LXXX V
Espoir faux et trompeur, qu'après mainte grand' perte De tans et de labeurs à la fin j'ay connu. Cherche un autre que moy pour te voir bien venu : Ta fraude en mon endroit est trop fort découverte.
J'ay presque veu seicher ma saison la plus verte. Durant que tes appas ont inon cœur détenu. Et tout le beau loyer qui m'en est revenu. C'est qu'à mille regrets ma poitrine est ouverte.
Derechef toutesfois, ô pipeur efifronté!
CLEOMCE. îiy
Tu penses rendre eiicor mon esprit enchanté, I*romettant allégeance à ses peines cruelles.
Mais, pour te croire plus, trop grande est ma douleur : Pren donc une autre adresse, ou l'ai-dante chaleur De mes justes soupirs te brûlera les ailes *.
Pauvre cœur désolé, qui sans aucune offance Voy ta plus chère part de toy se séparer, yen gemy point si fort, cesse d'en munnurer, Et parmy ces tounnens monstre ta patiance.
Songe au cours de ce monde et à son inconstance, Qui fait qu'un mesme estât ne se peut asseurer. l'eut-estre après les maux qu'on te fait endurer. Le sort te livrera quelque meilleure chance.
Ainsi comme le ciel se tourne la fortune. Le chaud chasse l'hyver, le soleil la nuit brune. Apres l'orage espais le clair tans fait retour.
L'amant, contant n'aguere, or' est plein de furie, Et le désespéré s'esjouyst à son tour : Ainsi dessous le ciel toute chose varie.
Mer, qui quelquesfois calme en ton lict arrestée, Croissant et décroissant, coule paisiblement; l'uis, en changeant de face aussi soudainement, Ne fais voir que furie et colère indontée ;
Tans, qui vas mesurant la carrière hastée he ce grand ciel, premier père du mouvement; Qui mesles tout le monde et fais le changement, Sans que de ton pouvoir chose soit exantée ;
Soleil sans un tournant, qui le jour nous dépars, Puis qui nous fais la nuit, retirant tes regards. Et causes des saisons le chaud et la froidure;
Si mon heur peu durable est pront à s'envoler, Voyant vos changemens, je me dois consoler Par la commune loy de l'antique nature.
' Imité d'un sonnet ilalien qui commence par celte stropiie
Speiiie, che con fallaci e pellegrine Amorose lusinghe il cor macqueti.
Quando, per far miei di sereni e Jieli, Cerco condurre il mio cordoglio a fine.
mi t L E 0 M C E .
LXXMII
Où sonl res chastes feux qui souloient m'esclaircr? Qui fait que leur ardeur en vous se diminue? Et cette ferme foy, qu est-elle devenue, Qui vous faisoit partout saintement révérer?
A quel bien désormais faut-il plus aspirer, Puisque rien icy bas ferme ne continué? Tout n'est que vent, que songe et peinture en la nue, (Jui se passe aussi-tost qu'on s'en pense asseurer.
Las! s'il n'estoit ainsi, quel fleuve d'oubliance. Quel nouveau changement, quelle ire ou quelle offance, En vous de nostre amour perdroit le souvenir?
Non, ce n'estoit d'Amour la llamme ardante et sainte, Vous me monstriez sans plus une lumière fainte, Poiu" faire après ma nuit plus noire devenir.
Puis donc qu'elle a changé de flamme et de courage, Et que son cœur tout mien s'est ailleurs diverti, C'est à nioy maintenant à prendre autre parti. Et, si je l'aimois bien, l'abhorrer davantage.
0 Dieu ! que j'auray fait un désiré naufrage. Et que de ce malheur grand heur sera sorti. Si mon feu, de tout point, se peut rendre amorti Et que des eaux d'oubly je fasse mon bruvage !
llelas! depuis deux mois que j'y suis résolu, La voyant, je voudroy ne l'avoir point voulu. Et faut que ma raison loin de moy se départe.
Je rchume à longs trails l'amoureuse poison. Hé! que feray-je donc pour avoir guarison? Il faut vaincre en fuyant, ainsi que fait le Parthe.
Misérables travaux, vagabonde pensée.
Soucis continuels, espoirs faux et soudains, Feintes affections, véritables desdains, Memoiie qu'une absence a bien tost effacée;
Vraye et parfaite amour d'oubly recompensée, Avanlureux désirs, mais folement hautains. Et vous, de ma douleur messagers trop certains, Soupirs qui donnez air à mon anie oppressée;
Quoy ! ces vivantes morts, ces durables ennuis,
CLEO M CE. 'Hi
Ces jours noirs et troublez, ces languissantes nuits, Tiendront-ils mon esprit en tristesse éternelle/ Ne doy-je donc jamais sentir d'allégement? Helasl je n'en sçay rien, je sçay tant seulement Que j'endure ces maux pour estrc trop fidelle.
0 sagesse ignorante! ô malade raison!
Déshonneur glorieux, asseurance incertaine, Repos plein de travaux, plaisir confit en paine, Dommageable profit, Udelle trahison!
Souris baigné de pleurs, volontaire prison, Mer, qui pour noslre mort nourris mainte Serene, Vent plein de fermeté, fondement sur l'arène, Hyver qui se dégiiise en nouvelle saison;
Esclair dont le rayon fait aux os violence. Sans que par le dehors il s'en voye apparence; Desluyale amitié, serment privé de foy ;
Arc. feux, pièges, filets qu'un aveugle sait tendre, Bien-heureux est qui peut contre vous se défendre! Mais qui s'en peut défendre' Ah Dieu, ce n'est pas moy !
Si je puis déloger l'enneray trop couvert, Qui se campe en mes os et qui s'y fortifie, Je le dy haut et clair, Venus, je t'en desfîe. Que jamais plus mon cœur aux amours soit ouvert.
La cour, qui m'a tant pieu, ne m'est rien qu'un deserl; Tout m'est sujet de dueil, me travaille et m'ennûye; Mes yeux sont degoutans d'une éternelle pluye, Qui fait que sans mourir ma jeunesse se perd.
Si seroit-il bien tans de penser â moy-mesme; Mon œil devient obscur, j'ay le visage blesme. Et plus tant de vapeur n'escume en mes espris.
Je ne veux rien d'Amour, fors qu'il me licencie : Je l'ay sui^T dix ans, les plus beaux de ma vie; Je le serviroy mal, ayant les cheveux gris.