‹ uvres de Philippe Desportes (volume 4)Chapitre 168 sur 190 · CARTEL · texte numérisé non relu

CARTEL

L"homme est bien malheureux, qui pense en bien aimant Recueillir à la fin quelque contentemant. Et se voir satisfait au prix de son service;

4oS MASQUARADES.

Car, si l'Amour est dieu, c'est un dieu d'injustice,

Un enfant, un aveugle, un tyran inhumain.

Oui porte au lieu de sceptre un flambeau dans la main,

Dont il brûle les cœurs de flammes éternelles,

! t tourmente plus fort ceux qui sont plus fidelles.

De ce ineschant Arnour, injuste et rigoureux, Quatre amans estrangers, courtois et généreux, Ont fait là leur malheur!) beaucoup d'expériences, Et tiré des rigueurs pour toutes récompenses. Apres avoir long tans fidellement aimé, ^ourrissans dans le cœur un brasier allumé; Apres avoir passé les plus cruels allarmes. Et de sang et de pleurs souvent baigné leurs armes; Apres avoir souffert, servy, pleuré, prié. Et n'avoir leur esprit qu'en un lieu dédié. Lors qu'ils pensoient ciieillirlc doux fruit de leurs paines, Ont receu pour tout ))ien des espérances vaines, Des propos incertains, des refus, des longueurs. Qui gesnent leurs esprits d'éternelles langueurs, Et qui les font mourir en cruelle souffrance, Pitoyable loyer de leur obéissance.

Or bien que ces guerriers, si durement traitez, Peussent estre à bon droit contre Amour despitez. Et blasphémer ses traits, son pouvoir et sa Hame, Chacun d'eux en mourant honore tant sa dame. Qu'il invoque son nom au milieu du tourment. Et reçoit son trespas comme un doux payement; Voire et sont eschauffez d'ames si généreuses, Qu'ils veulent maintenir leurs douleurs amoureuses, Passer toutes douceurs, et qu'ils sont plus heureux Que les plus jouyssans et contans amoureux.

Or donc, si quelque amant chery de sa maistresse A désir d'essayer au combat leur addresse. Au hazard de sa vie il la peut esprouver. S'il veut tout aussi-tost en armes se trouver. Soit pour courre une bague et pour donner carrière, Ou rompre à camp ouvert une lance guerrière, Donner six coups d'espée, et soudain faire voir Au combat de la pique un amoureux devoir. Car ils s'asseurent tant en leur juste querelle. Qu'ils espèrent l'honneur d'entreprise si belle.

MASQUARADES. 4o9

CARTEL POUn ilO.NSIEUR LE DLC DU MAINE ET SA TROLTE

Mfl LA MORT D AMOUR

Ce dueil que nous portons aux habits et aux âmes, N'est pour nos parens morts, nos amis ou nos femmes. Mus juste occasion noircisl nos vestemens : C'est pour la mort d'Amour jadis tant redoutable, Que la race mortelle, ingrate et misérable Par force a fait mourir mille et mille tourmens.

Luy qui fut un dOmon nompareil en puissance, Apres avoir long-tans fait au mal résistance (Les démons de tout point immortels ne sont pas). En fin a veu sa vie esteinte et consumée, Non d'un coup de pistole au milieu d'une armée : La feinte et l'inconstance ont causé son trespas.

Tout ainsi comme un corps fort et sain de nature, S'alterant à la longue en sa température. Se voit de maux divers l'un sur l'autre assaillir; Or' il se plaint d'un bras, or' d'une autre partie. Tant qu'il sente d'un coup sa puissance amortie, Et luy faille à la fin tout entier défaillir.

Ainsi de ce démon la deïté connue.

Ayant tant de saisons sa vigueur maintenue, Tousjours plein de jeunesse, entier, pur, sain et beau, A la fin peu à peu dans luy se sont glissées Les infidelitez, les légères pensées, La feinte et le mespris qui l'ont mis au tombeau.

Nous trois fumes presens à ce piteux office, Détestant la fureur de l'humaine malice, Mère des changemens qui le faisoient périr. Nous l'eussions bien voulu racheter de nous-mesmes. Mais nos cris furent vains, nostre aide et nos blasphèmes; Tout remède en ce tans ne l'eust peu secourir.

Or, comme cet Amour fut mis en sépulture. Un volage désir de mauvaise nature, Double, fardé, trompeur, parjure et mensonger, Se fist son successeur par méchantes cautelles ; Mais du deflfunt Amour il n'a rien que les ailes, Pour voler en tous lieux comme oiseau passager.

C'est luy qui maintenant du nom d'Amour s'honore, Qui commande en sa place et que le peuple adore, C'est le prince et le dieu des amans de ce tans, C'est luy qui verse aux cœurs tant de durables flammes,

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Et qui rend aujourd'hui si constantes les femmes, • Que les Ilots et les vents sont beaucoup plus conslans.

L'autre estoit de deux cœurs une union parfaite, Que l'oublieuse mort n'eust sceu rendre desfaite ; L'oubly, sur celuy-cy, d'heure en heure est vainquoui . L'autre à un but sans plus addressoit son attente ; Quelle amour maintenant d'un objet est contente? Selon le tans qui court, c'est n'avoir point de cœur.

Aussi pour tant de biens comblant l'humaine vie, Tant d'estroites faveurs dont l'ame estoit ravie, l>e désirs mutuels, de doux languissemens, Ce ne sont aujourd'huy que trompeuses caresses, Feints regards, feints soupirs, peu certaines promesses, Pensers dissimulez, mespris et changemens.

