‹ Œuvres de Philippe DesportesChapitre 103 sur 259 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

Apres avoir passé tant d'estrauges traverses. Apres avoir servy tant de beautez diverses, Avoir tant combatu, travaillé, supporté Sous la charge d'Amour, le guerrier indonté : Je pensois à la fin, rompu de tant de paine, Avoir eu mon congé de ce grand capitaine, Me retirer chez moy, emporter ma raison, Et passer lo surplus de ma jeune saison En repos, doucement, soulageant mes pensées Du plaisant souvenir des fortunes passées.

Ainsi qu'un vieux guerrier maladif et cassé, Qui plein d'un brave cœur maint danger a passé, A cheval et à pied, en bataille rangée, En approche, en assaut d'une place assiégée, Enduré chaud et froid, couru, veillé, cherché, Surpris ses ennemis, en embuscbe caché, Achetant le sçavoir et l'honneor de la guerre Du cher prix de son sang, riche émail de la terre.

En fin il se retire honoré justement, Et sent entre les siens un grand contentement, Racontant sa prouesse en tant et tant d'allarmes, Et qu'il a fait essay de toutes sortes d'armes.

J'en pensois faire autant, loin d'Amour retiré, M'asseurant fermement d'avoir tout enduré. Et que, quand il voudroit autresfois me reprendre. D'autres nouveaux tourmens je ne pouvois attendre : J'avois porté l'ennuy d'aimer sans estre aimé, J'avois sans recueillir pour un autre semé, J'avois souffert la mort qu'on sent pour une absance, J'avois au desespoir long-tans fait résistance,. J'avois senty le mal qui vient d'estre privé D'un grand contentement, dés qu'il est arrivé; Puis j'avois soustenu le regret et la rage D'aimer plus que mon cœur une dame volage ; J'avois esté jaloux, insensé, furieux, Portant la glace au cœur et le feu dans les yeux ; Et si quelque autre peine en reserve se treuve. Ainsi qu'il me sembloit, j'en avois fait espreuve. Mais ce n'esloit qu'une ombre, or' helas î je le sens, Depuis que vos regars, enchanteurs de mes sens, M'ont embrasé l'esprit d'une flamme nouvelle. Depuis que vostre main, pour mon pnalheur trop belle. M'a volé ma raison et m'a percé le cœur D'un trait envenimé de soucis et de peur.

Las ! on dit que l'Amour oste la connoissance, Et ce dieu trop cruel pour croistre ma souffrance. Me rend les yeux plus clairs, afin de voir mon mal, Et qu'à vostre grandeur je ne suis pas égal. Je le connois assez, dont je me désespère. Mais en le connoissant je ne puis le contraire, Et faut qu'en voyant bien mon malheur préparé. Les yeux ouverts, je coure au naufrage asseuré.

Madame, en ce seul point vous pouvez bien connoistre Que de ma liberté je ne suis plus le maistre : Donc, helas! si je faux, vous osant adorer. C'est une loy fatale : Amour me fait errer. Amour qui me transporte avec tant de puissance Qu'en voyant que je faux, je soustiens mon offanoe.

Je dy qu'un jeune amant doit estre audacieux. Et qu'un esprit divin n'a pour but que les cieux; Je dy que ma douleur, qui de vous prend naissance, De mon loyal service est digne recompanse. Et que le mal d'Amour, qui me guide au trespas. Vaut mieux que tous les biens qu'on reçoit icy bas.

De ses traits plus aigus pour la belle Psiché. fut au mesrae tans où l'on dit qu*esplorte L'alloit clierchant partout la belle Cytherée, Et lorsque le troupeau des neuf savantes sœurs L'arresta prisonnier d'une chaisne de fleurs. Pendant qu'il fut captif, il beut en leur fontaine, Apprist leurs doux mestiers et, soupirant sa paine , Chanta si doucement, que les bois d'alentour Vont encor racontant les amours de l'Amour. Je disois une fois à celle que j'adore : • Maistresse, j'envoiray jusqu'au lict de l'Aurore Sur l'aisle de mes vers l'honneur de ta beauté, Et rien onc icy bas ne fut si bien chanté. Tes soleils, esclairans mes ténèbres passées, Font germer en mon cœur tant de belles pensées, Que si ces fleurs d'espoir ne poussent point en \'ain, Mes vers ne tiendront rien d'un mortel escrivain. Seconde seulement le dessein que j'embrasse. Aidant de ta faveur le vol de mon audace; Je monteray si haut sur l'aisle de ma foy, Que les plus haut-volans se verront dessous moy.

Ainsi, plein de l'ardeur qui boûilloit en mon ame. Un jour, en me vantant, je disois à ma dame, A la rare beauté dont esclave je suis, Et pour qui, tout osant, l'impossible je puis.

Mais, ma dame, à ce coup je dédis ma promesse. Je ne dianteray plus; non, libre, je confesse Que je n'ay plus de cœur, ny d'esprit, ny de voix ; Mon audace première est morte à ceste fois. Ces beaux roots amoureux, ces traits inimitables, Qui flecbiroient l'acier des cœurs plus indontables. Et qui mesme pourroient les rochers allumer, M'ont du tout ravy l'ame au lieu de m'aninàer. Ils m'ont fait eux et toy sentir mesme dommage : Tu m'as osté le c(pur, ils m'ostent le courage. Non celuy qui m'enflamme à ser^•ir tes beaux yeux, Mais celuy qui vouloit pousser ton nom aux cieux. Pourquoy ? ce diras-tu. Pour ce que tant de gloire Fait bruire leur louange au temple de mémoire. Que qui, présomptueux, les espère imiter. Ressemble à Salmonée imitant Jupiter.

