau, Doivent estre tranchez d'un seul coup de ciseau ; Ne m'offence donc plus par ta vaine mdesse, Puis qu'helas ! sans te voir je mourroy de tristesse.

Durant tous ces discours qu'Amour leur inspiroit, La mère du Sommeil coye se retiroit, Ramassant sous son aile, en brune couleur tainte, Les songes, le repos, le silence et la crainte. L'Aurore aussi soudain commença ses travaux, El ne voulut parer son char ny ses chevaux, Ne couronna son sein ny ses tresses de roses, Mais d'un manteau de dueil ses beautez furent closes.

Courriere du soleil, tu devois de tout point, Devers nostre horizon ce jour n'arriver point, Afin que ta lumière, aux mortels si plaisante, A tant d'actes piteux ne se trouvast presante. Helas ! tu n'eusses veu sur le champ renversé, fcycidas, ô regret! d'outre en outre percé; Tu n'eusses veu les doigts de la Parque cruelle, Couvrant hastivement sa mourante prunelle, D'un seul coup la jeunesse et l'amour surmonter, Et l'ame à grand regret son bel hoste quitter. Tu n'eusses veu l'honneur de sa tresse, dorée De la blonde couleur du poil de Cytherée, Où le plus bel esprit se trouvoit attaché, Mesié confusément, tout rouge et tout taché. Tel sembloit Adonis, quand la force inhumame Du sanglier l'eut couché tout sanglant par la plaine, Mais il eut pour le moins ce confort en mourant D'avoir finy ses jours son cmy secourant, Et de voir par sa main, valeureuse et guerrière, Son meurtrier estendu sur la rouge poussière.

Damon, un peu plus loin, sans pitié combatant, Du sang de ses haineux et du sien dégouttant, Ardant et furieux comme un Mars redoutable, Reçoit en l'estomach mainte playe honorable, Et, durant que son cœur est plus grand et plus chaud, Presque n'en sentant rien, la puissance luy faut. Son beau corps, dont la force avec le sang se verse. Débile et chancelant, tresbusche à la renverse. Et plus que demy-mort reste là pallissant, Comme un bouton de rose en avril languissant, Qui perd sa couleur vive, alors que la tempeste Ou l'outrage du vent luy fait pancher la xesle; Ou comme un jeune lys, de la pluye aggravé, Laisse pendre son chef, qui fut si relevé. Victoire Cadmeane, et trop chère achetée. D'un ny d'autre party tu n'as esté chantée! Tout deux en longs soupirs détestent ta rigueur. Et l'honneur du trophée est cuisant au vainqueur.

Or comme avec le sang cessent l'ire et la guerre, Damon, qui se revient par le froid de la terre, Tout à peine se traine où gisoit son amy, D'un long sommeil ferré durement endormi. Qui dira la douleur dont son ame est frappée. Quand il voit que la Parque a sa trame coupée? Ayant le cœur vaincu de regret et d'ennuy. Immobile, long-tans tient l'œil fiché sur luy; En fin l'amas pressé du dueil qui continué, Ravit toute lumière à sa dolente veuë, La couleur à son teint, aux genoux leur effort. Si que, palle et tout froid, chet à dent sur le mort.

Au retour de l'esprit que la douleur rappelle, 11 maudit des hauts cieux l'ordonnance cruelle. Se lasche au desespoir, sanglotant sans cesser. Et de baiser le corps il ne se peut lasser; Puis, comme les sanglots, l'angoisse et la furie Font passage à sa voix, tout en pleurs il s'esciùe :

Ke dépars point encore, ô seul jour de mes yeux! Et parmy tant de rage et d'assauts furieux, K'abandonne au besoin un que tu faisois vivre Et que jusqu'à la mort tu n'as pas craint de suivre ! Oy mes propos derniers et mes gemissemens, Reconforte mon cœur par tes embrassemens. Kos esprits enlacez d'un céleste coi'dage. Si tu m'attens un peu, ne feront qu'un voyage, Leur vol tout à la fois en la nuict s'estendra. Et des myrthes ombreux la descente prendra.

LIVKE II. 310

Mais, ô cruel aniy ! ta flamme est-elle estalnte, Que tu n'es point touché de ma dure complainte? Ton oreille est bouchée à mes cris enflammez, Et pour ne voir mes pleurs tes beaux yeux sont fermez. Ah! que de desespoirs tyrannisent ma vie! Helas! tourne un regard devers moy, je te prie! Respons-moy, Lycidas; peux-tu voir sans parler Ton malheureux Damon tout en pleurs s'écouler?