Plus d'amour véritable en la terre n'habite, Il n'y a plus d'amant qui ce beau nom mérite, Tel filtre à l'advenir ne doit oslre permis ; Car, puis que leur désir à toute heure varie. Et que leur dernier but n'est rien que tromperie. Il faut au lieu d'amans les nommer ennemis.

Or c'est ce qui nous fait en mains les armes prend n^. Pour maintenir à tous ce qu'avons fait entendre. Qu'il n'y a plus d'amour ny de vrais amoureux ; Afin que telle erreur n'abuse plus les dames. Et qu'on s'aille mocquant des* glaçons et des liâmes De tant d'esprits légers, à crédit langoureux.

Donc, si quelqu'un de ceux qui se donnent la gloire D'aimer parfaitement, et qui le font accroire, Demeure en son erreur folement endurcy.

Qu'il s'avance au combat, plein du dieu qui le donte, Afin qu'un de nous trois face voir à sa honte Qu'Amour est mort du tout et les amans aussi.

POUR LA MASQUARADE DES CHEVALIERS FlDKl.l.ES

KV% SOPCES DE NOJiSIECn I.K LUJ DE JOVEISF. < STANCES RECITKES PAU I X DES FLAMINF..*.

G foy ! grand' deïté jadis tant révérée Des innocentes mœurs de la saison dorée, Mais dont rien que le nom en ce tans n'est connu, Fille de Jupiter et sa ministre sainte. Qui joints la terre au ciel d'une aimable contrainte,

Vovez rintrodiirtion.

MASyUARADE^. 4GI

Et par qui ce grand tout en devoir est tenu, Favorise et conduis, ô déesse immortelle' Geste troupe guerrière, amoureuse et fidelle. Ce sont neuf chevaliers dévots à ton service, Qu'un despit généreux de l'humaine malice D'un des coings de la terre a conduis en ces lieux. Amour est le sujet de leur juste querelle : Ils ne sçauroient souffrir que l'audace mortelle Le conduise en triomphe à la honte des dieux. Aide un si beau dessein, foi tune leur prouesse Et délivre un grand dieu, toy, plus grande déesse.

Allez, mes chevaliers, marchez à la bonne heure. Je vous sui\Tay partout : ma plus chère demeure ^■era dedans vos cœurs pleins de ma deïté. Pour avoir constamment gardé la foy promise, Je vous ay reservez à si haute entreprise, Ornant de ce laurier vostre fidélité.

LE CHŒLP. DE TOCS LES FLAMINES.

Dames, qui par vos yeux rompez tous les ombrages, Changeant la nuict en jour, esclairez leurs courages, Et de vos doux regards animez leur valeur. Rien ne leur donne crainte, ayant ceste assistance; Sinon peu leur vaudra leur fidelle constance. Si vous n'en faites cas, la foy n'est que malheur.

f'OUn LA JIASQLARADE DES VISIONS

Hors de mon humide séjour, Ennemy du bruit et du jour, Je sors, des dieux la plus aisnée, Avec mes astres argcntez, Pour voir vos divines beautez, Honorant un saint hymenée.

Paisible en mon char, je conduis Le sommeil, charmeur des ennuis.

Le repos et l'oubly des paines, Afin qu'en tout contentement Vous puissiez passer doucement De ce soir les heures soudaines.

4fi2 MASQOARADES.

Fille du chaos solitaire, En ce lieu que penses-tu faire Avec ces larveux appareils?

Si Phebus d'un regard te chasse, Comment pourras-tu trouver place l'army tant de plus beaux soleils?

Mère des soucys et des craintes, Fuy d'icy, ramené tes faintes, Et tous ces fantosmcs défaits; lletourne en tes demeures sombres, Sans plus receler sous tes ombres L'honneur des chevaliers parfaits.

rOLK DES CHEVALIERS PORTANT DES TESTES D'HYDRE

I, nvitp.E D AMOin.

A quoy se peuvent mieux nos désirs comparer El les tourmens divers qu'on nous fait endurer, •ju'au serpent merveilleux dont Lerne estoit couverte, <.'ui plus estoit blessé, plus ses forces croissoient? Car pour un chef coupé sept autres luy naissoient, Trouvant vie en sa playe et profit en sa perte.

Par sentence des cieux. Amour, cruel serpent, ^'ourri dedans nos coeurs s'y traine et va rampant : Pour un chef qu'on luy trenche, on en voit sept renaistre; Traitement rigoureux, travail, peine et langueur, Au lieu de l'affoiblir maintiennent sa vigueur. Ce qui deust le tuer le conserve en son estre.

'"lus fertile qu'un hydre, il produit des tourmens, Des fureurs, des regrets, des soucis vehemens. Et non point sept à sept, ains sans nombre et sans conte. Si l'espoir favorable en a tranché quelqu'un, Mille et mille à l'instant en renaissent pour un; 11 n'y a ny rigueur ny douceur qui les doute.

Quel secourable Hercule, à nostre aide arrivant, Pourra faire mourir un serpent si vivant. Et de l'hydre d'Amour délivrera nos âmes? Las! pour nostre secours peu vaudra son effort. Puis qu'avecques du feu l'hydre fut mis à mort. Quand le nostre au contraire est nourry dans les fiâmes !

MASQUARADES. 463

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