Ainsi troublé de honte, et lie regret et d'ire, Uompit son flageolet l'audacieux satire.

Apres qu'il eust ouy sur les tapis herbus Des prez arcadîeas la lire de Phœbus; Ainsi dedans un bois se taist oomme ehamiée

Des autres oyselets la brigade emplumée, Quand quelque rossignol fait redire aux buissons Les amoureux accens de ses douces chansons. Qu'un autre te promette une immortelle vie ; Quant à moy, despoûillé d'espérance et d'envie, Je prends icy mon luth, et jurant je promets, Par celuy d'Apollon, de n'en jouer jamais.

Lors que nous disputons le prix d'une carrière. Et que nos co'ncurrens nous laissent peu derrière. L'espoir de les passer encor en nous vivant Nous sert d'un éguillon, qui nous pousse en avant; Mais quand, nous devançans d'une trop longue espace. Ils voisinent le but, nous devenons de glace, Nostre labeur n'est plus par l'attente adoucy Et, nous manquant l'espoir, le cœur nous manque aussi.

Que ferois-je aussi bien digne de ma promesse? Trahirois-je et cet œil et ce port de déesse. Et ces autres beautez que révèrent les cieux. Peignant d'un trait commun la merveille des dieux? Je suis seur, mon espoir, que pesant ton mérite, Celle de qui la gloire en ces vers est descrite Ne te surpasse en rien, fors en ce seul bon-heur. De se voir célébrer par un rare sonneur ; Ces tlatteuses couleurs, donnant à sa peinture Ce que peut-estre au vif a nié la nature, En ont fait un miracle à qui rien n'est pareil Que l'étemelle idée, ou toy, mon beau soleil. Ainsi, l'un célébrant une feinte Cassandre, Et l'autre une Francine, ont presque fait descendre Jupiter de son ciel, pour voir si leurs beautez S'égalloient aux beaux vers qu'ils en avoient chantez; Et toy qui sans flaler n'a point d'égalle au monde. Pour la première place aurois-tu la seconde ? Et le faux éloquent, t'ostant ce qui t'est deu, Vaincroit-il en mes vers le vray mal deffendu? Ah ! taisons-nous plustost que ceste honte advienne, ^

Contraire à ton attente, aussi bien qu'à la mienne ; Soyons comme Pompée, ou rien, ou les premiers. Et, braves, dédaignons les vulgaires lauriers.

Tout beau, mon cœur, tout beau ! d'où te vient ceste audace De désirer ou rien ou la première place? Quoy? ne voudrois-tu point dans le ciel habiter, Si tu n'esperois estre au ciel un Jupiter I Tu veux des mains d'Hercule arracher la massue. Meurs, ô folle espérance 1 avant qu'estre conceuê, Et ne ressànble point ces escheleurs des cieux.

Qui, tendans aux plus hauts, sont cheuz aux plus bas lieux.

Ce n'est pas d'aujourd'hui que tu devois deffendre

A ta jeune fureur d'oser tant entreprendre ;

Long-tans a que la muse et l'Apollon firançois

Ont fait naistre icy bas ce qu'encor tu conçois.

Tant de divins esprits dont France est glorieuse

Te dévoient bien couper ceste aile ambitieuse ;

Car qui s'attend à mieux qu'à ce qu'ils ont chanté,

Se forme un rien plus beau que la mesme beauté.

Donc adore leurs pas et, content de les suivre, Fay que ce vin d'orgueil jamais plus ne l'enivre; Connoy-toy désormais, ô mon entendement!

Et comme estant humain, espère humainement. Nos neveux, qui sçauront combien ta dame passe Les charmes de ces vers avec ceux de sa grâce» Diront en t'excusant : Cestuy-cy fut un jour Plus fidelle amoureux que bon chantre d'Amour; Servant une beauté des beautez la merveille, 11 voulut voir sa gloire à ses grâces pareille, Mais le sort envieux i ses vœux s'opposa ; Cependant s'il ne put, on void bien qu'il osa.

BiaTADB *»

* Jean B«rtaud ou BerUut, né k Caen, en 155S, se rendit célébra par ses poésies galantes, qui lui aplanirent le chemin de la fortune et des honneurs. Il devint secrétaire et lecteur du roi, conseiller au parlement de Grenoble, abbé d'Aunay, évéque de Séez, premier aumônier de Marie de .Médicis. Henri UI fut assassiné en sa présence. Le caractère de ses œuvres changea quand il parvint aux dignités ecclésiastiques. Il admirait et jugeait Ronsard. Madame de MottevUle, qui nous a laissé des Mémoires sur Anne d'Autriche, était sa nièce. Il mourut à Séez, dans le mois de juin 1611. Les éditions de ses œavres publiées <n 1620 et 16S5 sont les plus complètes.

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