Au nom de son amy, miracle! il s'evertuë D'élever quelque peu sa prunelle abbatuê. Qui semble une fleurette où toute humeur défaut, Sèche sur un rivage espuisé par le chaud ; Mais Clothon, qui plus loin n'a limité son terme, D'ime outrageuse main pour jamais la refcime.

Damon, plus que devant au dueil s'abandonnant, Rend d'esclatans regrets l'air voisin resonnant, Cou\Te le corps de sang, de cheveux et de larmes, Et tousjours la fureur luy fait nouveaux allarmes. Qui ne cesse qu'alors qu'un spasme appesanti Luy dérobe l'esprit, de foiblesse amorti.

Tandis des faits nouveaux la courriere emplumée Par tout ceste merveille aussi-lost a semée. Chacun court sur la place, et sent en approchant Qu'un long trait de pitié son esprit va touchant ; Au moins humain de tous l'œil de larmes dégoûte, Et du plus mort des deux les regards sont en doute.

Alors quelques amis, que la foule entouroit, Trouvant l'un tout glacé, l'autre qui respiroit, Portent, en soupirant de façon lamentable, Le blessé dans un lict, le mort sur une table.

Quel rempart assez fort la raison te garda, En ce torrent de dueil, qui sur toy déborda. Valeureux Cleophon, quand la triste merveille D'un tel bruit vint frapper ton ame et ton oreille? Le rocher de ton cœur, d'invincible vertu, A ce terrible choc se vit presque abbatu. Et rompu de tout point par la vague efirenée. Tant peut l'amitié sainte en une ame bien née! Sceptre ny majesté n'ont pouvoir d'empescher Que cette affection ne le vienne toucher. Court au lieu pitoyable, où, d'une force extrême Reserrant et pressant son angoisse en soy-mesme, S'approche du blessé, qui mourant languissoit. Et plus à son amy qu'à son mal il pensoit!

Ce grand roy le console et, d'un plaisant langage, Voile de son ennuy, luy remet le courage,

Voit de ses coups divers sonder la profondeur, Et pour le secourir met au loin sa grandeur. Qu'on ne me vante plus l'amitié vengeresse Du preux fils de Thetis, seur rampart de la Grèce, Ni le feu saint et beau dont Pylade est forcé, Quand il s'offre à mourir pour Oreste insensé ! S'esteigne le renom d'Hercule et de Thésée, Et de ceux dont la gloire en tout âge est prisée, Qui se sont de mortels dans le ciel élevez, Pour les droits d'amitié saintement observez! Mon prince, le plus grand de cette terre basse, Comme en toutes vertus en cecy les surpasse : Nul divertissement sa douleur ne déçoit. Des yeux ny de l'esprit le somme il ne reçoit, Tant cet ennuy le point ; donne, promet et prie, N'estime rien trop cher pour racheter sa vie ; D'autour de son chevet il ne se peut bouger, Et de sa blanche main le fait boire et manger; Importune le ciel de vœux et de prières; Bref, pour fléchir la mort tente mille manières. Mais ceste fiere Parque, aux ravissantes mains. Seule des deîlez est sourde aux cris humains; Sans pitié d'heure en heure elle abat sa jeunesse. Et d'un si beau séjour se veut faire maistresse.

Amour, qui s'y logeoit superbe et redouté, Luy résista long-tans d'un courage indonté; Et durant qu'il demeure un seul trait en sa trousse, Tousjours brave et vaillant, arrière il la repousse. En fin il est contraint, foible et tout desarmé, De quitter en pleurant un logis tant aimé. Déconfit, esperdu, traisnanl l'aile blessée, Comme un qui s'est sauvé d'une place forcée.

Or quelque peu devant que l'extrême accident Couvrist ce point du jour d'éternel occident, Durant qu'autour du lict maint grand soupir resonne. Et que Cleophon mesme aux regrets s'abandonne, Damon, le regardant, son esprit renforça, Et ces derniers propos avec l'arne il poussa :

Prince, honneur de nostre âge et sa gloire première. Qui fus mon heur, mon tout, mon ame et ma lumière, Et le seras tousjours car malgré son effort, L'amitié cette fois surmontera la mort). J'estime heureusement ma carrière achevée. Ayant jusqu'au tombeau Ion amour esprouvée,

remporte en mourant un éternel plaisir D'avoir si dignement sceu loger mon désir.

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